EXT
Une satisfaction si ménagée parut au doge une nouvelle injure. Il éclata en plaintes qui furent inutiles. Malheureusement le jour même il vit venir à son audience le chef des patrons de l'arsenal, qui, furieux, le visage ensanglanté, venait demander justice d un patricien qui s'était oublié jusqu'à le frapper. « Comment veux-tu que je te fasse jus- «tice.? lui répondit le doge, je ne puis pas l'obte- «nir pour moi-même.— Ah! dit le patron dans sa «colère, il ne tiendrait qu'à nous de punir ces in- «solens. » Le doge, loin de réprimander le plébéien qi;i se permettait une telle menace, le questionna à l'écart, lui témoigna de l'intérêt, de la bienveillance même, enfin l'encouragea à tel point, que cet homme, attroupant quelques-uns de ses matelots, se montra dans les rues avec des armes , annonçant hautement la résolution de se venger du noble qui l'avait offensé.
Celui-ci se tint renfermé chez lui et écrivit au doge pour réclamer la sûreté qui lui était due. Le patron fut mandé devant la seigneurie; le prince le réprimanda sévèrement, le menaça de le faire pendre , s'il s'avisait d'attrouper la multitude , ou de se permettre des invectives contre un patricien, et le renvoya en lui ordonnant, s'il avait quelques plaintes à former, de les porter devant les tribunaux.
La nuit étant venue, un émissaire alla trouver cet homme qui se nommait Israël Bertuccio, l'amena au palais et l'introduisit mystérieusement dans un cabinet où était le prince avec son neveu Bertuce Falier.
Là , l'irascible vieillard écouta avec complaisance tous les emportemens et tous les projets de vengeance du patron , lui demanda ce qu'il pensait des dispositions des hommes de sa classe , quelle était son influence sur eux, combien il pourrait en ameuter, quels étaient ceux dont on espérait se servir le plus utilement. Bertuccio indiqua un sculpteur , d'autres disent un ouvrier de l'arsenal, nommé Philippe Galendaro ; on le fit venir à l'instant même, ce qui prouve à quel excès d'imprudence la colère peut entraîner. Un doge de quatrevingts ans passa une partie de la nuit en conférence avec deux hommes du peuple, qu'il ne connaissait pas la veille, discutant les moyens d'exterminer la noblesse vénitienne.
RAIÏ
Il était difficile qu'on soupçonnât un pareil complot : les conférences pouvaient se multiplier sans être remarquées; cependant il n'y en eut pas un grand nombre; car les conjurés se jugèrent , au bout de quelques jours, en état de mettre à exécution cette grande entreprise. Il fut convenu qu'on choisirait seize chefs , parmi les populaires les plus accrédités; qu'on les engagerait à prêter main-forte, pour un coup de main d'oii dépendait le salut de la république; qu'ils se distribueraient les différens quartiers de la ville , et que chacun s'assurerait de soixante hommes intrépides et bien armés. Ainsi c'était un millier d'hommes qui devait renverser le gouvernement d'une ville si puissante ; cela prouve qu'il n'y avait pas alors de forces militaires dans Venise. On arrêta que le signal serait donné au point du jour par la cloche de Saint -Marc : à ce signal les conjurés devaient se réunir , en criant que la flotte génoise arrivait à la vue de Venise, courir vers la place du palais, et massacrer tous les nobles à mesure qu'ils arriveraient au conseil. Quand tous les préparatifs furent terminés, on arrêta que l'exécution aurait lieu le 15 d'avril.
La plupart de ceux qu'on avait engagés dans cette affaire ignoraient quel en était l'objet, le plan, le chef, et quelle devait en être l'issue. On avait été forcé d'initier plus avant ceux qui devaient diriger les autres. Un Bergaraasque, nommé Bertrand, pelletier de sa profession, voulut préserver un noble, à qui il était dévoué, du sort réservé à tous ses pareils. Il alla trouver, le 14 avril au soir, le patricien Nicolas Lioni, et le conjura de ne pas sortir de chez lui le lendemain , quelque chose qui put arriver. Ce gentilhomme , averti par cette espèce de révélation , d'un danger qui devait menacer beaucoup d'autres personnes , pressa le conjuré de questions, et n'en obtint que des réponses mystérieuses, accompagnées de la prière de garder le plus profond silence. Alors Lioni se détermina à se rendre maître de Bertrand jusqu'à ce que celui-ci eût dit tout son secret ; il le fit retenir , et lui déclara que la liberté ne lui serait rendue qu'après qu'il aurait pleinement expliqué le motif du conseil qu'il avait donné.
Le conjure, qu'une bonne intention avait con-
DES CIIROMQU
duit auprès du patricien, sentit qu'il en avait déjà trop dit , et qu il ne lui restait plus qu'à se faire un mérite d'une révélation entière. Il ne savait probablement pas tout , mais ce qu'il révéla suffit pour faire voir à Lioni qu'il n'y avait pas un moment à perdre.
Celui-ci courut chez le doge pour lui communiquer sa découverte et ses craintes. Falier feignit d'abord de l'étonnement ; puis il voulut paraître avoir déjà connaissance de cette conspiration, et la juger peu digne de l'importance qu'on y attachait. Ces contradictions étonnèrent Lioni ; il alla consulter un autre patricien, JeanGradenigo; tous deux se transportèrent ensuite chez Marc Cornaro ; et enfin ils vinrent ensemble interroger Bertrand, qui était toujours retenu dans la maison de Lioni.
Bertrand ne pouvait dire jusqu'où s'étendaient les liaisons et les projets des conjurés ; mais il ne pouvait ignorer que le patron Bertuccio et Philippe Calendaro y avaient une part considérable , puisque c'était par eux qu'il avait été entraîné dans le complot.
Lcà trois patriciens que je viens de nommer convoquèrent aussitôt, non dans le palais ducal , mais au couvent de Saint-Sauveur, les conseiUers de la seigneurie, les membres du conseil des Dix, les avogadors, les chefs de la quarantie criminelle, les seigneurs de nuit, les chefs des six quartiers de la ville, et les cinq juges de paix.
Cette assemblée envoya sur-le-champ arrêter Bertuccio et Calendaro. Ils furent appliqués l'un et l'autre à la torture. A mesure qu'ils nommaient quelque complice, on donnait des ordres pour s'assurer de sa personne. Lorsqu'ils révélèrent quela cloche de Saint-Marc devait donner le signal, on envoya une garde dans le clocher pour empêcher de sonner. Il était naturel que les coupables cherchassent à atténuer leur faute en nommant leur chef: on apprit avec étonnement que le doge était à la tête de la conjuration.
Cette nuit même Bertuccio et Calendaro furent pendus devant les fenêtres du palais; des gardes furent placés à toutes les issues de l'appartement du doge. Huit des conjurés , qui s'étaient échappés vers Chiozza , furent arrêtés et exécutés après leur interrogatoire.
ES ITALIEIViNES. 27:',
I La journée du 15 fut employée à rinstructiou j du procès du doge. Le conseil des Dix, dont une pareille cause relevait si haut l'importance, demanda que vingt patriciens lui fussent adjoints pour le jugement d'un aussi grand coupable. Cette assemblée, qu'on nomma la Gîunta, fit comparaître le doge, qui, revêtu des marques de sa dignité, vint, dans la nuit du 15 au 16 avril, subir son interrogatoire et sa confrontation. Il avoua tout.
Le 16, on procéda à son jugement; toutes les voix se réunirent pour son supplice.
Le 17, à la pointe du jour , les portes du palais furent fermées; on amena Marin FaUer au haut de l'escalier des Géants, où les doges reçoivent la couronne; on lui ôta le bonnet ducal en présence du conseil des Dix. Un moment après, le chef de ce conseil parut sur le grand balcon du palais, tenant à la main une épée sanglante, et s'écria : «Justice a été faite du traître. » Les portes furent ouvertes, et le peuple, en se précipitant dans le palais, trouva la tête du prince roulant sur les degrés.
Dans la salle du grand conseil, où sont tous les portraits des doges , un cadre voilé d'un crêpe , fut mis à l'endroit que devait occuper celui-ci , avec cette inscription , Place de Marin Falier, décapité.
Pendant quelque temps on continua les recherches contre ceux qui avaient trempé dans la conjuration. Il y en eut plus de quatre cents de condamnés à la mort, à la prison ou à l'exil. Le pelletier Bertrand réclamait la récompense qu'il croyait due à sa révélation ; il eut l'insolence de demander un palais et un comté que Marin Falier possédait, une pension de douze cents ducats, et enfin l'entrée du grand conseil, c'est-à-dire le patriciat pour lui et sa postérité.
De tout cela on ne lui accorda qu'une pension de mille ducats réversible à ses enfans, et il en témoigna si haut son mécontentement, qu'on fut obligé de l'exiler à son tour; mais telle éiait l'idée qu'on avait de cette nature de services, et telle était la politique du gouvernement pour les encourager , que le conseil fut sur le point d'ad- \ mettre ce dénonciateur au nombre des patriciens.