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EXAMEN CRITIQUE

DE MARINO FÀLIERO.

On connaît la destinée singulière de cette tragédie. Composée pour le Théâtre-Français, où elle avait été reçue par acclamation , quelques plaintes s'élevèrent sur la distribution des rôles. Fatigué des contrariétés qui pouvaient ajourner indéfiniment la représentation , M. Casimir Delavigne retira son ouvrage; et, en jetant un coup d'oeil de regret sur le beau rôle d'Éléna , qu il avait confié à mademoiselle Mars, il se demanda où il porterait son Faliero. Le théâtre de la Porte- Saint-Martin fut choisi.

Ainsi , un théâtre du boulevard fut accidentellement érigé en second Théâtre-Français !

Le sujet de Marino Faliero est connu. Déjà mis en scène, mais sans aucun succès, au Théâtre- Français, déjà mélodramatisé, dans la rigoureuse acception du mot , à ce même théâtre de la Porte- Saint-Martin, il nous est devenu plus familier encore par \ Histoire de Venise de M. Daru, et par la tragédie de lord Byron. Le sujet est simple ; je veux dire que , tout extraordinaire , tout effrayante qu'en soit la catastrophe , il est chargé de très peu d'incidens. Le chef dune république, le doge de Venise, âgé, ou, pour parler comme Voltaire, chargé de quatre-vingts ans, conspire le bouleversement de TÉtat et regorgement de tout le patriciat vénitien. R associe à ses desseins ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable dans la ville qu'il gouverne. Son motif est aussi puéril que les suites doivent en être sanglantes. Un jeune noble s'est permis de tracer sur le fauteuil du doge quelques lignes injurieuses à la vertu de sa jeune et innocente épouse. Un arrêt des Quarante condamne le coupable à deux mois de prison et à une année dexil, faible réparation d'un outrage qui, aux yeux du doge, ne pouvait être expié que par le sang. De là sa colère, de là le

projet d'une vengeance aussi atroce qu'extravagante. Le complot est découvert de la même manière que le fut depuis à Londres la conspiration des poudres. L'un des conjurés prévient un sénateur, dont il était le client et l'obligé, de ne pas se rendre le lendemain au palais de Saint-Marc , quand même il entendrait sonner la cloche d'alarme. Cette indication met siu* la voie , et bientôt à l'aide des recherches et des tortures , la conjuration est à jour. Le doge est arrêté ; on lui fait son procès ; il est décapité sur le lieu même où il avait revêtu les insignes de la souveraineté ; et sur la muraille où devait figurer un jour son image entre celles des doges ses prédécesseurs , et des doges i]ui lui succéderaient , il fut ordonné qu'il serait étendu un voile noir , sur lequel on lirait cette inscription : Hic est lociis Marinl Faletro, decapitati pro criminihus : « C'est ici la place de Marino Faletro (ou Faliero), décapité pour ses crimes. »

Voici , si je ne me trompe, ce qui rend un pareil sujet fort difficile à transporter sur la scène. Règle générale, il n'est rien déplus froid qu'une conspiration politique. Autant elle intéresse dans l'histoire, autant elle paraît froide au théâtre, qui ne vit que de passions tumultueuses, d'émotions violentes, et en quelque sorte individuelles, et où chaque spectateur aime à trouver , de préférence à tout , la corde qui répond à ses sympathies particulières. Une conspiration est un fait en dehors de la vie commune. 11 est utile, pour les hommes d'État , de savoir comment s'y prennent les conspirateurs ; il est bon de rappeler aux chefs des nations qu'il n'est point d'intérêts, si faibles en apparence, que la politique ne leur ordonne de ménager ; et il est bon cfu'ils fassent entrer dans la sphère de leurs calculs et de leurs prévoyances.

que la position la plus élevée , ainsi que la situation la plus vile de la société, peut devenir, suivant les circonstances, le siège ou le foyer d'une conjuration formidable. Mais ce n'est point au parterre ou dans les loges que les hommes d'État ont à faire ces sortes d'études, c'est dans leur cabinet, et sous les yeux de Tacite, de Machiavel et de Montesquieu. Pour le public du théâtre , il lui faut quelque chose de plus chaud, de plus entraînant, de plus animé. Il va là pour sentir, et non pour raisonner.

Voyez le Faliero de lord Byron. Certes, ce n" est point le feu poétique qui manque d'ordinaire à ce poète célèbre; mais, dans son triste drame, lord Byron s'est traîné à la remorque des annalistes italiens. Les détails de sa tragédie sont attachans , mais à l'exception de son Angiolina , la femme du doge, qu'il a embellie de tous les attraits de la jeunesse et de la vertu, ses personnages ne sont ni plus vivement colorés , ni plus expressifs que ceux de l'histoire. Cette Angiolina même , dont le nom semble emprunté de ses qualités angéliques, serait divine dans une élégie ; dans un drame, sa perfection est un défaut. Par son âge et par la pureté de son âme, elle contraste avec le caractère fougueux d'un époux octogénaire; mais ce contraste, il faut le dire, n'a rien de saillant, de vigoureux, de pittoresque. On plaint Angiolina, mais on est faiblement ému. L'événement a justifié l'arrêt prononcé d'avance par la critique. Après la mort de lord Byron, et contre sa défense expresse, son Faliero fut joué sur un des théâtres de Londres, et la représentation n'en put être achevée. John Bull veut être remué fortement. Il demande des tragédies à l'eau forte, et il brisa, sans scrupule, la bouteille d'eau de rose qu'on avait essayé de lui servir.

Cette leçon n'a pas été perdue pour M. Casimir Delavigne. Maître absolu du caractère de la femme du doge, sur laquelle j l'histoire n'a pas cru devoir s'expliquer, il a pris le contrepied de lord Byron, et il a eu de quoi s'en applaudir. Son Élénà,nom poétiquement plus commode que celui

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