‹ Magasin théâtralChapitre 107 sur 1475 · DARCY, GÉRARD · texte numérisé non relu

DARCY, GÉRARD

GÉRARD

Oui,rhvmen me semblait un nœud toujours fatal;

Mais je crois maintenant au bonheur conjugal.

Et j'ai déjà , changeant d'avis et de langage,

Médit du célibat depuis ton mariage.

Pourtant tu n'es époux que depuis vingt-cinq jours

Et la lune de miel va terminer son cours.

Alors tout peut changer, et nous verrons peut-être

Et le ciel s'obscurcir, et les orages naître :

Prends-y garde, Darcy.

DARCY

Mon cher ami Gérard , Je connais dès long-temps votre esprit goguenard; Vous voulez m'effrayer : je ris de vos présages , Et vous pouvez ailleurs prédire des orages. Dût mon bonheur constant faire votre chagrin , J'aurai dans mou ménage un ciel toujours serein.

GÉRARD

Tu peux avoir raison , et ton bonheur m'étonne. Une femme à-Ia-fois jolie, aimable et bonne, Qui t'aime, dont le sort en tes mains est remia. L'estime générale, et quelques bons amis.

De la fortune, enfin les biens que cbacun brigue, Complaisant à tes vœux , le ciel te les prodigue! Il faut t'aimer beaucoup pour n'être point tenté De porter quelque envie à ta prospérité.

DARCY

Je sens tout mon bonheur: mon Élise est charmante; Son caractère est doux ; son ame, franche, aimante : Oui, je possède en elle un précieux trésor. Et mon bonheur du sien va s'augmenter encor.

GÉRARD

Comment donc ?

DARCY

Aussitôt après mon mariage, Sa mère , tu le sais, entreprit un voyage , Pour voir un sien cousin sans femme, sans enfants, Succombant sous le poids de ses maux et des ans, Qui, pour mourir content, avec impatience, Dans le fond de l'Auvergne attendait sa présence. Le rétablissement iu»prévu du vieillard De madame Dorfeuil a hâté le départ.

Sans nous en prévenir et sans être attendue, Elle est, hier au soir, au logis descendue. Elle ne pouvait plus s'arracher de nos bras. Après mille transports, après un court repas, Jl m'a fallu près d'elle employer la prière

LA BELLE-MÈRE ET LE GENDRE

Pour l'obliger à prendre un repos nécessaire. Mais combien son projet sourit à notre amour! C'est chez nous désormais qu'est fixé son séjour. Nos soins , à ses vieux ans prodigués à toute heure , Sauront lui faire aimer sa nouvelle demeure. L'accord qui règne ici doit plaire à ses regards, Et nous l'entourerons de respects et d'égards. De l'avoir avec nous mon Elise est charmée : Elle aime tant sa mère ! elle en est tant aimée ! Je partage sa joie , et cet heureux retour Vient embellir encor la fête de ce jour. Nous vivrons en famille, et ma maison tranquille Du bonheur domestiijue est à jamais l'asile.

GÉr.APD.

Eh quoi ! ta belle-mère est ici !... Je frémi.

DARCV.

D'où vient donc cet effroi ?

GÉRARD

Pardonne, mon ami.

Ta madame Dorfeuil , je la connais à peine : Ainsi je n'ai contre elle aucun sujet de haine. C'est un ange , d'accord; j'y consens, je le croi : Mais elle est belle-mère, et c'est assez pour moi. Ce nom dont on se sert pour désigner encore La marâtre opprimant l'orphelin qu'elle abhorre , Ce nom seul me fait peur, Darcy : j'en connais tant Qui de goûts et d'humeurs diffèrent, et pourtant, Sur un point malheureux se ressemblant entre elles , Amènent au logis le trouble et les querelles!... L'une, lançant toujours des mots durs et piquants , Gourmande les valets et les petits-enfants : Parcourant la maison, tracassière, bavarde, On entend (out le jour sa voix aigre et criarde. Tout ce qu'on fait est mal ; toujours prête à fronder, Elle vous contredit et s'enroue à gronder : L'enfer est préférable au logis qu'elle habite. L'autre, de ses amis recevant la visite. S'inquiète fort peu s'ils peuvent vous gêner, Et chez vous , sans façon , les retient à dîner. D'inconnus, chaque jour, la table est entourée; Même elle les invite à passer la soirée, Et j'ai vu deux époux enrageant de bon cœur. S'enfuir, pour être seuls, chez le restaurateur. De l'une la tendresse est souvent fatigante ; Elle est pour ses enfants d'une humeur exigeante; Elle veut c|ue toujours ils soient à ses côtés; S'ils la quittent, soudain ses nerfs sont irrités; Son amour s'inquiète, et la voilà qui pleure : C'est qu'on ne t'aime plus; c'est qu'on veut qu'elle Elle jure de fuir des enfants trop ingrats : [meure ; Mais tout eu le jurant, elle ne les fuit pas. L'autre, plus susceptible, et sur-tout plus jalouse, Dans sa tille jamais ne veut voir une épouse; Le tableau si touchant d'un amour mutuel Est un coup de poignard pour son cœur maternel ; Les douceurs qu'elle entend l'irritent et la lassent: Elle se trouve mal quand ses enfants s'embrassent; Ce nom de belle-mère enfin , changeant leur cœur, Aux mères trop souvent semble porter malheur; Et ces dames , par-tout à l'usage fidèles ,

Installent, en entrant, la discorde avec elles. Je ne suis pas outré dans mes préventions , Et je me plais à croire à des exceptions. Dans le nombre il en est d'excellentes, peut-être : Celles-là, je n'ai pas l'honneur de les connaître.

DVRCY.

Ije gracieux tableau ! tu ne l'as point flatié; il ne lui manque rien... qu'un peu de vérité. De celle que tu peins sous ces couleurs étranges , Ma femme m'a cent fois répété les louanges. Je sais bien que , dicté par un pieux respect, L'éloge d'une fille est peut-être suspect, Et sans que celte idée un instant m'inquiète, Je ne m'attends pas, certe, à la trouver parfaite. Mais je connais son cœur; il nous aime, il est bon. S'il arrivait enfin que son humeur... mais non : Mon oncle Duchemin doit te fournir la preuve Qu'on ne court aucun risque à tenter cette épreuve. Nous vivons avec lui sans troubles, sans débats : De sa présence ici l'on ne s'aperçoit pas.

GÉRARD

Oh ! quelle différence ! un oncle pacifique. Apathique vieillard, bonhomme méthodique.

Pour qui la paix toujours fut le bien le plus cher, Et qui fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier ! Enfin débarrassé par une mort heureuse D'une tendre moitié, dont l'humeur querelleuse, Sur le bon Duchemin s'exerça constamment. Mais ne put, m'a-t-on dit, l'aigrir un seul moment. Lécher oncle, sans soins, sans vaine inquiétude, Dont l'existence n'est qu'une longue habitude, D'un bonheur qu'il n'eut pas impassible témoin , Trouve ici le repos dont il avait besoin. L'oncle ne peut d'ailleurs s'égaler à la mère : De son titre sacré celle-ci toujours fière Ne peut se figurer que de nouveaux liens , En créant d'autres droits, aient affaibli les siens, Veut régner sans partage, et s'indigne qu'un gendre A l'amour de sa femme ose même prétendre.

DARCY

La nôtre adore Élise , et ne m'aime pas moins. C'est à m'inquiéter mettre aussi trop de soins; Laissons cela... D'Élise aujourd'hui c'est la fête;

ëson insu, mon cher, je veux que tout s'apprête. es ouvriers bientôt orneront le salon : Madame Méricour doit, hors de la maison, Pendant tous leurs travaux , emmener mon Elise. Je lui ménage encore une douce surprise. Et je veux aujourd'hui lui donner mon portrait. Je l'attends ; il n'est pas terminé tout-à-tait. Madame Méricour qui mit un si grand zèle A m'offrir le secours de son pinceau fidèle, Qui voulut qu'un talent par plaisir cultivé, A fêter l'amitié fut un jour réservé.

M'a promis ce portrait avant l'heure prescrite Où doivent arriver les amis que j'invite.

GÉRARD

Et madame Dorfeuil sait-elle tes projets ?

DARCY

Jusqu'à tantùt pour elle ils resteront secrets.

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