ACTE I. SCÈNE IV
LEON
Chut! (Haut à Valentine.) Approchez! {A Thérèse.) Elle est toute interdite.
THÉRÈSE
Est-ce que je lui fais peur?
LÉON
Parlez-lui pour la rassurer.
THÉRÈSE
Vous n'avez pas encore servi, petite?
VALENTINE
Non, Madame. J'entre en maison pour la première fois.
THÉRÈSE, réprimant un mouvement.
Votre service ne sera pas bien difficile. Il ne s'agira que de me conduire partout où je voudrai aller.
Oui, Madame.
THÉRÈSE
De me donner tout ce que je vous demanderai et sur-le-champ, car je suis très vive.
VALENTINE
Oui, Madame.
THÉRÈSE
Et de ne me quitter ni jour ni nuit.
VALENTINE
Oui, Madame.
LE DOCTEUR
Voilà une bonne vieille qui n'est pas du tout exigeante.
THÉRÈSE
Approchez-vous donc?... plus près... plus près encore... Moi, vous concevez, je ne fais connaissance avec les gens qu'en les touchant... Donnez-moi votre main, là. Oh ! comme elle est douce ! Voilà une main qui m'a bien l'air d'être celle d'une paresseuse... Et votre robe ?... de la mousseline?... Voilà une robe qui m'a bien l'air d'appartenir à une coquette... C'est égal, je vous retiens... et voilà vos arrhes, [Elle l'embrasse.)
VALENTINE
Ah! Thérèse!
Vous ne m'appelez plus madame?
VALENTINE
J'ai voulu t'éprouver, et tu t'es moquée de moi.
THÉRÈSE
Ne croyez pas qu'il soit si facile de me tromper.
LE DOCTEUR
Moi , je prévois que mes soins vont devenir inutiles. Tant de gaieté annonce une santé bien belle.
VALENTINE
Vous avez raison, docltiur; jamais je ne ine suis sentie si bien portante et si joyeuse. Ce malin, j'ai enlr'ouvert mes rideaux avec la pensée (lue j'allais voir encore sur nos montagnes ces amas de vapeurs humides qui me retenaient chez
moi depuis SI longtemps. 0 surprise! le brouillard avait disparu ; nos horizons avaient repris leur étendue ; un soleil splendide éclairait et faisait valoir les mille nuances de la verdure, A cette vue, il m'a semblé que mon sang devenait plus frais, ma respiration plus libre ! Vive comme les oiseaux que j'entendais chanter sous mes fenêtres, je me suis élancée dans le parc, poursuivie bientôt par Léon, qui grondait et me menaçait du docteur! Pauvre Léon ! comme je l'ai fait courir ! Il faut me pardonner, ami; huit jours, il y avait huit jours que j'étais prisonnière ! Savez-vous où le hasard, ou mon instinct m'a d'abord conduite? Près de ce bel aubépinier à fleurs roses qui a été planté le jour de la naissance de ma mère et dont l'existence est liée à la sienne, suivant une croyance du pays. Mon cher arbre ! je l'avais laissé languissant, presque malade ; je l'ai retrouvé plein de force et de sève , couvert de fleurs magnificiues ! Il embaumait tout le petit parc ! 0 ma bonne Thérèse, cher docteur, n'y a-t-il point là quelque avis du Ciel? Cette santé qui me revient, cette joie inaccoutumée qui m'enivre, cet aubépinier qui guérit comme par miracle , que m'annonce tout cela, sinon que ma mère reviendra bientôt?
THÉRÈSE
Ma pauvre Valentine !
VALENTINE
Tu pleures?
TUÉRÈSK,
De douleur et de joie. De joie, parce que vous êtes contente ; et de douleur.,.
VALENTINE
Eh bien ! de douleur,., achève,..
THÉRÈSE
Hélas! il y a bien longtemps que nous attendons votre mère.
VALtNTINE.
Mauvaise que tu es, tu voudrais ébranler ma confiance ; tu n'y réussiras pas : ma mère existe; je la reverrai; c'est ma conviction intime... Ponrquoi l'attaquer? Il y a cinq ans, dis-tu, que les échafauds de la terreur ont été détruits; mais y a-i-il cinq ans que la France se calme et que les émigrés peuvent y rentrer ? Docteur, vous m'avez défendu de lire les journaux : que se pas^cl-il à Paris? La puissance du général Bonaparte s'alîermit-elle ?
Trop.
VALENTINE
Oh! jamais assez. Léon me répète tous les jours ([ue sa grandeur est l'espoir de tous, et que sa mission est de sauver la France. Rouvrez -vous à sa voix, temples que fréquentait mon enfance et ([u'ou a fermés à ma jeunesse ! Lois de vengeance, et de proscription, soyez détruites! Troubles qui déchirez le monde, apaisez-vous et laissez revc-
LA MARQUISE D'AUBRAY
nir ma mère ! (Elle se laisse aller, épuisée, dans les bras du docteur.)
LE DOCTEUR
Cette exaltation est-elle raisonnable?... Valentine, imprudente enfant vous vous tuez,
LÉON et TUÉUÈSE.
Yalentine !
VALENTIiNE,
Qu'avez-vous?.. pourquoi ces yeux inquiets?.. Ne craignez rien, je suis heureuse.
LE DOCTEUR
Je fais un pari : c'est que pas un de nous n'a encore déjeûné. Nous comptions tous sur l'hospitalité de Thérèse: est-elle en mesure de faire liouneur à noire confiance?
THÉRÈSE
Peut-être bien ; mais d'abord si quelqu'un veut me suivre dans le verger, je crois qu'on peut y cueillir un beau panier de fraises.
VALENTl.NE.
Je me charge de la récolle.
LE DOCTEUR
Et pour finir ensemble une journée si bien commencée, vous dînerez tous trois chez moi.
VALENTLNE.
L'heureuse journée ! Allons cueillir les fraises, Léon.
LE DOCTEUR
Je le retiens : j'ai quelques mots à lui dire.
VALE>TINE
Un secret?
LE DOCTEUR
Que vous connaîtrez bientôt.
VALENTI.NE
A bientôt donc !
THÉRÈSE, à part.
Et celte dame?... Ma foi, quand elle voudra sortir, la porte est ouverte.
YALENTINE.
Allons , Thérèse , allons. {Elle sort avec Thérèse.)
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