‹ Magasin théâtralChapitre 1301 sur 1475 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

Et pour toute fortune il n'a que son blason.

LA MARQUISE

Eh bien, l'hymen viendra changer son existence.

JEANNE

J'ose l'espérer.

LA MAUQUISE.

L'or efface la distance.

On le dit.

LA MARQUISE

Et c'est vrai.

JEANNE

Que ces mois font de bien!

Mon père et mon mari ne lui préféraient rien A cet or, but constant d'un travail sans relâche ; Les voyant acharnés à cette rude lâche. Moi, je le maudissais !.. Puis, un jour, à vingt ans, 'Je restai seule et libre, au milieu de traitants Dont s'enrichir sans cesse était l'unique affaire, Et j'avais des trésors à n'en savoir que faire ! Grâce à la probité d'un homme intelligent, Chaque jour qui s'écoule ajoute à mon argent; Alors, autour de moi^ j'ai regardé, Madame, Et j'ai vu des douleurs qui m'ont déchiré l'âme! J'ai couru les chercher, j'ai su les adoucir, Le malheur, en fuyant, me laissait un plaisir, Mais sitôt qu'eut paru l'homme dont la naissance De mon naïf amour effrayait l'innocence. J'ai compris que cet or, espoir des malheureux, Pouvait faire pour moi ce qu'il faisait pour eux.

LA MARQUISE, à part.

Ah ! son cœur est si bon que je dois tout lui dire.

JEANNE

C'est à vous maintenant. Madame, de m'instruire; J'ignore si je peux vous ser\ir, mais, du moins. Je sais que vous pouvez compter sur tous mes soins.

LA BIARQUISE.

Merci ! de mes chagrins sachez donc le mystère : Votre père autrefois et votre époux, ma chère. Aimaient beaucoup l'argent, pour le voir s'entasser; Les miens l'aimaient aussi, mais pour le dépenser. Et moi, jusqu'à présent, s'il faut être sincère. J'ai fait comme faisaient mon époux et mon père.

JEANNE, souriant.

J'entends î

LA MARQUISE

Mes embarras rtnaissant tous les jours, A de nombreux emprunts je dus avoir recours; Sans pouvoir satisfaire à de longues créances, Mon front s'est incliné sous bien des échéances. J'ai prié, j'ai promis!... Que vous dirai-je, hélas? De promesses enfin mes créanciers sont las ! Bientôt, terres, maisons, et jusqu'à cet asile, Je perds tout ! De la cour ma détresse m'exile, Là^it celui que j'aime, et seule sans espoir. Je serai condamnée à ne le plus revoir.

JEANNE

0 mon Dieu !

LA MARQUISE

Ma douleur ne saurait vous surprendre,

Vous q ui savez aimer, vous pouvez la comprendre.

JEANNE

Cerlo !

LA MARQUISE

Eh bien ! ces billets, source de tant d'effroi, Ils sont, pour la plupart entre vos mains. JEANNE, étonnée.

A moi?

LA MARQUISE

Ou plutôt dans les mains de votre homme d'affaires ; Il me poursuit, il peut demain vendre mes terres. Aussi, dès que j'ai su, tremblante et m'affligeant. Le nom du créancier dont il n'est que l'agent. J'ai désiré vous voir et vous ouvrir mon âme ; Femme, j'osai compter sur le cœur d'une fenime! \^oudriez-vous m'aider etm'accorder du temps? Mon sort vous est connu, je me tais, et j'attends.

JEANNE, se levant vivement.

Comment! si je le veux ?... oh ! de l'encre, une plume! LA MARQUISE, indiquant le guéridon adroite du public. En voici !

JEANNE, allant au guéridon.

De vos maux adoucir l'amertume.

Réveiller l'espérance, et consoler l'amour!... A mon argent encor je dois un heureux jour. (Elle s'assied pour écrire.)

LA MARQUISE

Eh quoi, sans qu'un instant votre bonté balance, Vous daignez?...

JEANNE, se retournant vers elle en souriant. Permettez que j'écrive !.. silence î LA MARQUISE, à part, sur le devant.

Que lui font, il est vrai, quelques^sommes de moins? Les gens de cette classe ont si peu de besoins ! JEANNE, se levant après avoir fermé et cacheté sa lettre. G'esifini ! Voulez-vous, Madame, à cette adresse Envoyer sur-le-champ ce billet ? Le temps presse : L'homme qui vous poursuit n'a-t-il pas nom Rambeau?

LA MARQUISE, sounant après avoir pris le billet. Oui !.. Je l'ai vu deux fois : ce Monsieur n'estpasbeau.

JEANNE , souriant.

Laid comme un créancier, c'est connu ! mais je gage Qu'à vos yeux ce billet changera son visage. '

LA MARQUISE, donnant le billet à un laquais qui entre. Portez à cette adresse, et hâtez vous !

(Le laquais sort.)

Très bien !

LA MARQUISE

Que ne vous dois-je pas, ma chère !

JEANNE

Moins que rien !

Mais il faudra chez vous permettre que j'attende L'envoi de ces papiers que ma lettre demande.

LA MARQUISE

Oh! restez près de moi, vous que je dois bénir !

JEANNE

On ne tardera pas sans doute à revenir , Si j'osais, à mon tour, réclamer une grâce?

LA MARQUISE

De moi ?

LA RUE QUINCAMPOIX

JEANNE

De vous.

LA MARQUISE

Parlez ! que faut-il que je fasse ?

JEANNE

Hélas, depuis le jour où s'offrit à mes yeux Ce jeune homme à la fois si fier, si gracieux,

■ Dont tous les mouvements, doux comme une caresse, Sous leur simplicité trahissent sa noblesse,

De qui l'aspect charmant m'inspire tour à tour Un timide respect, un orgueilleux amour, Je rougis de moi-même et de mon ignorance ! Croieriez-vous que, trompé dans sa longue espérance, Ne pouvant d'un refus comprendre la raison, Il n'a jamais franchi le seuil de ma maison ?

LA MARQUISE

■Je ne la comprends pas, j'en conviens, davantage. I JEANNE, mystérieusement et en souriant.

i, C'est que j'habite encor, seule, au deuxième étage, ^ Cette obscure demeure où mon père autrefois [ Commença son commerce.

I LA MARQUISE , souriant.

■ Ah! très bien !.. Je conçois!

IMais le jeune amoureux connaît votre opulence?

JEANNE

Non ! Là-dessus toujours j'ai gardé le silence.

LA MARQUISE

Vraiment?.. Quel est son litre !

JEANNE

' Oh! simple chevalier !

Mais si noble, si beau, si galant cavalier!

LA MARQUISE

:le jour viendra pourtant où vous devrez l'instruire.

JEANNE, d'un ton de confidence.

Et ce jour n'est pas loin ! Déjà je fais construire i^n élégant asile où je réunirai iTout ce qui peut séduire, et je l'y mènerai! Vous jugez quel bonheur me promet sa surprise ! Et voilà justciiient. Madame la marquise. Pourquoi, sollicitant un généreux appui, J'ose à votre bonté m'adresser aujourd'hui : ;pe ce monde brillant j'ignore les usages ; Vous qu'on y voit régner, qu'entourent ses hommages, ^Si vous vouliez parfois me donner des leçons. Me former à vos mœurs, à vos nobles façons, Combien je bénirais ce secours tutélaire ! Moi je ne sais qu'aimer, vous m'instruiriez à plaire.

l LA MARQUISE.

[En avez-vous besoin ?

*. JEANNE

i Vous me diriez encor

■'Comment à son bonheur peut servir beauroun d'ur ! Ph: vous auriez, Madame, une élève docile! ' Mon amour vous rendrait votre tâche facile, i3ar, dans ce monde ouvert à mon œil ébloui, :"haque pas semblerait me rapprocher de lui.

' LA MARQUISE

SEh bien! très volontiers !.. Restez dans ma demeure, rl'attends quelques amis à souper, voici l'heure, Ze sont gens de la cour qu'ici vous allez voir, ivla première leçon peut eonimencor ce soii :

Acceptez-vous ?

JEANNE, joyeuse.

J'accepte avec reconnaissance.

LA MARQUISE

Bien!... quelques soins là-bas réclament ma présence. Souffrez...

LA MARQUISE

Ici nous nous retrouverons.

(A part, en sortant par la porte, à gauche du public.) De sa naïveté nous nous amuserons.

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