‹ Magasin théâtralChapitre 1179 sur 1475 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

THÉRÈSE assise à son rouet et filant; LA COM- TESSE DE BATZ ET LE VICOMTE arrêtés devant la porte du fond.

LA COMTESSE

Une chaumière au bord de la route, entre deux bouquets de pins.

LE VICOMTE

Ce doit être celle-ci.

LÀ COMTESSE

Et je vois là-bas la vieille femme dont on nous a parlé. Entrons.

THÉRÈSE

Qui va là ?

LA COMTESSE

Deux voyageurs qui se sont un peu fatigués en parcourant ces montagnes, et qui vous demandent la charité d'un verre d'eau.

THÉRÈSE

Je vais vous le donner de bien bon cœur. Entrez, Madame, et asseyez-vous.

LA COMTESSE

La jolie chaumière ! Comme tout y est propre et bien rangé '

LE VICOMTE

Et notre promenade a été charmante. Pourquoi Marie ne nous a-t-elle pas accompagnés ?

THÉRÈSE

Voici deux verres d'eau, Madame, un pour vous, un autre pour votre mari.

LE VICOJITE.

Ah ! ah ! c'est charmant ! bonne dame, madame est assurément assez jeune pour être ma sœur ou ma femme, mais enfin elle n'est que ma tante; je vous prie de nous accepter sur ce pied-là. LA COMTESSE, à Thérèse qui va la heurter.

Prenez garde ! seriez-vous aveugle par hasard-*

LE VICOMTE

Aveugle ?

THÉRÈSE

Hélas, oui, Madame, je le suis.

LA COMTESSE

De naissance?

Depuis quelques années seulement.

LA COMTESSE

Que je vous plains !

THÉRÈSE

N'est-ce pas? Notre pays est si beau ! Enfin, si Dieu m'a ôté la vue, il m'a laissé la mémoire; et.

LA MARQUISE D'AUBRAY

ce que vous voyez en réalité, je le regarde, moi, dans mes souvenirs.

LA COMTElfeE.

Ajb ! que l'eau de vos montagnes est bonne ?

LE VICOMTE

Quelle différence avec ce liquide affreux qu'on puise dans la Seine et que boivent les pauvres Parisiens! *

THÉRÈSE

Monsieur et Madame sont de Paris ?

LE VICOMTE

Oui, bonne dame, et quoique j'en médise, je ne l'ai pas quitté sans regret. Vos montagnes sont fort pittoresques; mais les fêtes de Frascati^Sont divines et les merveilles de la nature auront toujours moins d'attrait pour moi que celles de la civilisation. Au reste, j'espère que mon absence ne sera pas longue et que je reviendrai bientôt faire le bonheur et l'envie de cette folle jeunesse dorée qui me reconnaît pour modèle et pour chef. LA COMTESSE, bas OU vicomte.

Mon cher Hector, spuvcnez-vous du|desseio qui nous amène. [Haut.) Bonne dame, puisque, suivant vos propres expressions, vous voyez aussi bien que nous cette belle nature qui nous environne, dites-moi à qui appartient ce château, bûti au pied d'une montagne voisine, et dont le parc s'étend si loin ?

THÉRÈSE

A mademoiselle Valentine d'Aubray.

LA COMTESSE

Mademoiselle d'Aubray?... n'est-ce point la fdle du marquis d'Aubray, mort en I!alie, il y a six ou sept ans, d'une maladie de poitrine ?

LE VICOMTE

Et de cette pauvre marquise d'Aubray qui a péri dans la tourmente révolutionnaire?

THÉRÈSE

Paix! paix !... Au nom du ciel ne parlez pas si haut de tout cela.

LA COAITESSE.

Pourquoi ?

THÉRÈSE

Mademoiselle Valentine vient souvent me voir à l'improvisle ; si elle était près d'ici !

Eh bien! ignore-t-elle à quelle maladie son père a succombé ?

LE VICOMTE

Ignore-t-elle que sa mère est morte ?

THÉRÈSE

Oui, oui.

LA COMTESSE

Comment?

THÉRÈSE

Affligée d'une constitution qui ressemble trop à celle de son père , mais dont elle ignore le danger, elle devinerait le secret de sa faiblesse et de ses souffrances, si elle entendait le mot terrible que vous venez de prononcer...

LA COMTESSE

Je vous remercie de l'avis... < -

THÉRÈSE

Quand au sort de madame la marquise , jusqu'ici on le lui a caché; d'abord, parce qu'on n'en a jamais eu de preuves positives, (bien des gens en doutent encore), et ensuite, parce qu'on a voulu ménager son excessive sensibilité. Elle est donc persuadée que sa mère existe, et le docteur Lagrange dit qu'il serait très dangereux de la détromper.

LE VICOMTE

Qui ça, le docteur Lagrange? Est-ce une autorité? Quelque médecin de village ?

Oui, Monsieur, un médecin de village ; mais on irait loin avant d'en trouver un meilleur, et il a pratiqué vingt ans dans les villes.

LE VICOMTE

Et pourquoi est-il venu s'établir ici?

THÉRÈSE

On dit que c'est à la suite d'un grand malheur, mais ce n'est qu'une conjecture ; car depuis sept ans qu'il est dans nos montagnes, il ne s'est ouvert à personne des motifs qui l'y ont amené.

LA COMTESSE

Je devine, à la manière dont vous parlez du médecin et de la malade, que l'un et l'autre vous sont chers...

THÉRÈSE

Ah ! Madame, je n'ai de consolation que par eux... Le bon docteur Lagrange vient me voir presque tous les jours, et mademoiselle Valentine, pauvre ange ! je l'ai élevée sur mes genoux.

LA COMTESSE

Vous avez donc habité le château ?

THÉRÈSE

Pendant trente ans.

LA COMTESSE

Et, après trente ans de service, on a eu le courage de vous renvoyer.

LE VICOMTE

Comment le baron d'Aubray, oncle et tuteur de mademoiselle Valentine, s'est-il rendu coupable d'un procédé si dur? Je sais qu'on en a dit beaucoup de mal ; mais enfin, on lui reprochait plus de faiblesse que de méchanceté.

LA COMTESSE

Vicomte!

THÉRÈSE

Je me suis retirée quand j'ai compris que mon infirmité était sans remède. Comment une vieille femme aveugle aurait-elle pu gagner ses gages ? Chacun a sa fierté.

LA COMTESSE

Bien, bien!., Mais mademoiselle d'Aubray répare les torts de son oncle et vient vous voir souvent ?

' THÉRÈSE

C'est vrai.

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