SCÈNE IX
FRÈRE ARSÈNE, don JUAN,
FRÈRE ARSÈNE
Approchez, mon jeune ami.
don JUAN , à part.
Ce moine , je le déteste d'avance.
FRÈRE ARSÈNE, à part.
Il y a je ne sais quoi en lui , qui me remue le cœur.
don JUAN.
Ëhbien, mon .-évérend?(A part.) Je trouve dansses traits une bienveillance à biquelleie ne m'attendais pas.
FRÈRE ARSÈNE
Vous avez donc I intention de faire vos vœux dans celte maison ?
don JUAN.
Je ne sais pas feindre : j'y suis contre ma volonté.
FRÈRE ARSÈNE
Comment?
DON JUAN
On s'est emparé de moi par la force; c'est par la torce qu'on m'a conduit ici.
FIIÈRE ARSÈNE.
Vous n'aviez donc pas de protecteur ?
DON JUAN
J'en avais un ; il m'a traité vin{;t ans comme son fils. J'ai pu commettre des fautes, je n'y chciche pas d'excuses; mais devait-il pour
ffQn
m'en infliger la peine, devenir le complice de cette infamie ; lui , don Quexada !
FnÈllE AliSÈNE.
Don Quexada! i|u'avez-vou8 dit? c'est h don Quexada que vous avez été confié dès l'enfanre ?
nON JIAN.
Il est vrai.
FRÈRE ARSÈNE
Vous vous nomnjez don Juan?
DON Jt'AN.
Sans doute.
FRÈRE ARSÈNE, à part.
C'est lui ! monfils!... ( Haut. ) Est-i! possible ? vous, don Juan , malheureux, malheureux près de moi ! vous prisonnier dans ce cloître !
nON JUAN.
El pour la vie. Mais qu'ave/.-vous ?
FRÈRE ARSÈNE
Rien, non, rien. L'intérêt... la pitié.. ( A part. ) Ah î restons maître de l'émotion qui m'agite.
DON JUAN
Vous saviez mon nom !
FRÈRE ARSÈNE
Ne vient-on pas de me l'apprendre? ( A part. ) Qu'il est bien ! Que j'en suis fier ! est-ce que je n'oserai pas l'embrasser?
Vous connaissez don Quexada ?
FRÈRE ARSÈNE
Je l'ai vu autrefois. Il commandait ceux qui vous ont amené?
DO> JUAN
Lorsqu'ils ont porté la main sur moi, il était là, ce protecteiu" de ma jeunesse! Il s'est fait le geôlier de son élève. Vous comprenez que je ne voulnis plus le regarder, ni lui parler, (^uand nous sommes arrivés à la première fjrille, il m'a dit tout bas : « Remerciez-moi de vous « avoir conduit dans ce couvent, car j'avais « l'ordre de vous enfermer dans un autre. » Vous conviendrez, que je dois lui savoir j^ré de sa piotedioti !
FlIKHE ARSÈNE, à part.
Je reconnais là mon vieux conseiller. (A don Juan.) Mais pourquoi vous priver de votre lil)erté ? de quel droit ? qui l'a commandé?
DON JUAN
Le roi.
FRÈRE ARSÈNE, à part.
Son frère! ce serait horrible. (Haut.) Le roi, dites-vous?
DON JUAN
Cet ordie lui a été surpiis par un lâche, qui a mieux aimé se déshonorer en m'emprisonnant, que s'exposer à me voit face à face, l'épée à la main.
FRÈRE ARSÈNB.
Mais votre père?...
DON JLIAN D'AUTRICHE.
DOM JUAN
C'est avec son nom qu'on me [jersécutt-; c'est soiis sa volonté qu'on m'ôcrase ; enfin c'est lui, (lit-on, lui <]ui m'a i-onilainné à vivre, ou plutôt à mourir dans celle prison.
FlilCnK Al'.SÈNE, vivement.
Cela n'est pas!... je veux dire que cela ne peut être ; qu'il eût désiré, par des raisons dont il était le seul juge , vous voir embrasser une profession paisible et sacrée, je le comprends; mais qu'il ait voulu qu'on en vînt contre vous à cette tyrannie, à celte violence ! un père!... ah! je le répète, c'est impossible..
OUN JUAN
A-l-il jamais été' un père pour moi?
FhÈnE ARSÈNE.
Ete.s-vous sur qu'il lui fût peiniis de lètre?
DON JUAN
Mon malheur m'a l'ait réfléchir; j'ai ouvert les yeux: on altirme qu'il n'est plus; mais peut-être vit-il encore? peul-éire c'est un grand seigneur dt! cette cour si pieuse, où, pour avoir failli dans sa jeunesse , on devient dénaturé sur ses vieux jours. Qui sait s'il ne poursuit pas en moi un souvenir «pii le gêne, un témoin qui l'acruse, et si je ne suis pas le fruii de quelque faiblesse humaine, dont il a plus de honte que de leinords?
frÈiie ap.sÈne , à pan.
Ah! Dieu m'en punit cruellement.
IJON JUAN.
Les voilà, ces grands de la terre! pour effacer jusqu'à la trace d'une erreur, ils livrent leur sang, oui, leur piopre sang, ils l'abandonnent à des mains étrangères ; ils jettent un malheureux à la merci du hasard. Veille sur lui (|ui
voudra! au besoin, ds l'enferment vivant
dans un tombeau, afin qu'il expie par ses austérités une naissance dont ils sont coupables; et, se reposant de leur salut sur la pénitence d'autrui , ils vivent en paix avec eux-mêmes; ils jouissent d'une réputation sans tache. Ainsi va le monde : ils ont commis un crime pour cacher une faute; et on les honore!
FRÈRE ARSÈNE
Ah ! c'est trop ! jeune homme, craignez d'être i«iju$te.
DON JUAN
Je le suis; vous avez raison. La douleur m'égare et me rend injuste envers mon père ; mais croyez que j'exposerais cent fois ce que je tiens de lui pour venger son honneur mis en doute, ou sa mémoire oiitrajjée. Ah ! s'il a cessé de vivre, je le pleure; et, s il existe, je lui pardonne.
KIlÈllE ARSÈNE.
Bien !... bien!... voilà un mot de l'ame qui me prouve que vous êtes digne d'un meilleur iort.
DON JUAM.
J'ai donc trouvé un ami on je ne croyais ren-
contrer que des persécuteurs. Ah ! pourquoi Charles-Quint a-t-il expiré trop tôt ? grâce à vous, je lui aurais parlé, peut-être.
FRÈRE ARSÈNE
Que vouliez-vous lui dire?
IION JU.\N.
Vous le demadez ! j'aurais embrassé ses genoux ; je lui aurais dit : J'ai du cœur, j'aime la gloire, et on veut étouffer mon avenir dans un cloître. Je n'ai que vinp,t ans, et on viole; toutes les lois divines pour m'imposer une captivité sans fin ; je suis votre sujet, et oti m'opprime, au inépris de toutes les lois humaines. Vous ave/, été trop grand pour ne pas être bon etjuste, et vous devez vous jeter entre l'oppresseur et moi Est-ce que je ne l'aurais pas attendri?
FRÈRE ARSÈNE, avec effusion.
Jusqu'aux larmes, don Juan , jusqu'aux larmes !
DON JUAN
Et il m'aurait rendu au monde, n'est-ce pas? à tout ce qu'on m'a ravi , à ce bonheur dont le souvenir me dévore loin d'elle?
Loin d'elle!... que dites-vous!
DOK JUAN.
J'ai une amie, pardonnez-moi de vous ouvrir mon cœur, une bien noble amie, que j'adore...
FRÈRE ARSENE, à part.
Puis-je lui en faire un crime?
DOS JUAN
Et c'est au moment où nous allions nous unir, qu'on iaous a séparés pour toujours.
FRÈRE ARSÈNE
Ne me soupçonnez pas d'une indiscrète curiosité ; mais vous m'intéressez vivement : je veux vous être utile, et pour vous servir j'ai besoin de tout savoir. Quelle est-elle, cette personne que vous aimez? quel est son nom ?
DON JUAN
Florinde de Sandoval.
FRÈRE ARSÈNE
Sandoval? ce n'est pas une famille d'ancien» chrétiens.
DON JUAN
Qu'importe ?
FRÈRE ARSÈNE
Beaucoup aux yeux du monde ; mais, comme vous le dites, aux yeux de Dieu , que la foi soit ancienne ou récente, qu'importe, pourvu qu'elle soit pure?
Quoi, vous êtes moine et vous parlez ainsi!
FRÈRE ARSÈNE
Vous êtes jeune, et vous croyez déjà qu'il n a ni indulgence, ni raison sous l'habit qtio porte.
DON iVkV.
Ah ! loi» de moi cette idëe!