ACTE II, SCÈNE II
VALENTINE
Que s'est-il donc passé que tu ignores ?
TnÉRÈSE.
Ce matin, nous étions tous gais; et à celte heure nous sommes tous mornes. A ce changement il y a une raison.
Pourquoi Antoine a-t-ii ouvert la fenélrePj'ai froid.
THÉRÈSE
Je vais la fermer.
VALENTINE
Laisse, j'irai moi-même.
THÉRÈSE
Oh ! comme votre main esl brûlante !
VALENTINE
C'est vrai.
THÉRÈSE
Vous disiez que vous aviez froid ?
VALENTINE
Je ne sais pas ce que j'ai.
THÉRÈSE
Et vous voulez que je ne sois pas inquiète i.. Qu'il me tarde que le docteur revienne !
VALENTINE
Pourquoi ?
THÉRÈSE
Pour qu'il vous voie.
VALENTINE
Je ne souffre pas ; ne lui dis rien, je t'en supplie, ne lui dis rien.
Voyons, ma petite Valentine, dites-moi ce que vous avez. Il faut que quelqu'un le sache, moi ou le docteur.
VALENTINE
S'il en est ainsi, j'aime mieux me conGer à toi.
THÉRÈSE
Parlez donc.
VALENTINE
Hé bien, après avoir déjeuné chez toi, je suis retournée au château, tu le sais.
THÉRÈSE
M. Léon el moi, nous vous avons accompagnée.
VALENTINE
Arrivés dans le parc, je vous ai quittés un instant.
THÉRÈSE
Pour aller chercher votre flacon.
VALENTINE
En montant dans ma chambre, j'ai passé devant le petit salon où il y avait une conférence animée entre mon oncle el celte dame tombée des nues, cette comtesse àd Balz. Je ne sais pas comment cela s'est fait, mais j'ai surpris, bien involontairement, je te l'assure, un lambeau de leur conversation. « Vous le voulez^ a dit mon oncle,
« eh bien! j'y consens. Ce mariage, qui unit pour « toujours nos intérêts, sera célébié dans un « mois... »
THÉRÈSE
De quel mariage voulait-il parler?
VALKNTINE.
Il ne l'a pas dit ; mais tu le sauras tout à l'heure. Laisse-moi continuer. Étonnée de cette première découverte et bien fâchée de l'avoir faite, je suis revenue près de vous...
THÉRÈSE
Déjà rêveuse.
VALENTINE
Il y avait bien de quoi : je me faisais la question que tu viens de me fiiire. De quel mariage mon oncle voulait-il parlerP J'étais dans cette inquiétude, lorsque deux personnes ont paru. C'était ce vicomte qu'on m'a présenté ce matin, et sa cousine, la fille de la comtesse , mademoiselle de Batz! Thérèse, à sa toilette, à son air triomphant, au salut qu'elle m'a adressé, j'ai tout deviné, tout compris. Non, ce n'est pas moi qu'il était question de marier, moi, pauvre fille malade, dont la mère est absente et qui ne peux me passer de son consentement; l'union arrêtée entre la comtesse de Batz et mon oncle, c'est celle de Léon et de cette Parisien ne. Une coquette, qui a de la beauté, si on veut, mais qui n'aimera jamais Léon comme il mérite d'être aimé.
THÉRÈSE
Vous croiriez!...
VALENTINE
Ah ! tu n'en douterais pas, si tu avais pu voir le regard qu'elle lui a lancé, quand elle s'est arrêtée pour échanger quelques paroles avec moi! D'ailleurs il y a une preuve plus décisive; peu d'instants après son arrivée au château, M. d'Aubray a envoyé chercher son fils. C'était évidemment pour les présenter l'un à l'autre, et au moment où je parle, tout doit être conclu. Te dire ce que j'ai souffert quand j'ai vu Léon nous quitter pour aller la rejoindre, c'est impossible!... et j'ai cru que mon cœur allait se rompre!... cette première douleur est apaisée ; mais il m'en est resté un sentiment de tristesse profonde... et comme le docteur n'y pourrait rien, je te supplie de ne pas lui en parler.
THÉRÈSE, à part.
Ah! pauvre enfant! comme elle l'aime et comme elle en sera jalouse ! Faible comme elle est. Dieu la préserve d'une telle passion !
VALENTINE
Que dis- tu là ?
THÉRÈSE
Je dis, ma chère Valentine, que je suis bien aise d'avoir insisté pour obtenir votre confidence. Grâce au ciel, vos craintes sont vaines, et pour peu quj vous vouliez m'entendre,vous reprendrez bientôt toute votre gaieté.
LA MARQUISE D'AUBRAY
VALENTINE
Comment?
Un peu de patience. J'entends le docteur.