SCÈNE III
ROGER, DUBOULOY.
DUBOULOY, entrant le chapeau posé carrénteri ( sur la tète et se croisant les bras, hh !
HOGER, courant d lui. Eh! c'est toi, mon cher Dubouloy !...
DUBOULOY, froidement. Tout beau ! monsieur, tout henu!
ROGER. Qu'y a-t-il donc?
DUBOULOY. Ce qu'il y a!... Il y a que vous dibiez hier encore que d=ins plusieurs occasions vous aviez élé mon obligé.. .
ROGER, C'est vrai, lu m'as rendu plus d'un service, je me plais à le proclamer.
DUBOULOY. Eh bien ! je viens vous en demander un à mon lour, et comme c'est le premier que je vous demande, j'espère que vous ne me le'refuserez pas.
BOGER. Lequel?
DUBOULOY. c'est de vous couper la gorge avec moi.
ROGER. Me couper la gorge avec toi ! avec .oi,mon ami? ■
DUBOULOY. Vous mou ami! après le tour c^ue vous m'avez fait!... vous, mon ami!.., ■^ous plaisantez, monsieur!
ROGER. Mais que t'est-il donc arrivé?
DUiîOULOY. Ce qui m'est arri\é?
ROGER. Sans doute... avant de nous battre, A faut au moins que je sache...
DUBOULOY. C'est jusie... je vais vous le dire : H m'est arrivé (|ue lorsqu'on nous eut arrachés dos bras l'un de l'autre, on m'a mis dans un carrosse, eil'on m'a conduit à la Bastille. Ariivé là , ou m'a fait descendre vingtsept marches... je les ai comptées... on a ouvert une porte devant moi, on m'a poussé, on a refermé la porte derrière nioi, et je me suis trouvé dans un cachot très-noir et trèsdésagréable.
ROGER. Mon pauvre garçon!
DUBOULOY. A la lueur d'une mauvaise lampe, qu'on avait l'air d'avoir oubliée là par hasard, je distinguai une espèce de grabat et un escabeau. Je m'assis sur mon escabeau, et je me mis à réfléchir: Je medisais(iue mon père, que mon beau-père et que ma futiueuratttudaient.Jeiirai ma montre, il élaitjusteneuf heures... l'heure fixée |)our mon maiiagc.
ROGER. Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute... Tu te marieras ce soir; ce n'est (|u'un retard, ^oilà tout.
DUBOULOY. Je me marierai ce soir?...
Charmante plaisanterie, et (|ue vous vous «eriez épargnée ni vous ne m'aviez pas imer- ■ompu !... Je disais donc que le résultat de ■nés réflexions fat que plus tôt je sortirais do la Ba.stille, mieu.x cola vaudrait. Je fis prier
le gouverneur de descendre, prière à laquelle il se rendit, je dois le dire, et je lui (hinandai ce (|u'il fallait faire i)0ur arriver au résultat que j'ambitionnais... Il me dit que rien n"élait plus facile, et (|u'il fallait (pie je rendisse l'honneur à mademoiselle Ironise ?.lauc!<iir, voilà tout. Je répondis au gouverneur, (jue n'ayant rien ravi à mademoiselle Loiiiso Mauclair, je n'avais rien à lui rendie. .. Sur quoi le gouverneur appela deux guichetiers, me fit descendre onze autres marches, et je me trouvai dans un cachot beaucoup plus noir et beaucoup plus désagréable encore que le premier.
ROGER. Que fi.s-tu alors?
DUBOULOY. Je me rappelai les philosophes de l'antiquité, et je résolus d'epposer le stoïcismeà la persécution. Au houtdedeux heures de stoïcisme, je m'aperçus que je mourais de faim... c'était tout simple, je n'avais rien pris depuis le matin, que l'honneur de mademoiselle L'uiise Mauclair, à ce qu'il paraît. Moi, d'abord, quand j'ai faim, il n'y a pas de stoïcisme, il n'y a pas de philo.-iophie, il n'y a rien qui tienne... il faut que je mange!,., c'est bizarre, mais c'est comme cela. J'appelai, et je demandai à souper. On me dit que j'avais du pain et de l'eau quelque part, et que je n'avais qu'à chercher. Vous comprenez dans quel état d'exaspération me mit celte réporise. Je pris mon pain et mon eau, et dans l'intention de me laisser mourir de faim et de soif, je jetai mon pain par la grille du cachot et je versai mon eau à terre. Deux heures après, dam! ce n'était plus de la faim, ce n'étaii plus de la soif, c'était de la rage... Je voulus tenir bon... je persévérai une demiheure encore; mais c'était tout ce que les forces humaines pouvaient supporter. La nature fut vaincue, et je criai de toute la force de mes poumons que j'étais prêt à rendre l'honneur à mademoiselle Louise Mauclair; n'a\ant plus (pi'une peur, c'est qu'on ne m'entendît pas. Heureu.seinent on m'emendit; le guichetier entra, tenant d'une main un poulet et une bouteille de bordeaux, de l'autre, un conirat de mariage. Je signai le contrat, j'avalai le pnulet, je bus la bouteille, et je suivis le guichetier, qui me conduisit à l'église, où mademoi>elle Louise Mauclair m'attendait, et où le chapelain de la Bastille nous mat ia bel et bien. De sorte que vous comprenez, mon cher monsieur de Saint- Héiein, ([ue comme c'est à vous que je dois cette petite mystification conjugale, c'est à vous que je ni'adr sse, tout naturellement, pour en a\oir satisfaction... Je n'en serai pas moins marié, c'est vrai ; mais je me serai vengé sur quelipi'un. Vous avez votre épée, faites-moi donc le plaisir de me suivre.
ROGER. Eh ! mon cher Dubouloy, je com-
prendrais cet acharnement, si j'étais exempt du malheur où je t'ai entraîné; mais ton aventure, c'est la mienne.
DUBOULOY. Comment, mon aventure, c'est la tienne ?
ROGER. Sans doute.
DUBOULOY. On vous a conduit à la Bastille comme moi?
ROGER. Oui.
DUBOULOY. On vous a enfermé dans un cachot?
ROGER. Oh! mon Dieu, oui.
DUBOULOY. Et on vous a dit que vous n'en sortiriez pas?...
ROGER. Que je n'en sortirais pas à moins que je n'aie rendu l'honneur à mademoiselle Charlolt* de Mérian.
DUBOULOY. Et vous avez cédé ?
ROGER. Il le fallait bien.
DUBOULOY. Alors, dans ce cas, vous êtes donc...
ROGER. Je suis marié !
DUBOULOY. Marié! Tu es marié?...
ROGER. Marié!
DUBOULOY. Mon ami, je n'exige plus rien de {oi. {Lui serrant la main.) La réparation est suffisante.
ROGER. Mais tu ne sais pas une chose plus triste encore que tout ce qui t'est arrivé?...
DUBOULOY. Quoi donc ?
ROGER. Après ce tour cruel, je jurai de ne jamais la revoir...
DUBOULOY. Eh bien ?
ROGER. Eh bien... je rentre ici, et je trouve madame de Saint-Hérem installée dans mon appartement, par ordre de madame de Maintenon.
DUBOULOY. Mon ami, je rentre chez moi, et le concierge m'apprend que madame Dubouloy est en possession de mon hôtel ! Alors, je n'ai pas même voulu mettre le pied dans la maison, et j'ai couru chez mon père. Je lui devais bien une visite, tu en conviendras.
ROGER. Eh bien, comment l'as-tu trouvé ?
DUBOULOY. Furieux, mon ami, furieux !
et ii y avait de quoi tu comprends. Comment, je sjrs hier , au moment d'épouser une Voniine, en lui disant : Mon père, soyez tran- (|uille, dans une heure je suis ici; et je reviens 1.' lendemain, et marié avec une autre. Il il a pas voulu croire un seul mot de tout ce (|iic je lui ai raconté, et me voyant perdre ma charge future à la cour, mon titre... tu sais... il m'a donné sa malédiction.
ROGER. Sa malédiction?
DUBOULOY. Parfaitement ! C'est alors que, ne voulant pas rentrer chez moi; que ne pouvant pas rester chez mon père ; que ne sachant où aller, enfin, je suis venu ici... Pauvre ami, je ne savais pas que, moins la
malédiction paternelle, nous nous trouvions juste dans la même situation.
ROGER. Absolument la même.
DUBOULOY. Non, non, pas la même, tu es encore couché sur un lit de roses relativement à moi. ■
ROGER Comment cela, je te prie?
DUBOULOY. Oui. Tu n'as pas deux femmes, toi. L'une que tu devais épouser et que tu n'as pas épousée, l'autre que tu ne devais pas épouser et que.. . C'est qu'elle a un père, deux frères et trois cousins, vois-tu!...
ROGER. Laquelle?
DUBOULOY. L'autre, la majestueuse. Tout cela va me tomber sur les bras; il faudra dégainer tous les jours. .. voilà pourquoi j'aimais mieux en finir tout de suite avec toi... Mais enfin, puisque nous sommes atteints du même coup, il ne sera pas dit que j'aggraverai ta position... seulement, que vas-tu faire? Puisque notre sort est pareil, il faut, ce me semble, que nos résolutions soient communes. Que résous-tu à l'égard de ta femme?
COMTOIS, entrant. Madame de Saint-Hérem fait demander à monsieur le vicomte s'il peut la recevoir.
ROGER. A l'instant ! ( Comtois sort. ) Tu demandais ce que j'allais faire ? Entre dans ce cabinet, qui, comme tu le sais, a une seconde sortie. Écoute ce qui va se passer en- , tre moi et madame de Saint-Hérem, et quand tu seras suffisamment édifié, rentre chez loi, et fais-en autant avec madame Dubouloy.
DUBOULOY. Oh ! mon Dieu, dès les premiers mots que tu prononces, je devine ce qui me reste à faire... en deux secondes je suis à mon hôtel, et je te promets de me montrer digne de toi!.... Ah ça, pas de faiblesse.
ROGER. Oh ! j'entends madame de Saint- Hérem... à ton poste!
Dubouloy entre dans le cabinet
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