‹ Magasin théâtralChapitre 599 sur 1475 · M.VR10N · texte numérisé non relu

M.VR10N

Quoi! vous m'avez ouï parler? l'étrange chose!

DIDIER

Avec une antre voix...

MARION, vivement.

Celle de dame Rose.

N'est-ce pas qu'on dirait une voix d'homme? Elle a

Le parler rude et fort. — Mais puisque vous voilà Je ne vous en veux plus.— Séyez-vous, je vous prie,

Lui nioiiiraut une place près d'elle.

niDlEK.

Non, à vos pieds.

Il s'assied sur un tabouret aux pieds de Marion et la regarde quelques instants dans une contcmi)latioii muette.

— Écoutez-moi, Marie.

J'ai pour tout nom Didier. Je n'ai jamais connu Mon père ni ma mère. On me déposa nu, Tout enfant, sur le seuil d'une église. Une femme. Vieille et du peuple, ayant quelque pitié dans l'àme, Me prit, fut ma nourrice et ma mère, en chrétien M'éleva, puis mourut, raÊJai.ssant tout son bien. Neuf cents livres de rente^à peu près, dont j'existe. Seul à vingt ans, la vie était amère et triste. Je voyageai. Je vis les hommes; et j'en pris En haine quelques-uns, et le reste en mépris ; Car je ne vis qu'orgueil, que misère et que peine Sur ce miroir terni qu'on nomme face humaine. Si bien que me voici, jeune encore, et pourtant Vieux, et du monde las comme on l'est en soitant ; Ne me heurtant à rien où je ne me déchire; Trouvant le monde mal, mais trouvant l'homme pire. Or je vivais ainsi, pauvre, sombre, isolé. Quand vous êtes venue, et m'avez consolé. Je ne vous connais pas. Au détour d'une rue. C'est à Paris qu'un soir vous m'êtes apparue. Puis, je vous ai parfois rencontrée, et toujours J'ai trouvé doux vos yeux et tendres vos discours. J'ai craint de vous aimer, j'ai fui...— Hasard étrange! Je vous retrouve ici, partout, comme mon ange! Enfin, troublé d'amour, flottant, irrésolu. J'ai voulu vous parler, vous avez bien voulu. Maintenant, disposez de mon cœur, de ma vie. A quoi puis-je être bon dont vous ayez envie? Quel est l'homme ou l'objet qui vous est importun? Voulez-vous quelque chose, et vous faut-il quelqu'un Qui meure pour cela? qui meure sans rien dire Et trouve tout son sang trop payé d'un sourire? Vous le faut-il? parlez, ordonnez, me voici...

MARION, souriant.

Vous êtes singulier, mais je vous aime ainsi.

DIDIER

Vous m'aimez! prenez garde, une telle parole. Hélas! ne se dit pas d'une façon frivole. Vous m'aimez ! Savez-vous ce que c'est que l'amour? Qu'un amour qui devient notre sang, notre jour, Qui, long-temps étouffé, s'allume, et dont la flamme S'accroît incessamment en purifiant l'àme. Qui seul au fond du cœur, où nous les entassions. Brûle les vains débris des autres passions ! Qu'un amour, à la fois sans espoir et sans borne. Et qui, même au bonheur, survit, profond et morne! — Dites, est-ce l'amour dont vous parliez? MARION, émjie.

Vraiment...

DIDIER

Oh! vous ne savez pas, je vous aime ardemment! Du jour où je vous vis, ma vie encor bien sombre Se dora, vos regards m'éclairèrent dans l'ombre. Dès lors, tout a changé. Vous brillez à mes yeux Comme un être inconnu, de l'espèce des cieux. Cette vie, où long-temps gémit mon cœur rebelle. Je la vois sous un jour qui la rend presque belle; Car, jusqu'à vous, hélas ! seul, errant, opprimé. J'ai lutté, j'ai soulfert... Je n'avais point aimé!

MARION

Pauvre Didier!

DIDIER

Marie!...

MAUIUN DE LOKME.

MAUIOiN.

Kli bien oui , je vous aime.

Oui, je vous aiiue!.-. autant que vous m'aimez vous-

[aièiiio.

IMus ])(Mit-ètie!... C'est moi qui suivis tons vos jias, Lt je buis toule à vous.

DiDiEit, tombant, à genoux.

Oli ! ne me trompez pas!

A mou amour si pur que votre ammir r(''poii(Ie, Et mou bonheur pourra faire la dot d'un monde, VA mes jours ne seront, prosternés à vos pieds, Qu'amour, délice et joie. ..— Oli! si voua me trompiez!

MARION

l'our croire à mon amour que vous faut-il .^ J'écoute.

DIDIER

Lue preuve.

M\r.ION.

Paiiez. Quoi?

nmiEP..

Vous êtes .sans doute Libre?

Mvr.ioN, avec embarras.

Oui...

DIDlEIi.

Prenez-moi poui' frère, pour a[ii)ui ; Épousez-moi !

MARioN, à part.

Pourquoi sui.s-je indigne de lui!

DIDIER

Hé bien?

MARION

Mais...

DIDIER

Je comprends. Orphelin, sans fortune, L'audace est inouïe, étrange, et j'importune. La issez-moi doncraon deuil, mes mau n , mon abandon . Adieu.

Il fait uu pas pour sortir, Marion le relient,

.IIAUION.

Didier! Didierl que dites-vous?

lille tond cil larmes.

DIDIER , revenant.

Pardon !

Mais pourquoi balancer?

S'approehaiit délie.

— Comprends tu bien, Marie?

Nous être l'un à l'autre un monde, une patrie, Un ciel!... Vivre ignorés dans un lieu de Ion choix, Y cacher un bonheur à faire envie aux rois!...

MARION

Ah ! ce serait le ciel !

DIDIER

En veux-tu?

MARION , à part.

Malheureuse !

Haut.

Je ne. puis. Jamais!

tllc s'arrache des bras de Diilier et tombe sur sou

fiiuleîiil.

nmiEii , glacial.

L'oliie était peu généreuse De ma part. 11 suffit. Je n'eu parlerai plus, Allons 1

MMiiDN, à part.

Ah! maudit soit le jour où je lui plus! Haut.

Didier! je vous dirai... vous me déchirez l'àme... Je vous expliquerai...

DIDIER, froidement.

Que lisicz-vous, madame, Quand je suis arrive?

Il prend le livre sur l.i l.iMe cl lit.

La Guirlande d'uinuur, A .Marion de Lorme.

AiiiiMCiiieiil.

Oui, la beauté du jour'.

Jetant le livre à terre avee violeiiee. Ah! vile créature, impure entre les femmes!

MARION, tremblante.

Monsieur...

DIDIER

Que faites-vous de ces livres inlïiineb! Comment sont-ils ici!

MARION, faiblement et baissant les yeux. Le hasard...

DIDIER

Savoz-vous, Vous dont l'œil est si pur, dont le front est si doux, .Savez-vous ce que c'est que Marion de Lorme? Une femme, de corps belle, et de cœur difforme! Une Phryné qui vend à tout homme, en tout lieu, Son amour qui fait honte et fait horreur! MARION , la tête dans ses mains.

Grand Dieu !

Un bruit de pas, im cliquetis d'épées au dehors et des cris :

Au meurtre!

DIDIER, étonné. Mais quel bruit dans la place voisine ? Les cris continuent :

A l'aide ! au meurtre !

DIDIER, regardant au balcon.

C'est quelqu'un qu'on assassine...

H prend son épée et enjambe la balustrade du balcon. .Marion se lève, court à lui, et cherche à le retenir par son manieau.

MARION

Didier! si vous m'aimez... — Ilsvoustueront! — restez!

DIDIER, sautant dans la rue.

Mais c'est lui qu'ils tueront, le pauvre homme!

Dehors, aux combattants :

Arrêtez !

— Tenez ferme, monsieur!

Cliquetis d'épées.

Poussez! — tiens, misérable!

Bruit d'épées, de voi.v et de pas.

MARION, au balcon, avec terreur.

0 ciel! Six contre deux !

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