ROGER, 1 OUI SE
à lui faire
LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
BOGER. Non... c'est à elle-même, à elle seule.
LOUISE. Alors, plus tard. . . ce soir. . . demain...
ROGER, C'est que d'ici à demain il peut arriver...
LOUISE . Quoi ?
ROGER. Tel événement...
LOUISE. Que Youlez-vous qui nous arrive, placées directement, comme nous le sommes, sous la protection de sa majesté?
ROGER. Eh bien , justement, ma chère madame Dubouloy, c'est celte protection qui m'inquiète.
LOUISE. De la jalousie, vicomte?
ROGER. De la jalousie!... moi!... et comment? Pourquoi serais-je jaloux?... Mais, vous le comprenez , je ne puis oublier qu'elle a porté mon nom !
LOUISE. Il est un peu tard pour vous en souvenir.
ROGER. Cependant, il me semble...
LOUISE. Vous vous inquiétez de ce qui peut arriver à, une femme que vous avez quittée douze heures après être devenu son époux ; que vous avez laissée à Paris sans appui, sans position, abandonnée à ellemême, et cela, monsieur, sans vous demander si ce mariage à la Bastille n'avait pas été prévu, préparé par une autre qu'elle?
ROGER. Par une autre qu'elle, achevez.
LOUISE. Ne se peut-il pas enfin qu'une autre que Charlotte ait tout dit, tout révélé à madame de Maintenon?
ROGER, vivement. C'est vous!
LOUISE. Hélas!... oui, moi-même, monsieur, Charlotte ignorait tout, je vous le jure. . . elle ne se serait pas prêtée à ce projet... pauvre Charlotte!
ROGER. Mais convenez à votre tour que si j'ai eu des torts envers madame de Saint-Hérem, elle a bien pris sa revanche... A qui dois-je la confiscation de mes biens? A qui dois-je que la terre de France me soit interdite?
LOUISE. Mais tout cela vous est rendu, aiuiisieur... Leducd'Harcourt est chargé de vous le signifier aujourd'hui même. Oui... votre exil est radié ! Le séquestre rais sur vos biens est anéanti. . . et à qui devez-vous tout cela?
ROGER. A qui je le dois?
LOUISE. A elle, monsieur, à elle.
ROGER, étonné. A charlotte?
LOUISE. Oui, à Charlotte, ingrat que vous êtes !.. . à elle seule ! Elle a été trouver le roi, et elle a supplié; et ce que personne n'eût olitenu de sa majesté, à force de démarches, de sollicitations, de prières, elle l'a obtenu,
ROGER, avec ironie. Ainsi que la rupture de notre mariage.
/ LOUISE. Parce que c'était le seul moyen de vous faire rendre vos biens, parce que c'était le seul moyen de vous rouvrir les portes de France, parce que la rupture de ce mariage enfin, tout en faisant son désespoir à elle, semblait devoir faire votre, bonheur.
ROGER. Oh ! si elle m'eût aimé véritablement, le sacrifice eût été au-dessus de ses forces.
LOUISE. Si elle vous eût aimé!... oui, je comprends. Il fallait à votre vanité un désespoir éternel , et madame de Saint-Héren:
ensevelie sous la grille d'un cloître, ou sous la pierre d'une tombe, faisait bien mieux votre réputation d'homme à la mode que mademoiselle de Mérian, brillante, heureuse et
consolée. . . . Rassurez - vous, monsieur Il
s'en est fallu de bien peu que ce désir ne fût accompli; mais par bonheur, et grâce à son mentor, à qui il faut encore que vous vous en preniez de ce désappointement, oui, oui, grâce à moi, le contraire est arrivé.
ROGER. Vous comprenez, madame, que si ce que vous me dites-là est vrai, c'est une raison de plus pour que je désire lui parler sans retard. Plus vous me prouverez que j'ai des torts envers elle, plus vous m'inspirerez le désir delui en demander promptement pardon.
LOUISE. 3îalheureusement, comme je vous l'ai dit, monsieur le vicomte, dans ce moment la chose est impossible.
ROGER. Impossible! Et pourquoi cela?
LOUISE, Parce que Charlotte attend quelqu'un.
Charlotte paraît.
ROGER. Mais je vous dis que c'est précisément cette personne qu'il ne faut pas qu'elle reçoive. Je vous dis que si elle la reçoit, elle est perdue.
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SCÈINE XI.
Les Mêmes, CHARLOTTE.
CHARLOTTE, s'avançaut. Perdue, monsieur, que voulez-vous dire ? .
ROGER. Ah! c'est vous, madame, enfin!
Le hasard permet que je vous voie. ( A Louise.) Ma chère madame Dubouloy, au nom du ciel ! veillez à ce qu'on ne nous dérange pas . 11 y va de son bonheur, du raienj du vôtre peut-être ; allez, allez.
CHARLOTTE. Va, Louise.
Louise sort.
ROGER, à Charlotte. Oui, madame, oui, comme vous entriez, je le disais à votre amie; on veut vous perdre.
CHARLOTTE. Me perdre, moi?
ROGER. Il y a un complot contre vou:^', contre votre honneur.
CHARLOTTE. Coulie mou honneur, un complot ?
ROGER. Le roi va venir, n'est-ce pas ?
CHARLOTTE. Kh ! monsieur, qui a pu vous faire supposer...
ROGER. Le roi vous aime. ..
CHARLOTTE. Vous crovez?...
ROGER. Ne vous l'a-t-11 pas dit à peu près hier au soir ?
CHARLOTTE. Le roi Philippe V est petitfils du roi Louis XIV ; il est galant comme l'était son aïeul, et il ne faut pas prendre au sérieux les compliments que sa galanterie lui inspire.
ROGER. Et moi, je vous dis qu'il vous aime, madame, j'en suis sûr.
CHARLOTTE. Il m'a vue hier pour la première fois, et vous voulez ..
ROGER. Non, non, madame, détrompezvous ; il vous connaît depuis longtemps, il vous avait remarquée à Saint-Cyr, et son départ seul l'a empêché à cette époque de s'occuper sérieusement de vous.
CHARLOTTE. Mais cet amour prétendu existât-il, monsieur, recommandée conîme je le suis au roi d'Espagne par son aïeul et par madame de Maintenon...
ROGER. Et voilà justement ce qui vous trompe, madame ; de là vient, le complot ; là s'est tramée votre perte . Vous ignorez le contenu de la dépêche qu'on vous avait remise pour M. le duc d'Harcourt; vous ignorez la mission doot vous étiez chargée?
CHARLOTTE. C'est vrai. Je vous l'ai dit et je vous le répète.
ROGER. Eh hien, madame, je vais vous apprendre le contenu de celte lettre. Je vais vous dévoiler le hut de cette mission : A'ous êtes destinée à remplacer madame des Ursins dans le cœur de sa majesté Philippe V.
CHARLOTTE. Et VOUS crovez, monsieur, que de pareils soins, de si futiles comhinaisons occupent le cahinet de Versailles ? Oh ! j'ai meilleure opinion de la politique de celui que SCS ennemis mêmes appellentle grand roi!
ROGER. Mais, madame, qui vous dii que ces soins sont si infimes, que ces combinaisons sont si futiles? Qui vous dit qu'un grand but politique n'est point caché sous une intrigue d'auiour ? Enfin, qui vous dit qu'il ne s'agit pas d'arracher le roi à l'influence de l'Autriche?
CHARLOTTE. Ah ! je VOUS remercie, au moins, monsieur, m'ayant inventé umi mission semblable , de l'avoir ennoblie à ce point!
ROGER. Mais je ne l'ai point inventée
mais je vous le dis... je vous le répète, c'est l'exacte , c'est la pure vérité ; je la sais de source certaine...
CHARLOTTE. Au fait, les femmes ont joué un grand rôle dans le siècle qui vient de s'ccoaler; et plus d'une fois les puissances
européennes se sont émues en apprenant qu'un roi avait changé de maîtresse.
ROGER. Oui. Mais, madame, songez-y...
quels étaient les rôles de ces femmes?
CHARLOTTE. Les uns, grands pour l'orgueil; les autres, tristes pour lecœur;*les autres, dangereux pour la vie... madame de Montespan, mademoiselle de la Vallière, Gabrielle d'Estrées... '
ROGER. Vous oubliez madame d'Estampes, qui a faiUi perdre la France...
CHARLOTTE. Vous oubliez Agnès Sorel, qui l'a sauvée!
ROGER. Ainr-i, madame, il paraît que vous n'êtes pas trop effrayée du rôle que madame de Maintenon vous a donné à apprendre, ot que monsieur le duc d'Harcourt est chargé de vous faire répéter... Cela fait lionneur à votre courage, car beaucoup de femmes à votre place s'en épouvanteraient.
CHARLOTTE. Je Comprends, monsieur...
il y a dans le monde des êtres privilégiés, qui ont des parents, une famille. .. des femmes heureuses, qui ont un mari qu'elles aiment et qui les aime, des enfants qui les appellent leur mèi'e... des frères qui les appellent leur sœur... un père et une mère qui les appellent leur fille... A cel'es-ià, monsieur, de grands devoirs sont imposés ; à elles l'obligation de conserver intact un nom qu'elles doivent rendre pur... A celles-là la crainte de faire partager leur honte à ceux qui ont fait leur gloire ! Mais il en est d'autres, vous l'oubliez, monsieur, à qui Dieu a pris leur famille, à qui un caprice a enlevé leur mari, qui n'ont plus ni le nom qif'elles ont reçu de leurs ancêtres, ni le nom qu'elles devaient transmettre a leurs fils ! il est de malheureuses créatures, enfin, abandonnées, seules au moude, et ne devant compte à personne ni de leur vertu, ni de leur jionte , ni de leur élévation, ni de leur abaissement : celles-là, monsieur , quand une na'.ion jette les yeux sur elles, croyant par elles obtenir un grand résultat, celles-là doivent bénir le sort qu'on les ait jugées bonnes encore à quelque chose, et qu'on ne les ait pas oubliées dans la nuit de leur malheur, comme des êtres inutiles, inférieurs et méprisés.
ROGER. Ah ! je comprends alors , madame, pourquoi ces vives sollicitations en ma faveur, pourquoi ces supplications de me rouvrir le chemin de la France, pourquo: cette hâte de briser une union qu'on avaiv eu tant d'enipressement de fljrmer? Oui, tout cela s'explique maintenant à mon esprit; tout cela s'éclaircit à mes yeux. Mais faites-y attention, madame, il y a des gens qui ne souffriront jamais que la femme qu'ils ont aimée, que la femme qui a porté leur nom... Et tenez, tenez, moi, par exemple...
LES DEMOISELLES DE SATNT-CYR
CHARLOTTE. Vous, moiisieui?
BOGER. 3Ioi, je vous le déclare tant
que je vivrai, madame, tant que j'aurai une voix pour protester contre une pareille infamie... tant que j'aurai un bras pour porter uneépée. .. je vous le déclare, mademoiselle de Mérian ne sera pas la maîtresse de' Philippe V, dussé-je...
CHARLOTTE. Quoi !
ROGER. Dussé-je la tuer! J'ai dit,
madame.
LE VALET, annonçant. Monsieur le comle de 31auléou!
CHARLOTTE, auvolet. A l'instant! à l'instant!
ROGER. Le roi!... Vous m'avez dit qu'il ne devait pas venir !
CHARLOTTE. Je VOUS ai dit que je ne l'attendais pas.
ROGER. Vous m'avez dit qu'il n'était pas amoureux de vous.
CHARLOTTE. Je VOUS ai dit que rien ne me portait à !e croire.
ROGER. C'est bien! nous verrons quelle cause l'amène.
CHARLOTTE. Voussavez, monsieur, qu'il est contre les règles de l'étiquette, qu'un étranger.
ROGER. C'est juste. J'oubliais encore que je n'ai plus le droit... Je me retire donc, madame ; mais vous êtes prévenue. .. je veille sur vous... je ne vous perds pas des yeux... songez-y bien!... et si vous ne m'aimez plus, du moins, comme je ne veux pas de sentiments intermédiaires, j'aurai soin que vous me Jiaïssiez ! Adieu ! madame, adieu !
Il sort.
CHARLOTTE scuh. Il m'aimc! Ilm'aime! oh! mon iJieu! mon Dieu! que je suis heureuse!
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