‹ Magasin théâtralChapitre 400 sur 1475 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

Dos JUAN , PHILIPPE 11.

PHILIPPE II, à part.

Quoi qu'il fasse, pas un des replis de son

cœur ne m'échappera. (A don Juan en s'asseyam.)

Approchez.

( Don Juan va chercher un fauteuil et vient s'asseoir auprès de lui.)

PUM.IPPE il , après l'avoir regardé un mouient.

(A part.) Après tout, il ne me cfinnait pas. (Haut.) On m'a dit beaucoup de i)ien de vous, seigneur don Juan.

DON JUAM.

J'aimerais mieux, seigneur comte, qu'on vous en eût dit un peu de mal ; je serais plus siir de faire honneur à l'opinion que vous auriez de moi.

Voila d(^ riiiunililé ; je vous en sais gré : c'est une des vertus que je desirais le plus vivement trouver en vous.

DON JUAN

Vous êtes trop bon , j'ai moins d'humilité que de franchise.

Cette qualité m'est au.ssi particulièrement aj^iéable , et je vais la mettre à l'épreuve. Vous avez beaucoup médité, jeune homme?

UOX JUA>.

.Moi!...

lieaucoup , je le sais. Les réflexions mûrissent la jeunesse; dites-moi quel a été le résultat des vôtres, et quelle est la carrière où votre nature vous porte de préférence. Que j'aie la satisfaction de vous entendre développer les plans que vous avez conçus dans la solitude ponr votre avenir , et jusqu'aux sentiments les

plus intimes de vodc b.Ilc aine. Ne vous trompez-vous pas sur votre vocation? exphqucï-

vons saii.s aucun d<'j',uisement.

DON JUAN

Je ne vous laisserai rien à désirer. VAi liint donc, mon gentilhomme, partons d'un principe . il n'y â que trois choses dans la vie : la gueiic les femmes et la chasse.

Comment? répétez; j'ai mal tiilcndu sans doute.

DON JIAN.

Ou les femmes , la chasse et la guerre ; dans l'ordre que vous youdrez, je n'y tiens pas, pour^'u q.ue tout s'y trouve.

Me répondez-vous sérieusement?

DON JUAN

Conmie vou.s ni'iiiterrogez; je ne puis pas dire plus.

Vous conviendrez que voilà de singulières " dispositions pour entrer au couvent.

bON JUAN.

.Aussi n'en ai-je pas la moindre envie; et je

mettrais plutôt le feu à tous les couvents de

l'Espagne que de faire mes vœux dans un seul.

PHILIPPE II, se levant avec vivacité.

Miséricorde! quelle vocation!

nON JUAN, fioideuienl, en frappant du revers de la main

sur le fauteuil du roi.

Asseyez-vous , as.sevez-vous donc. C'est la mienne : vocation vers la révolte contre tout ce qui peut gêner nion indépendance ou nie»; plaisirs; vocation de corps et d'ame pour luut ce qui rend la vie douce ou glorieuse !

Alors don Quexada s'est joué de moi.

DON JUAN

Non pas, l'excellent homme ! c'est moi cpii me suis joué de lui, et je m'en accuse avec cette humilité que vous aimez, et celte franchise qui vous est particulièrement agréable.

PHILIPPE II , sévèrement.

Seigneur don Juan !... (A paît, en se rasseyant.) Mais j'irai justpi'au bout.

DON JUAN

Je crois vous avoic donné tous les renseignements désirables sur mes principes. J'ajouterai que vous voilà plus avant que moi dans mes affaires personnelles : car vous savez qui je suis, et je ne le sais pas ; veuillez donc m'instruire, afin que je me connaisse aussi parfaitement que vous me connaissez vous-même.

Votre père, qui m'a revêtu de son autorité sur vous, a mis à la révélation de ce secret «les conditions-..

hOK JLA».

Que je devine, et qtiejc vuua dispense dç

DON JUAN D'ALITIUCHE.

m expliquer ; mais mon pèie n'était |>its uu ilcspole.

Qu'en savez-vous?

DOS JVk^.

Etrange manière de me le faire aimer!

Peut-être avait-il le droit de l'être.

DON JUAN

Le roi ne l'a pas lui-même. Si mou père vivait encore, lui , dont on invoque l'autorité pour en abuser , il ron{|iiait de la pousser jusqu'à la tyrannie.

PHILIPI'E il.

On vous a dit qu'il ne vivait plus.

DON JUAN

Pour mon malheur; mais, lui mort, je ne dois à qui que re soit le sacrifice de mes penchants et <le ma dignité.

Cependant je vous dirai qu'd dépend de »ous d'être quelque chose dans le inonde, ou de rester un homme de rien.

DON JUAS.

Et je vous répondrai qu'on ne reste pas un homme de rien quand on est un homme de cœur. La plus haute naissance ne vaut pas le prix dont il faudrait acheter la mienne. De quoi s'agit-il ? d'un héritage qu'on me refuse? je m'en passerai ; d'un nom qu'on veut me vendre trop cher? avec mon sang je saurai m'en faire un à medieur marché. Maintenant parlez , si bon vous semble. Ne le voulez-vous pas? libre à vous ; mais brisons là, (en se levant.) et adieu, comte de Santa- Fiore ; l'homme de rien n'a pas besoin de vous pour devenir qui Ique chose.

PHILIPPK II, en souriant.

Asseyez-vous à votre tour, et causons sans nous fâcher. 'Vous avez donc un penchant invincible pour les armes?

DON JUAN

Invincible, je suis Castillan ; c'est tout dire. Accusez-moi d'ambition , vous le pouvez ; je conviens que j'en ai. Riez de mon orgueil , je Vous le permets ; car, malgré mon néant, il me semble que je suis pliilot né pour commander que pour obéir. Je ne m'en ferai pas moins soldat; mais votisêies juiis.sant; et si, avec son autorité, mon père vous avait transmis un peu de sa tendresse pour moi, je ne serais pas soldat long-temps

Il est vrai que je pourrais vous pousser dans cette camère.

DON JUAN , avec effusion.

Faites-le donc, et j'en serai reconnaissant toute ma vie.

Je ne iii'engajje pas ; repcndaiit je ne dis pas non.

DON JfAN.

C'est <pieli|ue chose. Voire sévérité met enîrs nous dix bonne* années; mais si je suis dans l'âge où on (ait des folies , vous êtes encore dans celui où on les pardonne; (rapprochant son fauteuil fie celui du roi.) et j'étais sûr que deux jeunes gens liniraieiit par .s'entendre.

Mais ai-je reçu toutes vos confidences de jeune honnne? I amour de la liberté est-il bien véritablement le seul amour qui vous éloigne du cloître ? Je vous le demande en ami.

DON JUAN

Avant de répondre à celte question très amicale, j'en aurais deux qui ne le sont pas ntoins à vous adresser.

Lesquelles?

DON JtJAN.

Avez-vous jamais aimé, comte de Sànta- Fiore?

Mais... OUI.

DON JUAN

Aimez-vous encore?

Eh bJcn! je l'avoue, j'aime encore, et peutêtre plus que je ne voudrais.

DON JUAN, se levant.

Vous aimez! voilà qui nous rapproche tontà-fail ; et moi aussi , j'aime la plus belle , la plus digne, la plus adorable femme qui soit au monde.

PHILIPPE II, se levant aussi.

Permettez-moi de réilainer pour ma maîtresse.

DON JUAN

C'est juste, et je conviens d'avance que l'une n'est pas moins belle que l'autre ; mais je reste convaincu que si vous ne partagez pas tous mes sentiments pour la mienne, il vous sera du moins impossible de lui refuser votre admiration.

Encore faudrait-il que je la connusse !

DON JUAN

C'est demander beaucoup; cependant écoutez: telle est ma confiance dans son empire sur ceux qui peuvent la voir et l'entendre, que je veux bien en revenir avec vous aux conditions. Faisons un traité ; si vous approuvez mon choix, Vous donnerez votre consentement à un projet où j'attache mon bonheur, et vous me direz le seciet que je veux savoir; jurcz-le-inoi , foi de Castillan !

Foi de Castdlan!... si j'approuve votre choix; mais quand la verrai-je?

DON JUAN

Aujourd'hui même, et chez elle, je n'y trouve aucun inconvénient; car je suis majeur. Si j'oli-

ACTli: I, SCÈNE X.

liens votre agrément , j'en serai tout à-la-fois heureux et Her; et, si je ne l'obtiens pas, je vous avoue que je prendrai, à mon grand regret, le parti de m'en passer. Mais ne vous fâchez point, vous ne pourrez pas lui résister.

FIIILIPPE II.

Je le souhaite pour vous.

DON JUAN

J'en suis sûr, et je veux lui annoncer votre visite. Après la messe, où nous allons tous deux , elle j)our Dieu et moi pour elle, veuillez, si toutefois aucun autre rendez-vous ne s'y oppose , me rejoindre à sa demeure, cette jolie maison à l'entrée de Tolède, le cinquième balcon après l'église de Saint-Sébastien.

PHILIITIi II.

Je vous proiiii'ts de m'y rendie. (A part.) Mon père ne pourra pas dire que je n'ai pas fait tout en consiience.

DON JOAN

A revoir donc chez doua Florinde ! je vous le répète, j'aurai votre <ronsentemeiU. J'en ai pour garants les charmes dont je connais le pouvoir, et l'amitié (jui ('ommeiice entre nous; (lui prenant la main.) oui, comte, je vous le dis franchement, je vous aime déjà comme un frère.

Vous allez vite.

IlOX JUAN.

C'est dans ma nature : j'aime ou je hais de premier mouvement.

Moi , je ne fais l'un ou l'autre qu'avec de bonnes raisons.

DOS JUAN

C'est que vous êtes de la «our et (pie je n'en SUIS pas. (A don Quexada qui enir'ouvie la porte timidement.) Entrez donc, n'êtes-votis pas toujours mon père? entrez, il n'y a point d'indiscrétion.

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