SCENE XI
Les PRÉCÉDENTS, DESGAUDETS; Corinne et Antonia sont assises sur un canapé à gauche du spectateur près de la table; Albert debout derrière elles et pensif; à droite, BOUVARD, LE COMTE, puis MAXENCE, les autres conviés, hommes et femmes, forment, assis et debout, plusieurs groupes dans le salon.
LE COMTE
Arrivez donc, mon cher monsieur Desgaudets.
DESGAUDETS.
Pardon de m'être fait attendre. Je suis venu à pied... comme toujours pour raison de santé.
MAXENCE
A pied! quand il pleut à verse I
DESGAUD8TS.
Je n'ai pas trouvé de voilure.
LE COMTE, bas à Bouvard.
Ou plutôt il n'a pas voulu en prendre.,, il est si avare !
BOUVARD
Et pourtant... il a aujourd'hui, dit-on, fait des gains énormes. (Desgaudets s'est approché du canapé où sont assises Corinne et Antonia, pendant ce temps, Maxence, le comte et Bouvard, debout sur le devant du théâtre, forment un groupe et causent à demi-voix.)
MAXENCE
Je le crois bien ! je l'ai vu devant moi, tout à l'heure, réaliser cent mille écus de bénéfice.
LÉ PIFF,
Lli COMTii.
AU bah 2
BOuvÀiiD, ù Maxtuce, d'un air joyeux.
Avec vos actions ! aussi je viens d'en acheter ! MAXKNCE, lui donnant une poignée de main. Vrai ! Brave jeune homme ! {Ils remontent le théâtre en causant à voix basse.) AMOMA, à gauche, assise sur le canapé, et causant avec Corinne.
Il m'avait acceptée quand j'étais ruinée, et maintenant que la fortune m'est revenue, comment, aux yeux du monde, sans déshonneur, rompre ce mariage ?.. Ah ! je suis bien malheureuse !..
CORINNE
Moi, je ne suis que furieuse! {Ouvranf le livre qui est sur la table à gauche.) Que vois-je? le second volume du grand ouvrage de M. de Marignan !
L.v COMTESSE, ussise sur le canapé à droite près d'une autre dame.
Cet admirable ouvrage !
Vous le connaissez, Madame-?
LA COMTESSE
Mon Dieu non ! et vous:-'
LA MARQUISE
Ni moi non plus!
LA COMTESSE
C'est étonnant, tout le monde en jtarle !
LA MARQUISE
Et je n'ai pas encore rencontré une seule personne qui l'ait lu!
DiiiiowjDETS^debout derrière le canapé à droite et s' adressant aux deux dames quiviennent de parler.
C'est qu'il est plus facile d'en parler que de le... BOUVARD, acec enthousiasme.
Histoire pittoresque de l'Algérie et de sa conquête /., second volume, plus intéressant encore, s'il est possible... plus dramatique que le premier !.. j'espère bien que monsieur Desgaudets m'en prendra un exemplaire... dix francs le volume... il sera demain à voire hôtel...
DESCAUDETS.
Diable!., diable!., dixlrancs!,. permettez! c'est trop cher pour moi !
BOUVARD, s'adres'iant aux deux dames assises sur le canapé à aroite.
Il y a seulement pour neuf francs de vignettes et de gravures !
Jo ne dis pas non !.. {A demi-voix.) C'est le reste qui est trop cher.
WAXENCE, qui pendant ce temps s'est promené dans le salon et revenant près du comte.
Eh bien ! et votre secrétaire général ?
LE COMTE
J'ai dit que l'on servit aussitôt que sa voilure entrerait dans la cour... uuiisil n'est pas encore
arrivé:
MAXENCE
Mon appétit l'est depuis longtemps !
DESGAUDETS.
C'est comme le mien ! si pour nous le faire ou-.
blier, monsieur de Marignan daignait noushre... quelques pages... quelques passages... du nouveau chef-d'œuvre...
TOUT LE MONDE, se levant.
Ah!., oui, monsieur le comte!
LE COMTE
Y pensez-vous, devant une si charmante assemblée... un ouvrage sérieux... un livre d'histoire... c'est trop...
LA COMTESSE
Pourquoi donc ? madame Scarron racontait une anecdote...
DESGAUDETS.
Quand le rôti manquait !
Mais quand il s'agit d'un secrétaire-général...
LA MARQUISE
C'est bien autre chose !
LA COMTESSE
,, Et pour le remplacer...
CORINNE
Il n'y a rien de trop grave !
LE COMTE
Devant un pareil argument, je me rends! (Il prend le livre, et chacun se rasseoit ou se range autour de lui, comme pour une lecture d'apparat.) Je vous lirai donc quelques pages qui terminent ce volume...
BOUVARD, faisant l'empressé.
Un verre d'eau sucrée !
LE COMTE, avec impatience.
Et non ! pas avant dîner.
BOUVARD
C'est juste !.. (Regardant au fond.) Mais toutes les portes sont ouvertes. (Criant.) Fermez donc les portes ! la voix se perd !
LE COMTE, de même.
C'est inutile...
CORINNE
Pour vous... mais non pas pour nous, qui ne voulons rien perdre.
TOUT LE MONDE
Chut !..
LE COMTE
Le récit d'une expédition dans l'Atlas, et d'un combat livré par le général Saint-Avold. ALBERT^ qui jusque-là est resté plongé dans ses
réflexions, lève laiéle à ce mot, et dit à part.
Mon général... qu'est-ce que c'est ?
DESGAUDETS.
Cela doit être pittoresque!
LE COMTE, lisant.
« Corné de tous les côtés par dix à douze mille « Arabes et sans espoir possible d'être secouru, « le général avait passé une nuit horrible. U ne