ACTE II, SCENE ÎV
■vous! Après cela, c'est une supposition... parce que chez nous, en fait d'infidélités... on suppose volontiers... on bavarde, on cause, on invente, et presque toujours cela se rencontre juste. POISSON, qui est assis près de la table, à droite.
Le hasard !..
LE PRINCE, vivement et à part..
0 ciel! je cours interroger Pénélope. (Basa l'abbé.) Je vais , l'abbé , m'occuper de notre affaire...
l'abbé.
A merveille... Oii vousretrouverai-je?
LE PRINCE
[ci... après le troisième acte.
l'abbé.
C'est convenu.
MICHONNET.
Allons, mademoiselle Jouvenot, allons, monsieur Quinault. {Ces dames sortent par la porte à gauche qui est celle du théâtre.)
QUINAULT, que Michonnet presse toujours.
Me voici... me voici!.. (Rencontrant l'abbé à la porte à gauche.) Après vous, Monsieur l'abbé. l'abbé.
Après votre excellence turque ! (Tous les deux sortent par la porte à gauche.) LE PRINCE, à part, et se dirigeant vers la porte à droite.
Je me suis toujours défié de cette petite Pénélope... rien que ce nom-là, au théâtre, devait porter malheur. (Il sort par la porte à droite.)
ADRIENNE, assise d gauche, MICHONNET.
MICHONNET, regardant Adrienne, qui s'est remise
à étudier son rôle à voix basse.
Dire qu'elle^ une amitié pareille pour moi, et voilà cinq ans que' j'hésite toujours à lui avouer... C'est tout simple... elle est sociétaire... et je ne le suis pas ! elle est jeune, et je ne le suis plus! Et puis aujourd'hui me semble un mauvais jour. .. attendons à demain... Il est vrai que demain je serai encore moins jeune... D'ailleurs elle n'aime rien... que la tragédie... (S'avançant en se donnant du courage.) Allons].. (Avec embarras et s approchant d Adrienne.) Tu étudies ton rôle?
ADRIENNE
Oui.
MICHONNET, avcc embarras.
A propos de rôle... et si ça ne te dérange pas... moi qui depuis si longtemps... fais les confidents, j'aurais bien à mon tour., quelque chose... ADRIENNE, ai'ec intérêt, A mo confier...
MICHONNET.
Oui, vraiment!.. Tu te rappelles mon grand oikIo, l'épicier de la rue Pérou?
ADRIENNE
Sans doute.
MICHONNET.
Eh bien ! ce pauvre homme vient de mourir.
Ah ! tant pis !
MICHONNET.
Oui, oui, tant pis! Mais pourtant il me laisse sur son héritage dix bonnes mille livres tournois.
ADRIENNE
Tant mieux !
MICHONNET.
Pas tant tant mieux !.. parce que moi, qui n'ai jamais eu tant d'argent, je ne sais qu'en faire, et ça me tourmente.
ADRIENNE, souriaut.
Tant pis, alors...
MICHONNET.
Pas tant... parce que ça m'a donné une idée qui ne me serait peut-être pas venue sans cela... colle de me marier...
ADRIENNE
Vous avez raison... (Avec un soupir .) etsijo le pouvais aussi... moi...
MICHONNET, avec joie.
Ce ne serait pas loin de ta pensée ?
ADRIENNE
N'avez-vous pas remarqué qu'ils disent tous, depuis quelque temps : Le talent d'Adrien ne est bien changé !
MICHONNET, vivemeut.
C'est vrai!., il augmente!.. Jamais tu n'as joué Phèdre comme avant-hier.
ADRIENNE, avec animation et contentement.
N'est-ce pas?.. Ce jour-là, je souffrais tant.' j'étais si malheureuse!,. (Souriant.) On n'a pas tous les soirs ce bonheur-là!
MICHONNET.
Et d'où cela venait-il !
ADRIENNE
On panait d'un combat!., etpasdenouvelles !.. blessé... tué peut-être!.. Ah! tout ce qu'il y a dans le cœur de crainte, de douleur, de désespoir, j'ai tout deviné, tout souffert!., je puis tout exprimer maintenant, surtout la joie... je l'ai revu! MICHONNET, hors lui.
Quentends-je, ô ciel !.. tu aimes quelqu'un...
AOniENNE.
Comment vous le cacher à vous, mon meilleur ami?
MiCHONNBT, cherchant à se remettt*e.
Mais... comment cela est-il arrivé?
ADRIENNE
C'était à la sortie du bal de l'Opéra ! de jeunes officiers, dont un joyeux souper égarait sans doute la raison, (lequel d'entre eux, sans cela eût osé insulter une fem:;.c? voulaient m'empêcher de regagner ma voilure, lor.-qu'un jeune homme que
ADRiENNE LEGOUYREUR,
je ne connaissais pas, s'écria: Messieurs, c'est mademoiselle Lecouvrcur... vous la laisserez passer; et comme mes quatre adversaires... (ils claient quatre) se mirent à rire de cet ordre, par un mouvement plus prompt que la parole et avec une force surnaturelle , mon étrange protecteur renverse de chaque côté et d'un seul coup, deux de ses ennemis, puis m'enlevant dans ses bras et me portant jusqu'à ma voilure, il me dépose sur les coussins, au moment où nos jeunes officiers qui s'éiaient relevés, accouraient l'épée à la main : .Monsieur, vous me rendrez raison ? — Très volontiers!—Voiiscommencerez par moi — par moi— par moi— Lequel clioisissez-vous? — Tous, répondit-il en les chargeant à la fois... et au cri que je poussai : ne craignez rien, restez, Mademoiselle, me diti', vous serez aux premières loges; et nous. Messieurs, allons enscène! — Que vous dirai-je? quoique saisie de frayeur, je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle... et si vous l'aviez vu, braver en se jouant la pointe de ces quatre épées dirigées contre sa poitrine, c'étaitle br;is et le regard d'un héros. Loin de reculer, il les défiait! il les appelait! semblait entendre :
Paraissez Navarrois, Maures et Castillans,
Et tout ce que l'Espagne a produit de vaillants l
Mais aux cris de la foule, le guet arrivait de tous côtés.. . Nos adversaires, honteux de leur nombre et re.loulant les flambeaux, disparaissaient l'un après l'autre du champ de bataille....
Et le combat finit faute de combattants >
MicHONNET, vivement»
Et tu l'as revu?
ADRIENNE
Dès le lendemain !.. Pouvais-je l'empêcher de se présenter chez moi, de venir s'informer de mes nouvelles, surtout quand il m'eut avoué que lui, étranger, simple officier, n'avait de fortune, de litres, de nom même à attendre que de son courage... Voilà ce qui le rendait si redoutable pour moi!.. Uiche et puissant, peu m'importait; mais Iiauvre, mais malheureux, mais ne rêvant, comme moi , que l'amour et la gloire , comment lui résister ?
MICHONNET.
0 Ciel \
ADRIENNE
Parti, depuis trois mois, pour chercher fortune avec le jeune comte de Saxe, fils du roi de Pologne, .«on compatriote, il est revenu ce matin, et sa première visite a été pour moi ; mais son général, niais le minisire , qui l'attendaient à Versailles, ont abrégé encore le peu d'instants qu'il me donnait; aussi, ce soir, il me l'a promis, il viendra ici au théâtre!..