‹ Magasin théâtralChapitre 331 sur 1475 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

première vue, vous courez de très gi-ands risques.

VALCOUR

Lesquels, madame?

LUCILE

De devenir amoureux.

VALCOUR

A cet égard, madame, je ne risque plus rien.

LUCiLE.

Cela est déjà fait ?

VALCOlîR.

Absolument.

LUCILE

11 me prend envie de vous croire , pour m'arauser davantage.

VALCOUR

Amusez-vous en toute sûreté.

LLCILE.

Et d'après vos principes sur l'inflammation des cœurs, vous croyez sans doute que la sympathie agit déjà sur moi?

Je n'ose répondre ; ma franchise a paru vous déplaire.

LUCILE

Oh ! ne vous gênez pas ; je commence ù m'y habituer.

VALCOUR

C'est bon signe.

LUCILE

Vous espérez donc ?

VALCOUR

Sans cela, serais-je ici?

LUCILE

Monsieur, permettez-moi de rire.

VALCOUR

D'autant plus volontiers, que le rire vous sied à merveille.

LUCILE

Mais quel est le motif de votre confiance?

VALCOUR

C'est qu'un homme est toujours sûr de se faire aimer quand il a véritablement le désir de plaire. LUCILE.

Vous êtes sûr de cela?

VALCOUR

Cela ne manque que par maladresse.

Si votre recette n'est pas la meilleure, elle est au moins la plus originale.

VALCOUR

C'est pour cela que j'espère, madame.

LUCILE

Un homme est donc sûr de se faire aimer quand il le veut? et vous, monsieur, qui réunissez plusieurs avantages, vous avez sûrement plus de confiance qu'un autre?

VALCOUR

C'est une probabilité de plus.

LUCILE

Et quand commencerai-je à ressentir ces effets inévitables?

VALCOUR

Dès à présent , madame.

LUCILE, riant.

Ah ! je vous aime déjà ?

VALCOUR

Je ne dis point cela, mais mon sort est déjà décidé ; et si dans la suite vous devez m'ciimer ou me haïr, ce sera toujours une conséquence nécessaire de cette première entrevue.

LUCILE

Mais vous êtes bien sûr que je me déciderai plutôt à vous aimer ?

Pas absolument sûr ; mais je le parierais.

LUCILE

Vous parieriez que je vous aimerai?

VALCOUR

Oui, madame.

LUCILE

Et dans combien de temps, s'il vous plaît?

VALCOUR

Vous seriez étonnée, si je vous disais combien il en faut peu 1

LUCILE

Oh ! dites tout ; vous avez carte blanche.

VALCOUR

Eh bien! madame, je demanderai... vingt-quatre heures.

LUCILE

Tout ce temps-là, monsieur!

VALCOUR

Si je gagne plus tôt, ce sera tant mieux.

LUCILE

Mais comment saurez-vous si vous avez gagné ? VALCOUR.

A l'expiration du terme, vous déclarerez vos sentiraens, et je m'en rapporterai à votre bonne foi.

LUCILE

Celte confiance est bien flatteuse !

VALCOUR

C'est un calcul, madame.

LUCILE

Un calcul?

VALCOUB.

Sans doute. Dans toute autre circonstance, quand vous m'aimeriez, les préjugés et la décence vous imposeraient la loi de me le cacher; mais quand vous aurez parié, la probité vous forcera à me faire un aveu commandé par votre délicatesse.

LCiCILE , ironiquement.

Le calcul même m'est trop favorable pour que je puisse m'en offenser. Mais parieriez-vous cher ?

VALCOUR

Tout ce qu'oiii voudra.

UN ROMAN D'UNE HEURE

LUCILE

En vérité, je suis fàcliée que nous nous connaissions si peu, car j'aurais grande envie de tenir la gageure, ne fût-ce que pour vous punir de votre présomption.

Je me nomme Valcour, madame. Mes parens se sont distingués dans la carrière des armes; moi-même , j'ai un régiment.

LUCILE

Je m'en suis douté. Moi, monsieur,, je me nomme Lucile d'Ercourt, veuve de M. de Terni ; je suis ici pour un procès, et je m'y ennuie beaucoup.

VALCOUR

Je m'en suis douté, madame. Eh bien! nous nous connaissons, voulez-vous parier?

LUCILE

J'en suis tentée. Mais un scrupule me retient? j'ai trop beau jeu, et je n'aime pas à jouer à coup sûr.

VALCOUR

J'ai les mêmes scrupules, madame; ainsi, nous pouvons les faire taire mutuellement. Pariezvous?

LUCILE, piquée.

Oui, monsieur, je parie.

VALCOUR

Sérieusement?

LUCILE

Oh 1 très sérieusement. Quelle est la somme?

VALCOUR

Je puis dans ce moment disposer de cinq cents louis.

Cinq cents louis! quand vous connaîtriez l'état de ma fortune, vous n'auriez pas touché plus juste. Je dois douze mille francs.

VALCOUR

Prenez garde d'en devoir vingt-quatre.

LUCILE

Prenez garde de payer mes dettes.

VALCOUR

Si vous m'aimiez, nous les paierions ensemble.

LUCILE

Allons, monsieur; c'est décidé, à ce qu'il paraît?

VALCOUR

J'en donne ma parole.

LUCILE

Et moi la mienne... Mais je réfléchis... j'espère que vous n'avez pas prétendu rester chez moi pendant les vingt-quatre heures que durera l'épreuve?

VALCOUR

A la rigueur, cela devrait être dans le marché. Mais je ne veux pas vous surprendre; je ne vous demande que la permission de vous faire trois visites, et celle-ci comptera pour une.

LUCILE

Cela est très généreux. Et à quelle époque ces visites auront-elles lieu?

Successivement. Celle-ci sera l'exposition; lu seconde, la preuve; et la troisième, la conclusion, c'est-à-dire le paiement...

LUCILE

Que vous me ferez.

VALCOUR

Que je viendrai recevoir.

LUCILE

Je ne m'en dédis pas. Commencez donc à faire jouer la séduction.

VALCOUR

J'ai commencé il y a long-temps, madame.

LUCILE

Je ne m'en suis pas aperçue.

VALCOUR, souriant.

Maintenant que le pari me donne le droit de me représenter chez vous, je ne veux point abuser de l'avantage que me donnerait un trop long entrelien.

LUCILE

Je vous conseille de ne pas revenir.

VALCOUR

Ah! madame, vous avez peur!

LUCILE

J'ai peur pour vous, monsieur.

Ayez moins de pitié, madame; la pitié est dangereuse.

LUCILE

Le pari lient donc sérieusement?

VALCOUR

En voulant vous dédire, c'est me donner gagné.

LUCILE

Me dédire? point du tout. Vous méritez une correction.

VALCOUR

Elle sera douce, madame. Je vous laisse à vousmême; la solitude est un piège que je vous tends.

LUCILE

J'en conviens ; il est possible que je vous aime mieux de loin que de près.

VALCOUR

Nous saurons bientôt cela, madame.

(Il son.)

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