‹ Magasin théâtralChapitre 1194 sur 1475 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

un geôlier fut acheté, Florine prévenue. J'aurais bien voulu présider à sa fuite ; mais signalé moimême à l'accusateur public, le pavé de Marseille brûlait sous mes pas, et je sortis déguisé de cette colonie grecque, le jour même où, grâce à mes soins, Florine devait être sauvée.

LE DOCTEUR

Sauvée !

LE VICOMTE

L'évasion a réussi, je n'en doute pas.

LE DOCTEUR

Sauvée! et par vous ! Ah ! Monsieur, comment vous remercier, comment reconnaître...

LE VICOMTE

Qu'avez-vous donc? vous êtes tout en pleurs. Cette pauvre Florine avait donc en vous un ami bien dévoué?

LE DOCTEUR

Ah! le plus dévoué de tous ; je suis son père.

LE VICOMTE

Vous!

LE DOCTEUR

Oui, ce père malheureux qui n'a pu supporter le séjour d'une maison, d'une ville que sa fille avait abandonnée, et qui est allé cacher sa douleur et sa honte au fond d'une solitude inconnue, c'est à lui que vous parlez. Ma fille vivrait! je pourrais espérer de la revoir!. . mais alors comment expliquer'cette lettre, celte lettre fatale que mes larmes ont tant de fois mouillée...

LE VICOMTE

Une lettre ?

LE DOCTEUR

Écrite par ma fille. Je vais vous la lire. Hélas ! je pourrais vous la dire par cœur : « Mon père, je

« vous écris du bord de la tombe, pour vous de-

« mander votre pardon. Je suis bien coupable,

« mais bien malheureuse : M. de Blainville, arrêté

« au moment où il allait m'épouser,a été jugé par

« le tribunal révolutionnaire, et il esttnort sur

« l'échafaud. Que faire après une telle perte? Je

« vous ai trop offensé pour oser reparaître devant

« vous; et j'ai trop aimé M. de Blainville pour me

« résigner à vivre quand il n'est plus. J'étais donc

« décidée à le rejoindre; mais l'horreur qu'en-

« traîne l'idée du suicide me retenait encore,

•< quand la Providence m'a offert un moyen de

« terminer mes jours autrement que par un

« crime. Je ne vous explique pas ce secret; je

« craindrais que ma lettre fût surprise, et par là

« tout mon dévouement perdu. Ce que je puis

« vous dire, c'est que ma n^.ori; aura racheté ma

« vie. Pardonnez-moi donc, mon père; et quand

« vous recevrez cette lettre, que mon àme va

« suivre, bénissez votre fille dans le dernier sou-

« venir que vous aurez d'elle, s

LE VICOMTE

« La Providence m'a offert de terminer mes

« jours autrement que par un crime! » Qu'est-ce que cela signifie?

LE DOCTEUR

J'y ai réfléchi longtemps et je n'ai pu le deviner.

LE VICOMTE

La date de cette lettre ?

LE DOCTEUR

Il n'y en a point.

LE VICOMTE

Et comment vous est-elle parvenue?

LE DOCTEUR

Arrivée à Rouen, par je ne sais quelle voie, elle me fut envoyée ici par un ami qui connaît ma retraite.

LE VICOMTE

Et le jour où vous l'avez reçue, qu'avez-vous fait? Vous n'avez pu, sur cette seule preuve, admettre comme certain que votre fille fût morte?

LE DOCTEUR

Oh! non , Monsieur; non, certes. Vous voyez que j'en doute encore! Je suis immédiatement parti pour Marseille; mais quand j'y suis arrivé, les juges du tribunal révolutionnaire, les accusateurs, les geôliers, en un mot tous ceux à qui je venais demander l'explication de l'énigme contenue dans celte lettre, frappés, à leur tour, par la réaction de thermidor, avaient péri ou disparu. De ma fille, point de trace. Je voulus consulter les archives des tribunaux : brûlées ou pillées! Les cimetières?... la terreur, autre peste, avait, à l'exemple de sa devancière, entassé toutes ses victimes dans des fosses communes, où l'on n'inscrivait aucun nom. Je revins dans ces montagnes sans avoir pu obtenir aucun renseignement, excepté votre nom, répété de toutes parts, comme celui du meilleur ami du marquis de Blainville. Un pressentiment me disait que vous seul pourriez mettre fin aux incertitudes où je vis. Ce pressentiment me trompait. Revenu de la première émotion que vos déclarations m'ont causée, je n'y vois rien qui détruise le suprême adieu de ma fille. Vous ne l'avez point vue monter sur le vaisseau qui devait la porter en Amérique ; vous ne pouvez me donner qu'une espérance : cette lettre, ah ! cette lettre est une réalité !

LE VICOMTE

Allons, docteur, calmez-vous. Voyons, si je vous mettais en relation avec le capitaine de ce vaisseau? C'est lui dont la déclaration serait décisive...

LE DOCTEUR

Ah ! sans doute!

Eh bien î son nom est Jones Barlhwi 11.

LE DOCTEUR

Jones Barlhwell !

LE VICOMTE

Il est de retour en France, et quand j'ai quitté

LA MARQUISE D'AUBRAY

Paris, il y a huit jours, ses affaires allaient l'y amener.

LE DOCTEUR

Ah ! Monsieur! quel service! (7^ appelle.) Antoine! Antoine!

ANTOINE, entrant.

Monsieur le docteur?

LE DOCTETIR.

Tu vas aller à la poste et faire préparer à l'instant une chaise et deux chevaux pour Épinal. ANTOINE, au vicomte.

Monsieur le vicomte part pour Épinal ?

LE DOCTEUR

Non, c'est moi qui pars, et de là je vais à Paris.

ANTOINE

A Paris !

Où je veux être après demain matin.

LE VICOMTE

J'admire la promptitude de votre résolution.

LE DOCTEUR

II n'y a pas un instant à perdre. Le séjour du capitaine Barthwell à Paris ne doit être que momentané. Voulez-vous me donner une lettre pour lui ?

LE VICOMTE

De tout mon cœur.

LE DOCTEUR

Toi, mon bon Antoine, va , cours ! Si tu savais ce que je vais chercher à Paris? C'est le bonheur, c'est la vie !

ANTOINE

Ah! si vous le prenez sur ce ton-là ! {Il sort en courant.)

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