SCENE IV
LIOM , STÉNO.
LIOM.
Qui? vous, Sténo ; chez moi!
C'est mal me recevoir.
LiONl.
Condamné le matin, venir au bal le soir !
STÉNO
Ma journée est complète et la nuit la couronne : Je veux prendre congé de ceux que j'abandonne. Demain je suis captif; à votre prisonnier Laissez du moins ce jour, ce jour est le dernier.
LIOM.
Le doge vient ici; je reçois la duchesse. Et...
STÉNO
Sa beauté vaut mieux que son titre d'altesse. Que ne m'est-il permis de choisir mes liens ! Les fers de son époux sont moins doux que les siens.
LIOM.
il ne faut pas plus loin pousser ce badinage. Même en vous punissant croyez qu'on vous ménage.
STÉNO
J'aime votre clémence et l'effoit en est beau : M'enseveiir vivant dans la nuit du tombeau !
MAiUiNU FALlEiiO. ACTE 11.
Et pourquoi? pour trois mots que j'eus le tort d'écrire ; Mais le doge irrité Jaloux jusqu'au délire , Prouva que d'un guerrier mille fols triomphant La vieillesse et l'hymen ne font plus qu'un enfant. Au reste il est ici l'idole qu'on encense , Pour lui rendre en honneurs ce qu'il perd en puissance.
LIOÎSI.
A ces honneurs , Sténo , gardez- vous d'attenter. Par égard pour nous tous, qu'il doit représenter Au timon de l'État, dont nous tenons les rênes. Il faut baiser ses mains en leur donnant des chaînes. Ainsi donc pour ce soir, je le dis à regret , Mais...
STÉÀO- Mon déguisement vous répond du secret.
Non : ne nie privez pas du piquant avantage D'entendre, à son insu, l'auguste personnage. Autour de la duchesse heureux de voltiger. C'est en la regardant que je veux me venger, .le veux suivTe ses pas, dans ses yeux je veux lire. Tout voir sans être vu , tout juger sans rien dire. Et de votre pouvoir invisible et présent Offrir, au sein des jeux , l'image en m'amusant.
LIONI
Veiller sur vous, Sténo, n'est pas votre coutume.
STÉNO
Qui peut me deviner, caché sous mon costume ? Sous ce masque trompeur, le peut-on ? regardez : Noir comme le manteau d'un de vos affidés.
LIOM.
Kespectons les premiers ce qu'il faut qu'on redoute.
STÉNO
Je ne ris plus de rien : je sais ce qu'il en coûte , Pas même des époux ! N'est-il pas décrété Que c'est un crime ici de lèse-majesté?
LIONI
Incorrigible !
Eh non ! un mot vous épouvante; Mais ne redoutez plus ma liberté mouiante : C'est son dernier soupir; il devait s'exhaler Contre un vieillard chagrin qui vient de l'immoler.
LIONI
Vous abusez de tout.
STÉNO
Il le faut à notre âge :
Le seul abus d'un bien en fait aimer l'usage. Quoi de plus ennuyeux que vos plaisirs sensés? Ils rappellent aux cœurs, trop doucement bercés Par un retour prévu d'émotions communes.
Ce fade mouvement qu'on sent sur les lagunes. En ôtez-vous l'excès, le plaisir perd son goût. Mais l'excès nous réveille , il donne un charme à tout. Un amour vous suffit; moi, le mien se promène De l'esclave de Smyrne à la noble Romaine, Et de la courtisane il remonte aux beautés Que votre bal promet h mes yeux enchantés. Le jeu du casino me pique et m'intéresse ; Mais j'y prodigue l'or, ou j'y meurs de tristesse. Si la liqueur de Chypre est un heureux poison , C'est alors qu'affranchi d'un reste de raison , Mon esprit pétillant qui fermente comme elle. Des éclairs qu'il lui doit dans l'ivresse étincelle. Mes jours, je les dépense au hasard, sans compter: Qu'en faire, on en a tant , peut-on les regretter? Four les renouveler, cette vie où je puise Est un trésor sans fond qui jamais ne s'épuise ; Ils passent pour renaître, et mon plus cher désir Serait d'en dire autant de l'or et du plaisir, .le parie en philosophe.
LlONI.
Et je réponds en sage :
Vous ne pou\ ez rester.
Quittez donc ce visage ; Dans la salle des Dix il vous irait au mieux. Mais tout, excepté lui, me sourit en ces lieux.
LIONl.
Flatteur !
STÉNO
Chaque ornement , simple avec opulence , Prouve le goût du maître et sa magnificence. ^Plusieurs personnes parées ou masquées traversent la galerie du fond. )
LIONI
Soyez donc raisonnable : on vient de tous eûtes , J'aurais tort de permettre...
STÉNO
Oui : mais vous permettez.
Vous, de qui la raison plane au dessus des nôtres. Ayez tort quelquefois par pitié pour les autres. Mes adieux au plaisir seront cruels et doux : C'est vouloir le pleurer que le quitter chez vous.
UN SERVITEUR DE LIONI, annonçant.
Le doge.
LIONL
Fuyez donc: s'il vous voit...
STÉNO
Impossible!
Je me perds dans la foule et deviens invisible.
MARINO FALIERO. - ACTE 11
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