SCÈNE VI
MARIO, SILVIA, ORGON
ORGON
De quoi riez-vous, Mario ?
MARIO
De la colère de Dorante qui sort, et que j'ai obligé de quitter Lisette.
SILVIA
Mais que vous a-t-il dit dans le petit entretien . que vous avez eu tête-à-tête avec lui.
MARIO
Je n'ai jamais vu d'homme ni plus intrigué, ni de plus mauvaise humeur.
ORGON
Je ne suis pas fâché qu'il soit dupe de son propre stratagème : et d'ailleurs, à le bien prendre, il n'y a rieu de si flatteur ni de plus obligeant pour lui que tout ce que tu as fait jusqu'ici, ma fille; mais eu voilà assez.
MARIO
Mais où en est-il précisément, ma sœur';'
SILVIA
Hélas, mon frère, je vous avoue que j'ai lieu d'être contente.
MARIO
«Hélas! mon frère! » dit-elle. Sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'elle dit? Quoi! ma fille, tu espères qu'il ira jusqu'à t'offrir sa main dans le déguisement où te voilà ?
SILVIA
Oui, mon cher père, je l'espèiç.
MARIO
Friponne que tu es ! avec ton cher père ; tu ne nous grondes plus à présent, tu nous dis des douceurs.
SILVIA
Vous ne me passez rien.
MiRIO.
Ah ! ah ! je prends ma revanche : tu m'as tantôt chicané sur mes expressions, il faut bien à mon tour que je badine un peu sur les tiennes : ta joie est bien aussi divertissante que l'était ton inquiétude.
ORGON
Vous n'aurez point à vous plaindre de moi, ma fille : j'acquiesce à tout ce qu'il vous plait.
SILVIA
Ah! monsieur, si vous saviez combien je vous aurai d'obligation ! Dorante et moi, nous sommes destinés l'un à l'autre; il doit ra'épouser; si vor.s saviez combien je lui tiendrai compte de ce qu'il fait aujourd'hui pour moi, combien mou cœur gardera le souvenir de l'excès de tendresse qu'il me montre ! si vous saviez combien tout ceci va rendre notre union aimable ! Il ne pourra jamais se rappeler notre histoire sans m'aimer ; je n'y songerai jamais, que je ne l'aime. Vous avez fondé notre bonheur pour la vie, en me laissant faire : c'est un mariage unique ; c'est une aventure dont le seul récit est attendrissant, c'est le coup de hasard le plus singulier, le plus heureux, le plus... MARIO, riant.
Ah! ah! ah! que ton cœur a de caquet, ma sœur ! quelle éloquence !
ORGON
Il faut convenir que le régal que tu te donnes est charmant, surtout si tu achèves.
SILVIA
Cela vaut fait. Dorante est vaincu ; j'attends mon captif.
MARIO
Ses fers seront plus dorés qu'il ne pense; mais je lui crois l'ame en peine, et j'ai piîié de ce qu'il souffre.
SILVIA
Ce qu'il lui en coule à se déterminer ne me le rend que plus estimable : il pense qu'il chagrinera son pèie, en m'épousant : il croit trahir sa fortune et sa naissance ; voilà de grands sujets de réflexion. Je serai charmée de triompher; mais il faut que j'arrache ma victoire, et non pas qu'il me la donne. Je veux un combat entre l'amour et la raison.
MARIO
Et que la raison y périsse.
ORGON
(^'est-à-direqùetu veux qu'il sente toute l'étendu« de l'impertinence (|u'il croira faire. Quelle insatiable vanité d'amour-propre !
LE JEU DE L'AMOUR ET DU HASARD
Cela, c'est l'amour.propre d'une femme , et il est tout au plus uni.
ooooosooooooâoooosooooos jouooo oo ooooooooooooeoq^coo