SCENE V
WALPOLE, NEUBOROUG.
WALPOLE, la regardant sortir. Ah! tu es bien heureux... je n'ai pas de fille... moi!
NEUBOROUG. Ne vas-tu pas me l'envier?
WALPOLE , lui serrant les mains. Non... non... dans ce moment j'éprouve trop de joie pour rien envier à personne... Ta vue seule a réveillé en moi tant de souvenirs!.. je me sens rajeunir et me crois revenu à nos premières années, à ce temps de nos études où nous étions si heureux.
NEUBOROUG, riant. Et si pauvres I
w^ALPOLE. C'était là le bon temps! Et nos travaux littéraires !
NEUBOROUG. Et tes premiers succès...
WALPOLE. Quand, glace à toi, et dans ce boiug de Castle-Rising , où tu étais né, je fus nommé à la chambre des communes; quand, jeune homme obscur et inconnu, j'arrivai à cette tribune où les ministres d'alors m'honoraient à peine d'un regard! Et mon premier discours, te le rappelies-lu?
NEUBOROUG. Parbleu!... j'y étais, et excepté moi. peisoune n'écoutait : c'était un bruit... des conversations. .. des éclats de lire aux baïus des uiinistres...
WALPOLE. Bientôt ma voix sut se faire entendre! ils m'écoulèreul alors , et moi, dès le premier jour, je ne sais quel instinct secret me disait : Celle place qu'ils occupent est à loi, elle t'appartient!.,, ils te l'ont usurpée , va la reprendre ; et déjà je m'en approtliais, déjà, secrétaire d'état et trésorier de la marine, j'allais y atteindre... quand la main qui nrc soutenait se retire, quand le duc de ÎMarlborough, sur qui je m'appuyais, se laisse renverser; et moi, livré à mes ennemis, accusé, condamné par la chand^re (\cs comnumcs, chassé de
son sein... Ah! ce fut dans ma vie une cruelle épreuve que celle-là , Williams, car tout m'abandonnait , personne n'osait me défendre, excepté un seul écrivain que l'on prétendait m'être vendu, et que je ne connaissais même pas, et qui jamais n'est venu m'en demander la récompense.
NEUBOROUG, lui prenant les mains. Il l'a reçue aujourd'hui, puisqu'il retrouve un ami !
WALPOLE. Userait possible... toi, Williams! Ah! j'aurais dû deviner mon généreux défenseur à cette éloquence si naturelle et si vraie, à cette bonhomie railleuse, si naïve en apparence , mais au fond si redoutable; j'aurais dû reconnaître ton style.
NEUBOROUG. Non, mais mon amitié, cette amitié qui venait à toi dans le malheur ; car alors, mon pauvre Robert, dans la Tour où ils t'avaient jeté, dans les cachots, sous les verrous, à quoi pensais-tu?
W^ALPOLE. A être ministre!... à renverser à mon tour Oxford et Bolingbroke !
Peu m'importaient les dangers, les supplices, la mort même... pourvu que je parvinsse au pouvoir !.. ne fût-ce que pour un joui-, un seul jour.. . y arriver était ma première pensée...
NEUBOROUG. Et la secoude ?
WALPOLE. D'y rester !
NEUBOROUG. Et tu en es venu à bout?...
WALPOLE. Oui; mais que la lutte fut longue et terrible! qu'il a fallu se raidir et se courber pour déraciner ce ministère tory qui semblait inébranlable! Il ne fallut pas moins que la mort delà reine Anne, que l'avènement de la maison de Hanovre, que la faveur de George 1" .
NEUBOROUG. Faveur qui a continué encore sous George II , et qui depuis vingt ans ne t'a pas quitté.
WALPOLE. Mais depuis vingt ans sais-tu ce que j'ai fait pour la conserver? Sais- tu qu'étranger à tous les plaisirs , à toutes les passions qui charment les hoinmes, mes jours et mes nuits se passaient dans des travaux assidus; sais-tu que je ne dormais pas, qu'une fièvre continuelle m'agitait?... Et pourquoi ?. . . pour veiller sans cesse à l'honneur et aux intérêts de ce pays, qui m'étaient confiés; pour lui assurer le repos dont j'étais privé, et enfin, s'il faut le dire, pour amasser et maintenir sur ma tête ces honneux's, ces dignités, ce pouvoir qui me semblaient alors si désirables... et que maintenant j'ai pris en haine et en mépris.
NEUBOROUG. Quc dis-tU?
l, AMBITIEUX.
WALPOLE. Je ne suis plus le même... je suis bien changé...
NELBOROLG. Le Ciois-tu?
WALPOLE , lui serrant la main. Je suis guéri, je te le jure.
NELCOROUG. Si toutefois on guérit jamais de l'ambition.
WALPOLE. Oui, quand elle est satisfaite , quand elle n'a plus rien à désirer, et voilà où j'en suis s ce pouvoir qu'on ne me disputait plus a cessé d'avoir des charmes , je n'en, ai plus senti que le poids et la fatigue ; mes forces me trahissent, et je succombe sous le faix.
NEUBOROUG. Est-il possible?
WALPOLE. Oui, mon ami, un mal que je ne puis définir use en moi les sources de la vie... je souffre et veux guérir... aussi je ne me suis pas adressé aux médecins de la cour et à ceux du roi... je suis venu te trouver.
NEUBOROUG. Et tu as bien fait.. . {V emmenant vers la droite où ils s'asseyent.) J'en sais plus qu'eux... ne t'effraie pais... ce ne sera rien... jeté sauverai... si tu veux m'y aider... car je connais ton mal... Y a-t-ii long-temps que tu en as ressenti les premières atteintes?
WALPOLE. 11 y a quelques années... c'était un jour... en plein parlement, à la suite de mes discussions avec Slanhope , j'éprouvai là une contraction nerveuse , aiguë... horrible...
KEUBOROUG^. Qui se renouvelle souvent?
WALPOLE. Vingt fois par jour !.. . quand je donne mes audiences, quand je suis au coiiseil, quand je parcours des pétitions et quand je lis les journaux.
NEUBOROUG. Je le crois bien... voilà ce qui têtue... voilà la cause de ton mal, auquel je peux encore porter remède ; mais il n'y a pas de temps à perdre... il faut se hâter , et si tu veux en croire les conseils de ton médecin, de ton ami... il te faut un repos absolu... il faut te retirer des affaires.
WALPOLE , a\)ec un geste de crainte. Que dis-tu?
NEUBOROUG. Dès demain... dès aujomd'hui... il faut ne plus être ministre.
WALPOLE. Eh I mon ami , c'est tout ce que je veux... tout ce que je demande... le cahue, la retraite, c'est là l'objet de tous mes désirs, et déjà deux fois j'ai supplié le roi d'accepter ma démission.
NEUBOROUG. Dis-tu vrai ?
WALPOLE . Malheureusement je sais bien qu'il ne peut pas y consentir... il a trop besoiu de moi... je lui suis nécessaire, indispensable... dans ce moment sui' tout...
car, vois-tu bien, Williams, outre les discussions et les intrigues des chambres , j'ai encore telles de la cour. . . notre roi George est jeune, ardent, impétueux... et quoique marié à une femme charmante, qu'il respecte et qu'il aime...
NEUBOROUG. Il l'abandonne...
WALPOLE. Non... il ne l'abandonne pas... mais il en aime d'autres... Dans ce moment j'ignore laquelle.. . et pour la première fois il est discret. . . il m'en fait un mystère... mais il est amoureux, je le devine , j'en suis sûr. Alors , et ne pouvant s'occuper des affaires d'état... il est trop heureux que je le délivie de ce soin , que je sois là à la chaîne... que je me tue pour lui. .. (Se lecani.) Moi à qui le repos est si nécessaire ! moi qui serais si heureux de me retirer dans ma campagne de Strawhen-y-Hill, dans cette délicieuse retraite que vont admirer tous les voyageurs, et que visite tout le monde , excepté son maître. C'est là , près de ses eaux jaillissantes et sous l'ombrage de ses beaux arbres, qu'il me serait si doux de me livrer comme autrefois aux arts, à l'étude, à l'amitié... car ce temps-là est le seul où j'ai vécu, et je le sens mcdntenant, j'étais né pour la vie intérieure et paisible.
NEUBOROUG. Eh bien I alors, pourquoi l'avoir quittée ?
WALPOLE, se levant. Pourquoi? parce que malgi'é soi on se laisse entraîner. Tous les hommes sont ainsi , toi comme les autres. . .
NEUBOROUG , qui s'est levé aussi. IMoi I
WALPOLE. Toi... tout le premier... Si tu avais vu de près le pouvoir, si tu avais goûté de ses séductions ; si tu connaissais c-et-te vie d'émotions qui use , mais qui enivre...
NEUBOROUG. Je me dirais : Cette ivi'esselà, comme toutes les autres, lie laisse après elle que le malaise et le dégoût... Je me dirais : Vos décorations et vos plaques de diamans ne sont que des jouets d'enfans; vos titres et vos honneurs une vaine fumée.. .
WALPOLE. Tu dirais tout cela, et tu ferais comme nous.
NEUBOROUG. Jamais... et je te répéterai encore...
WALPOLE. Et moi, je te dirai comme ce poète français que nous aimions tant :
Eb, mou ami, tire-m.oi du danger, Tu feras après ta harangue I
NEUBOROUG. Tu as raison ; et puisque décidément tu ne peux encore t'éloiguer de la cour... je te prescrirai uu régime...
MAGASIN XUEATItAL.
et des soins qui ne pourront pas encore guérir le mal, mais qui du iiioins en arrêteront, les ])rof,rès : de la distraction, de l'exercice, de ia fatigue physique qui délasse de la fatigue morale... et puis de la sobriété... plus de ces grands dîners qu'on appelle ministériels... de ces repas sanitaires où l'on a faim en sortant de table... Viens souvent souper chez moi.... comme aujourd'hui.
WAi.rOLt;. Je te le promets, à condition r|ue tu viendras demain passer la journée ï Windsor où j'habite.
m;lbouolg. y penses-tu? on dit que la '.onr y est en ce moment !
WALPOi.E. Qu'importe ! cela ne nl'empèche pas d'y avoir ïnon logement et d'y recevoir mes amis.
niEcuouOL'G. A la bonne heure! et pour le reste, je t'écrirai une ordonnance... qui n'est pas une ordonnance royale; aussi tu auras la bonté de ne pas l'interpréter à ta manière , de ne pas t'en écarter et de ia suivre à la lettre...
WALi'OLE. Sois tranquille !
cocooa.-Qaoaaooagoagooaooaoooooaoouooaoc>>ooo