‹ Magasin théâtralChapitre 46 sur 1475 · LE ROI, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

LE ROI, CHARLOTTE

LE ROL Vous avez eu la bonté de permettre au comle de Mauléon de se présenter chez vous, madame; et vous voyez qu'il profite avec rt-'connaissance, et surtout avec empresseiucnt,-de la permission.

CHARLOTTE. Sire...

LE ^lOi. On a véritablement raison de dire

que les nuits sont les jour^ des femmes

^ UU.S nous avez fait l'honneur de passer la nuit presque entière à notre petite fête, et je vous l'etrouve après celte nuit sans sommeil , plus fraîche , plus ravissante que jamais.

CHARLOTTE. Ah ! c'est que le bonheur est un fard magique/., et que rien n'éclaire le visage comme un cœur joyeux.

LE ROL Vous êtes donc heureuse, madame?

CHARLOTTE. Oui, sire, oui, bienheureuse.

LE ROI. C'est un miracle tout nouveau à la cour d'Espagne, madame, que cette joie

et que cette gaieté... Ne la perdez pas, madame, car elle vous va à ravir, et je ne vous ai jamais vue si belle...

CHARLOTTE. Votrc majesté n'a pas eu le temps de faire de longues études sur les variations de mon visage; car, si je ne me trompe, j'ai eu l'honneur de lui êti'e présentée hier pour la première fois.

LE ROI. Oui, vous m'avez été présentée hier pour la première fois, c'est vrai ; mais, moi, jevous connaissaisdepuis longtemps, madame.

CHARLOTTE. Vous me connaissiez, sire ?

LE ROI. Des yeux et du cœur seulement, c'est vrai; je vous avais remarquée à Saint- Cyr, pendant les représeniatlons (TEsther. CHARLOTTE. Ainsi, au bal, hier...

LE ROI. Oui, quand vous vous croyiez inconnue, et que, dans la confiance de votre incognito, vous vous livriez à tout l'abandon de votre esprit, à toute la richesse de votre imagination, sous vo're masque, je suivais toutes les expressions de votre visage, tous les mouvements de votre physionomie ; vous pensiez que votre parole seule arrivait jusqu'à moi. Détrompez-vous, madame, à travers le velours devenu inutile, je vous voyais comme je vous vois h présent.

CHARLOTTE. Mais savez-vous, sire, . que c'est une véritable trahison?

LE ROI. Que vouloz-vous! nous autres pauvres rois, il faut bien que nous prenions l'habitude de lire sous les masques tout ce qui nous approche, nous trompe, ou cherche à nous tromper; et quand h travers le masque, nous sonnnes arrivés à lire sur le visage, reste encore le visage qui nous empêche de lire dans le cœur.

CHARLOTTE. Pardou, sire, mais il me semble...

LE ROI. Ah ! puisque vous êtes si heureuse, madame, laissez-moi me plaindre de mon malheur. Puisque vous êtes si joyeuse, laissez-moi vous diie un peu ma tristesse.

CHARLOTTE. Vous triste, vous malheureux, sire ?

LE ROL N'est-ce pas le comble du malheur pour un jeune prince à l'esprit aventureux, au cœur aimant, à l'âme ardente, d'être enfermé sans cesse dans le cercle étroit et glacé de la politique, d'être entouré de vieux conseillers aux cœurs éteints, qui combattent, compriment, étoulfent tout ce qu'il y a de jeune dans son âme; de n'avoir jamais un espoir qui puisse devenir une volonté ; de s'entendre répondre à chaque désir qu'on exprime : Sire, la France veut, ou, Sire, l'Autriche ne veut prs! Voilà pourtant où j'en suis, avec cette ombre de puissance qu'on m'a faite. Oh ! croyez-moi , madame, il n'y a qu'une royauté réelle, incontestable , despotique , nno royauté de droit

divin, c'est celle de la beauté, de la grâce et de l'esprit. Cette royauté, madame, c'est la vôtre, (Lui prenant la main.) Permettez donc que votre plus humble sujet vous rende hommage et se déclare à tout jamais votre féal et fidèle serviteur.

CHARLOTTE. Sire...

LE ROI. Aussi, jugez de mon bonheur, madaoïe, lorsque je vous ai vue, m'apportant sur cette terre d'Espagne, où je suis exilé, un reflet de ma jeunesse passée, un parfum de ma patrie perdue. J'ai couru à vous, comme un voyageur égaré court à la lumière. Cette lumière, c'était une flamme ardente, et cette flamme m'a atteint, m'a saisi, m'a dévoré. — Je vous aime, madame!

CHARLOTTE, à part. Ciel!

LE ROI. Je vous aime... Oh! lorsqu'une telle parole est sortie de la bouche, après avoir été si longtemps renfermée dans le cœur, il faut qu'elle soit entendue, il faut qu'on y réponde. Eh ! madame, qu'y a-t-il donc de si effrayant dans ces trois mots ?

CHARLOTTE. Il y a d'effrayant, sire, que je ne puis y répondre sans crime... Sire, je suis mariée. . .

LE ROI. Oui, mais votre mari est absent, éloigné, à l'autre bout du monde.

CHARLOTTE. Mou mari est ici, à cette cour, près de vous.

LE ROI. Votre mari ici, à cette cour?

CHARLOTTE. C'est votrc favori, votre ami le plus dévoué !

LE ROI. Saint-Hérem? .

CHARLOTTE. Oui, sire.

LE ROI. Vous seriez la femme de Saint- Hérem... cette jeune fiile qu'il a enlevée à Saint-Cyr.. . puis abandonnée ?

CHARLOTTE. Hélas!...

LE ROI. Mais puisqu'il vous a si indignement traitée, c'est qu'il ne vous aime pas !

CHARLOTTE. Détrompez-vous , sire , il m'aime ; l'orgueil seul l'avait éloigné de moi, la jalousie l'en a rapproché, et tout à l'heure, cette joie, ce bonheur que votre majesté lisait sur mon visage... eh bien, ce bonheur, cette joie, me venaient de la certitude d'être aimée.

LE ROI. Ah ! je serai donc trompé par tout ce qui m'entoure , trahi par tout ce qui m'approche! il n'y aura donc pas un bonheur qui devienne une réalité , pas une félicité qui ne s'évanouisse comme une ombre ! Mais faites-y attention, madame, que Saint- Hérem y réfléchisse... Peut-être réclameraijemes droits et mes prérogatives... peut-être me souviendrai-je enfin que cette royauté qu'on m'a imposée comme un éternel fardeau, me donne au moins le droit quand je désire, de dire : Je veux !

CHARLOITE Oh ! sire 1 sire ! écoutez-moi

donc. Vous n avez été trahi, vous n'avez été trompé par personne. C'est madame de Maintenon qui, me voyant si malheureuse, si désespérée, m'a fait partir pour Madrid en me recommandant h monsieur le duc d'Hai'court. Pour que son projet réussît, le secret le plus profond devait être gardé. Jugez donc ce qu'elle dirait, si elle allait apprendre que j'ai eu le malheur de vous plaire; elle dirait que c'est moi qui par ma coquetterie. . .

LE ROI. Oh ! tenez , ne me parlez pas de madame de Maintenon... Elle a déjà assez tourmenté le duc d'Anjou, sans qu'elle poursuive encore Philippe V. A Versailles, son despotisme me pesait ; à Madrid, il m'est insupportable. Et, grâce au ciel! à Madrid, je puis le secouer. Oui , madame, oui. On m'a mis un sceptre à la main, dût-il me sécher le bras! on m'a mis une couronne sur la tête, dût-elle me brûler le front! on*m'a fait roi, enfin, roi malgré moi. Eh bien, puisque je le suis, je veux l'être... je le serai 1 CHARLOTTE. Mais monsleurdc Saiut-Hérem.

LE ROI. Oui, jaloux... n'est-ce pas!.... Eh bien, moi aussi je suis jaloux.

CHARLOTTE. O mon Dieu , mon Dieu !

Lî; roi. Qu'il prenne garde !

LOUISE , entrant. Charlotte... Pardon, sire... Charlotte, monsieur de Saint-Hérem est là dans l'antichambre ; il veut entrer, il insiste, il menace.

CHARLOTTE, à part. S'ils se rencontrent, il est perdu !

LE ROI. Monsieur de Saint-Hérem veut entrer quand le roi...

CHARLOTTE. Sire , je suis chez moi. C'est donc à moi de faire respecter ma maison et les personnes qui s'y trouvent.

LE ROI. Mais...

CHARLOTTE , à uu vaUt qui paraît au fond. Dites à monsieur de Saint-Hérem qu'il n'est pas mon mari , que je ne veux pas le recevoir, que je ne le connais pas.

LE ROI. Oh ! madame , que de reconnaissance !. . . que je suis heureux !. . .

CHARLOTTE. Oui, mais, sù-e, sire, au nom du ciel, retirez-vous!

LE ROI. Je vous reverrai?...

CHARLOTTE. Sans doute; n'êtes-vous pas le maître?... Mais en ce moment, je vous en supplie... Non pas par ici, vous le rencontreriez. Louise, Louise, conduis sa majesté.

LOUISE. Venez, sue !

LE ROI. A ce sou- ?. . .

CHARLOTTE. Oh! oui, oui, sans douto, à ce soir.

Le Roi sort par le côté et précédé de Louise.

CHARLOTTE, scule. Oh! mouDieu!... que va-t-il advenir de moi !

Elle tombe sur un fauteuil.

FIN DU QUATRIÈMK ACTB.

LES DEMOISEIJ.ES i^- ^Aii>i'-cyîi. 55

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