ACTE I, SCÈNE V
DEHORN.
Eh bien , soitî cette Jeanne, objet en son absence De tant d'amour, d'csiime et de reconnaissance, Elle se montre enfin, je la vois, et mes yeux De tous ses mouvements simples et gracieux Suivent émerveillés l'élégante souplesse; De ses traits délicats j'admire la noblesse ; Sur ce front transparent, où se peint sa bonté, C'est l'âme qu'on adore, et non pas la beauté, Et pourtant, mon ami, qui mérita mieux qu'elle La pomme triomphale offerte à la plus belle ?
C'est merveilleux, l'amour n'a pas dicté jadis De plus galants propos à défunt Amadis.
DEHORN.
Oh! ne plaisante pas, je t'en conjure encore! Cette femme, je l'aime autant que je l'honore ; Depuis un mois entier je la vois, tous les jours, Près d'un lit de douleurs, prodiguant ses secours A cet être qui souffre au fond d'une mansarde. Le céleste envoyé, qui nous suit et nous garde. N'a pas de plus doux yeux, un sourire plus doux ! De quel rapide vol le temps s'enfuit pour nous Dans les longs entretiens où s'épanche son âme Un étrange mystère entoure cette femme.
Mais, moi, je ne peux plus vivre qu'en l'adorant.
BLANÇAY.
Ignorez-vous son nom, sa fortune, et son rang?
DEHORN.
Son nom? Jeanne Frémont.
BLANÇAY.
Voilà tout?
DEHORN.
Sa fortune?
Elle la dit modeste.
BLANÇAY.
Elle veut s'en faire une.
DEHORN,
Oh! qu'entends-je?..
Mon Disu^ c'est un bien vieux roman.
On espère épouser un prince au dénouement.
DFUORN.
Un prince? sache donc qu'un tel soupron l'outrage. On me croit un cadet pauvre et sans héritage, Aussi bien que mon nom, mon titre est inconnu.
BLANÇAY.
Stratagème innocent d'un amour ingénu!
Vous voulez, je le vois, être aimé pour vous-même ?
DEHORN.
El, faut-il l'asouer? tout me dit qu'elle m'aime! Quand, jusqu'au lendemain, le soir nous séparait. Sur son front pâlissant je lisais un regret; Si le bruit de mes pas la surprenait rêveuse. Sa rougeur trahissait une pensée heureuse ; Sans nous être jarnais promis de nous trouver, La même heure, toujours, nous voyait arriver. Oli ! cher Blançay, je l'aime avec idolâtrie !
BLANÇAY.
Et la Marquise ?
DEHORN, sans l'écouter.
Eh bien ! c'est en vain que je prie,
Il m'est chez elle encore interdit de la voir; Pourquoi dans sa maison ne pas me recevoir?
BLANÇAY, criant plus fort.
La Marquise!..
DEiiORN, sans l'écouter.
A quel joug est-elle donc soumise?
Il faut...
Écoutez-moi, (jue diable!.. Et la Marquise i
DEHORN.
Quoi donc?
BLANÇAY.
Elle vous aime, et vous l'aimiez !
DEHORN.
Tu crois
BLANÇAY.
Verludieu, comme on perd la mémoire en un mois!
DEHOKN.
La Marquise?., oui, je veux briser cet esclavage. Et ne dois pas chez elle habiter davantage. Il est temps d'en finir! {Il sonne.) BLANÇAY, à part.
Cet amour insensé Est-il plus sérieux que je ne l'ai pensé? Où nous mènera-t-il?
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