SCENE II
FALIERO, ISRAËL, BENETINDE, LIONI, STÉNO, LES Dix, les Membres de la Junte, Gardes.
BENETINDE.
Le crime reconnu, les témoins écoutés, Tel est l'arrêt des Dix par la .Junte assistés : Israël Bertuccio , sois puni du supplice Qu'on réserve au forfait dont tu fus le complice. Meurs : c'est le châtiment contre toi prononcé. Sur le balcon de marbre où le doge est placé , Quand des jeux solennels il contemple la fête, Le glaive de la loi fera rouler ta têie.
ISRAËL
Est-il prêt ? je le suis.
LIONI
Tu n'as plus qu'un moment :
L'n aveu peut encor changer ton châtiment. Que cherches-tu ?
ISRAËL
Ces mots ont droit de me confondre; Je cherchais si Bertram était là pour répondre.
LIONI
Fidèle à son devoir, il a su le remplir.
ISRAËL
Oui , comme délateur : quand doit-on l'anoblir? BENETINDE.
Ainsi tu ne veux pas nommer d'autres coupables?
ISRAËL
Et, si je dénonçais les traîtres véritables, Périraient-ils?
BENETINDE.
Ce soir.
ISRAËL
Je vous dénonce lous.
Finissons : vos bourreaux m'ont lassé moins que vous.
(Il retombe assis.) BE.NETINnE,àFalicrc'.
Le doge en sa faveur n'a-t-il plus rien à dire?
FALIERO
Chef des Dix, quel que soit l'arrêt que tu vas lire, J'en appelle.
BENETINDE.
A qui donc?
FALIERO
A mon peuple ici-bas , Et dans le ciel à Dieu.
BENETINDE.
Que Dieu t'ouvre ses bras.
C'est ton juge : après nous , tu n'en auras pas d'autre.
FALIERO
Son tribunal un jour me vengera du vôtre;
( Montrant Sténo. ] Il le doit. Parmi vous je vois un assassin.
BENETINDE.
En vertu de sa charge admis dans notre sein , A siéger malgré lui Sténo dut se résoudre.
STÉNO
Doge , un seul vœu dans l'urne est tombé pour t' absoudre.
FALIERO
Lisez , j'attends.
BENETINDE , d'une voix émue.
Puissé-je étouffer la pitié Que réveille en mon cœur une ancienne amitié!
(A Falicro. )
«Toi, noble, ambassadeur, général de Venise, «Et gouverneur de Rhode à tes armes soumise, «Duc de Vald-Marino, prince, chef du sénat, «Toi doge , convaincu d'avoir trahi l'État...
[ Passant la sentence à Lioni. } Achevez , je ne puis.
LIOM.
«Tu mourras comme traître.
«Maudit sera le jour oii tu fus notre maître. «Tes palais et tes fiefs grossiront le trésor ; «Ton nom disparaîtra , rayé du livre d'or. «Tu mourras où ton front ceignit le diadème ; «L'escalier des Géans, à. ton heure suprême, «Verra le criminel , par ses pairs condamné , «Périr où le héros fut par eux couronné.
( Montrant les portraits des doges. ) «Entre nos souverains, contre l'antique usage, «Tu ne revivras pas dans ta royale image. «A la place où ton peuple aurait dû te revoir, «Le tableau sera vide, et sur le voile noir
MARIiNO FALIE
(( Dont la main des bourreaux recouvre leurs victimes , «On y lira ces mots: Mis à mort pour ses crimes!»
FALIERO
Bords sacrés, ciel natal , palais que j'élevai , Flots rougis de mon sang, où mon bras a sauvé Ces fiers patriciens qui, sans mot , dans les chaînes, Rameraient aujourd'hui sur les flottes de Gènes, De ma voix qui s'éteint recueillez les accens. Si je fus criminel , sont-ils donc innocens? Je ne les maudis pas: Dieu lui seul peut maudire. Mais voici les deslins que je dois leur prédire : Faites pour quelques-uns , les lois sont des fléaux ; Pointd'appuisdans un peuple où l'on n'a pont d'égaux. Seuls héritiers par vous des libertés publiques. Vos fils succomberont sous vos lois despotiques. Esclaves éternels de tous les conquérans , Ces tyrans détrônés flatteront des tyrans. Leurs trésors passeront , et les vices du père Aux vices des enfans légueront la misère. Nobles déshonorés, un jour on les verra , Pour quelques pièces d'or qu'un juif leur jettera , Prostituer leur titre , et vendre les décombres De ces palais déserts où dormiront vos ombres. D'un peuple sans vigueur mère sans dignité, Stérile en citoyens dans sa fécondité.
Lorsque Venise enfin de débauche affaiblie, Ivre de sang royal , opprimée, avilie , Morte, n'offrira plus que deuil, que désespoir, Qu'opprobre aux étrangers, étonnés de la voir; En sondant ses cachots , en comptant ses victimes. Ils diront : «Elle aussi, mise à mort pour ses crimes!» BEXETINDE.
Par respect pour ton rang nous t'avons écouté , Et tant que tu vivras tu seras respecté. Tu nous braves encor : le peuple te rassure ; Mais autour du palais vainement il murmure. N'attends rien que de nous; d'une part de tes biens Tu pourras disposer pour ta veuve et les tiens. Dis-nousquelssonttesvœux; car ton heure est prochaine; Parle.
FALIERO
Laissez-moi seul.
BENETINDE , monlrant Israël.
Qu'au supplice on l'entraîne.
ISRAËL. II s'avance et tombe à genoux devant le doge. Soldat , je veux mourir béni par cette main Qui de l'honneur jadis m'a montré le chemin.
FALIERO
A revoir dans le ciel, mon vieux compagnon d'armes! ^ .lusqu';\ Ion dernier jour, toi, qui fus sans alarmes,