‹ Magasin théâtralChapitre 561 sur 1475 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

FALIERO, ISRAËL, BERTRAM, PIETRO, STROZZI; Conjurés.

ISRAËL

Hàtons-nous : c'est ici ; l'heure est déjà passée,

STROZZI

Pietro , Bertram et moi , nous l'avions devancée ; Mais tu ne venais pas.

ISRAËL

Tous sont présens ?

STROZZI

Oui , tous , Hors quelques-uns des miens qui veilleront sur nous ; Braves dont je réponds.

PIETRO

Et trois de mes tidèles, Couchés, sur le canal, au fond de leurs nacelles; Leur voix doit au besoin m'avertir du danger.

ISRAËL

(A Pietro.) ( Au doge, retiré dans un coin de la scène. ) Bien!... Je complais sur vous.

BERTRAM

Quel est cet étranger ?

FALIERO

Un protecteur du peuple.

ISRAËL

Un soutien de sa cause, El celui que pour chef Israël vous propose.

MARINO FALIERO. — ACTE II!

PIETRO

Qui peut te remplacer?

ISRAËL

Un plus cligne.

STROZZI

Son nom?

FALIERO , s'avançant et se découvrant.

Faliero !

PIETRO

C'est le doge.

TOUS

Aux armes , trahison !

STROZZI

Frappons : meure avec lui le traître qui nous livre !

ISRAËL

Qu'un de vous fasse un pas, il a cessé de vivre.

BERTRAM

Attendons, pour frapper, le signal du beffroi.

FALIERO

J'admire ce courage enfanté par l'effroi: Tous, le glaive à la main , contre un vieillard sans armes! Leur père!... Pour qu'un glaive excite ses alarmes, Enfans , la mort et lui se sont vus de trop près , Et tous deux l'un pour l'autre ils n'ont plus de secrets. Elle aurait quelque peine à lui sembler nouvelle, Depuis quatre-vingts ans qu'il se joue avec elle. Je viens seul parmi vous , et c'est vous qui tremblez ! Ce sont là les grands cœurs par ton choix rassemblés, Ces guerriers qui voulaient, dans leur zèle héroïque, D'un ramas d'oppresseurs purger la république , Destructeurs du sénat, l'écraser, l'abolir? D'un vieux patricien le nom les fait pâlir. Que tes braves amis cherchent qui leur commande. Pour mon sang, le voilà ! qu'un de vous le répande : Toi, qui le menaçais, toi, qui veux m'immoler. Vous tous... Mais de terreur je les vois reculer. Allons! pas un d'entreeux ,jeleur rendscet hommage. N'est assez lâche , au moins , pour avoir ce courage.

STROZZI

Il nous fait honte, amis !

BERTRAM

Nous l'avons mérité.

Avant qu'on le punisse il doit être écouté.

ISRAËL

Vos soldats , Faliero , sont prêts à vous entendre.

FALIERO

Eh bien! à leur parler je veuxencor descendre. Est-ce un tyran qu'en moi vous prétendez punir? Ma vie est , jour par jour , dans plus d'un souvenir : Déroulez d'un seul coup cette vaste carrière.

Mes victoires, passons : je les laisse en arrière; Mon règne devant vous , pour vous imposer moins , Récuse en sa faveur ces glorieux témoins. Quand vous ai-je opprimés , qui de vous fut victime , Qui peut me reprocher un acte illégitime? Il est juge à son tour , celui qui fut martyr ; C'est avec son poignard qu'il doit me démentir. Justes, puis-je vous craindre? ingrats, je vous défie. Vous l'êtes : c'est pour vous que l'on me sacrifie; C'est en vous défendant que sur moi j'amassai Ce fardeau de douleurs dont le poids m'a lassé; Pour vous faire innocens, je me suis fait coupable , Et le plus grand de vous est le plus misérable. Jugez-moi : le passé fut mon seul défenseur; Étes-vous des ingrats , ou suis-je un oppresseur ?

BERTRAM

Si Dieu vous couronnait , vous le seriez peut-être.

FALIERO

Vous savez qui je fus ; voici qui je veux être : Votre vengeur d'abord. Vous exposez vos jours ; Le succès à ce prix ne s'obtient pas toujours ; Toujours la liberté : qui périt avec gloire , S'affranchit par la mort comme par la victoire. Mais le succès suivra vos desseins généreux , Si je veux les servir : compagnons, je le veux. La cloche de Saint-Marc à mon ordre est soumise; Trois coups , et tout un peuple est debout dans Venise : Ces trois coups sonneront. Mes cliens sont nombreux, Mes vassaux plus encor; je m'engage pour eux. Frappez donc ! dans son sang noyez la tyrannie ; Venise en sortira, mais libre et rajeunie. Votre vengeur alors redevient votre égal. Des débris d'un corps faible à lui-même fatal , D'un État incertain , république ou royaume, Oui n'a ni roi , ni peuple , et n'est plus qu'un fantôme , Formons un État libre où régneront les lois, Où les rangs mérités s'appuieront sur les droits, Où les travaux, eux seuls, donneront la richesse; Les talens, le pouvoir; les vertus , la noblesse. Ne soupçonnez donc pas que , dans la royauté , L'attrait du despotisme aujourd'hui m'ait tenté. Se charge qui voudra de ce poids inconmiode ! Mes vœux tendent plus haut: oui, jefusprinceàRhode, Général à Zara , doge à Venise ; eh bien ! .le ne veux pas descendre, et me fais citoyen.

PIETRO, ea frappant sur l'épaule du doge. C'est parler dignement !

( Le doge se recule avec un mouvement involoulairc de dédain.)

D'où vient cette surprise ? Entre égaux !...

MARINO FALIERO. - ACTE Ili.

ISRAËL

De ce titre en vain on s'autorise, Pour sortir du respect qu'on doit à la vertu. Vous, égaux ! à quel siège as-tu donc combattu? Sur quels bords? dans quels raDg-8?S'il met bas sa naissance, Sa gloire au moins lui reste, et maintient la distance. Il reste grand pour nous , et doit l'être en effet Moins du nom qu'il reçut que du nom qu'il s'est fait. Sers soixante ans Venise ainsi qu'il l'a servie ; Risque vingt fois pour elle et ton sang et ta vie ; Mets vingt fois sous ses pieds un pavillon rival , Et tu pourras alors te nommer son égal !

PIETRO

Si par ma liberté j'excite sa colère.

Il est trop noble encor pour un chef populaire.

FALIERO

Moi t'en vouloir ! pourquoi? Tu n'avais aucun tort , Aucun. Ta main, mon brave, et soyons tous d'accord ! Je me dépouille aussi de ce nom qui vous gêne : Pour l'emporter sur vous , mon titre c'est ma haine. Si ce titre par toi m'est encor disputé , Dis-moi qui de nous deux fut le plus insulté. Compare nos affronts : autour du Bucentaure , Quand vos cris saluaient mon règne ii son aurore , Je marchais sur des fleurs, je respirais l'encens 5 Ces fiers patriciens à mes pieds fléchissans , Ils semblaient mes amis... Hélas ! j'étais leur maître. Leur politique alors fut de me méconnaître. Captif de mes sujets, sur mon trône enchaîné. Flétri , j'osai me plaindre et je fus condamné ; Je condamne à mon tour : mourant, je me relève, Et sans pitié comme eux , terrible , armé du glaive . Un pied dans le cercueil , je m'arrête, et j'en sors Pour envoyer les Dix m'annonccr chez les morts. Mais prince ou plébéien, que je règne ou conspire , Je ne puis échapper aux soupçons que j'inspire. Les vôtres m'ont blessé. Terminons ce débat : Oui me craignait pour chef me veut-il pour soldat ? Je courbe devant lui ma tête octogénaire , Et je viens dans vos rangs servir en volontaire. Faites un meilleur choix, il me sera sacré; Quel est celui de vous à qui j'obéirai ?

ISRAËL

C'est à nous d'obéir.

BERTRAM

Je donnerai rexem.pie.

tJn attentat par vous fut commis dans le temple; Expiez votre faute en vengeant les autels.

FALIERO

Je serai l'instrument des décrets éternels^

STROZZI

Aux soldats étrangers on a fait des promesses ; Les tiendrez-vous ?

FALIERO , lui jetant une bourse.

Voici mes premières largesses.

PIETRO

Mes gondoliers mourront pour leur libérateur.

FALIERO

Tel qui fut gondolier deviendra sénateur.

TOUS. Honneur à Faiiero !

ISRAËL

Jurez-vous de le suivre ?

TOUS

Nous le jurons!

ISRAËL

Eh bien ! que son bras nous délivre!

( Au dogc. )

Quand voulez-vous agir ?

FALIERO

Au lever du soleil.

BERTRAM

Sitôt !

FALIERO

Toujours trop tard dans un projet pareil. Bien choisir l'heure est tout pour le succès des hommes. Le hasard devient maître au point où nous en sommes; Qui sait s'il veut nous perdre ou s'il doit nous servir ? Otez donc au hasard ce qu'on peut lui ravir.

BERTRAM

Mais tous périront-ils ?

PIETRO

Sous leurs palais en cendre.

ISRAËL

Il faut achever l'œuvre ou ne pas l'entreprendre. Bertram , qu'un d'eux survive au désastre commun , En lui tous revivront ; ainsi tous, ou pas un : Le père avec l'époux , le frère avec le frère , Tous , et jusqu'à l'enfant sur le corps de son père ! BERTRAM.

Paliero seul commande et doit seul décider.

ISRAËL, au doge.

Prononcez !

FALIERO , après un moment de silence.

Ah , cruels ! qu'osez-vous demander ?

Mes mains se résignaient à leur sanglant office; Mais prendre sur moi seul l'horreur du sacrifice !...

(A Israël. ) Tu peux l'ordonner, toi ! tu ne fus qu'opprimé ; Mais moi, s'ils m'ont trahi , jadis iU m'ont aimé.

]Nous avons coufontlu notre joie et nos larmes : Les anciens du conseil sont mes compagnons d'armes, Mes compagnons d'enfance. Au sortir de nos jeux , J'ai couché sous leur tente, et j'ai dit avec eus, A la table où pour moi leur coupe s'est remplie, Ces paroles du cœur que jamais on n'oublie. Adieu , vivans récits de nos premiers combats ! Je ne verrai donc plus, en lui tendant les bras, Sur le front d'un vieillard rajeuni par ma vue , Un siècle d'amitié m'offrir la bienvenue. Je tue, en les frappant , le passé, l'avenir. Et reste sans espoir comme sans souvenir.

IStlAEL , avec impatieucc.

Ëh quoi ! vous balancez ?

UN GONDOLIER

« Gondolier, la nier t'appelle; « Pars et n'attends pas le jour.

PIETRO

C'est un avis : silence !

LE GONDOLIER

« Adieu, Venise, la belle; « Adieu , pays, mon amour !

ISRAËL

L'n importun s'approche ; évitons sa présence.

LE GONDOLIER

« Quand le devoir l'ordonne , « Venise, on t'abandonne, « Mais c'est sans l'oublier.

FALIERO

Que chacun à ma voix revienne au rendez-vous , Et sans nous éloigner, amis, séparons-nous.

LE GONDOLIER

« Que saint Marc et la madone « Soient en aide au gondolier ! »

(Les conjurés sortent d'un côté : une gondole s'arrête sur le canal Fernando et Sténo en descendent. }

MArxINO FALIERO. — ACTE m Le tien.

^ + + t»»l.*it+i4 + + *.l. + + + + 4-t*+++tT + + t* + + t + ** + *<'*++ + *-**t«

Page 1