ACTE II, SCENE I
ANTONIA
La femme de lettres est donc obligée d'ôlre une Jeanne d'Arc !
CORINNE
A peu de chose près !
ANTONIA
C'est terrible !
CORINNE
Non pas que plusieurs ne s'en dispensent! mais moi! (Jetant les yeux sur un journal quelle a ouvert.) Nouvelles extérieures, Afrique française... peu m'importe?
ANTONIA, se rapprochant d'elle.
Cela peut être intéressant !
CORINNE
Toi^ qui n'y tenais pas ? (Lisant.) « Le ministre « a reçu aujourd'hui des dépêches du maréchal, « apportées par M. Albert d'Angremont, capi- « taine aux chasseurs d'Afrique.
ANTONIA, à part.
0 ciel ! il est à Paris !
CORINNE, se retournant.
Qu'est-ce donc ?
ANTONIA
Rien !
CORINNE, la regardant.
Ce trouble... cette émotion... il est évident que tu as quelque chose...
ANTONIA, cherchant à sourire.
Moi!..
corInne.
Je dois m'y connaître!., on n'a pas écrit une demi-douzaine de romans, sans avoir quelques nolions... en théorie du moins! et je n'ai jamais vu un article de journal produire sur toi un pareil effet... voyons? qui peut, dans ces trois lignes, l'intéresser aussi vivement ? est-ce le maréchal ou le ministre? (La regardant.) Non? serait-ce par hasard le jeune capitaine? (Voyant Antonia qui tressaille.) Ah ! tu le connais?..
ANTONIA, cherchant à se remettre.
Je ne vois pas pourquoi je te le cacherais.
CORINNE
Tu me le cachais cependant! (Vivement.) Voyons! Dis- moi tout? je n'ai rien pour aujourd'hui, aucune anecdote! Cela fera un chapitre pour mes mémoires... chapitre xvi, confidence d'Antonia, ma meilleure amie.
ANTONIA
Mais pas du tout... je ne te dirai rien, je n'ai rien à dire, ni à toi... ni... à la postérité... que cela ne regarde pas !
Si tu no parles pas... j'arrangerai moi-même l'aventure... je la composerai... Il vautmieux que tu me donne les vrais détails.
ANTONIA
Il n'y en a pas! un pauvre jeune homme... sans
fortune.... mais plein d'honneur et de loyauté.... un ami de mon frère... que ma tante aimait beaucoup!
CORINNE
C'est épidémique... un mal de famille!
ANTONIA
Il y a du reste cinq ans qu'il est absent.
CORINNE
Raison de plus pour penser l'un à l'autre... à ton âge surtout!
ANTONIA
Lui: jamais un mot... jamais un regard n'a pu me faire supposer qu'il s'occupât de moi.
CORINNE
Je ne parle pas de lui... mais de toi !
ANTONIA
Moi !... de pareilles idées ne me sont même pas permises.. mon frère, de qui je dépends, a d'autres projets.
Des projets de mariage... et tu ne m'en parles pas?
ANTONIA
C'était si peu intéressant... Je ne tiens ni aux dignités... ni aux grands seigneurs...
CORINNE
C'en est donc un ?
ANTONIA
Eh oui!... un homme titré... un comte!...
CORINNE, vivement.
Comtesse! tu seraiscomtesse... es-tu heureuse ! c'est là le rêve de ma vie !
ANTONIA
Toi! la fille des arts et de la poésie,., toi ! un artiste, une Muse !...
CORINNE
Quand lesMuses sont comtesses ou marquises, cela n'en vaut que mieux. Moi, je n'aime que les distinctions, les titres, la haute société. Dans tous mes écrits, je ne parle jam-ais que de duchesses... que de princesses, mes amies intimes... que je n'ai jamais vues! C'est une si belle chose qu'un grand nom... et s'il faut te l'avouer, la seule idée qui empoisonne mes succès, le désespoir et le malheur de ma vie, c'est de m'appeler Corinne Desgaudets.
ANTONIA
Allons donc!
Desgaudets!... Crois-tu que la gloire puisse jamais adopter ce nom-là ?
ANTONIA
Pourquoi pas ?
CORINNE
Desgaudets !
ANTONIA
Eh bien! pourquoi ne change-tu pas ce nom contre celui d'un mari?...
LE rUFF,
CORINNE
Je ne demande pas mieux.
ANTOMA.
Ton père est si riche... et il a pour toi tant d'affection...
CORINNE
Bien moins que pour sa .caisse ! Certainement nous vivons dans un siècle où il y a encore des amanls de la gloire, mais mon père annonce hautement qu'il ne me donnera pas de dot, cela ne les encourage pas! Aussi les seuls partis qui se présentent pour moi ne sont que des littérateurs purs et simples... des gens qui écrivent...
ANTONIA
Fi donc!., je n'estime que ceux qui font de la littérature, en grands seigneurs... dans leursloisirs... quand ils ont le temps, et qui, grâce au ciel, ne l'ont jamais?... quelque personnage haut placé, quelque illuslralion politique qui arrivera un jour au ministère et qui fera de l'histoire pendant que j'en écrirai !... Vois donc quel avantage pour mes Mémoires !
ANTOMA.
Eh bien ! il faut te prononcer auprès de ton père !
CORINNE
C'est bien mon dessein... et à la première occasion...
ANTONIA
Elle ne tardera pas, car c'est lui ! {Les deux jeunes filles se tiennent à l'écart.)
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