SCÈNE V
ROGER, DUBOULOY.
DUBOULOY. Me voilà, mon cher ami; que me veux-tu? Parle vite, je suis pressé.
ROGER. D'abord, la clef de la porte.
DUBOULOY, la lui donnant. La voici.
ROGER. Et tu as refermé...
DUBOULOY. A double tour. Diable ! un séjour comme celui-ci, il ne faut pas laisser le premier venu... Mais à propos de cela, comment et pourquoi t'y trouvé-je?
ROGER. Par ordre du duc d'Anjou.
DUBOULOY. Tu me rassures.
ROGER. Une affaire importante. Mais avant tout, bonjour, mon cher Dubouloy.
DUBOULOY. Bonjour, mon cher Saint-Hérem, bonjour! mais...
ROGER, l'examinant. Ah ça, dis-moi donc, comme te voilà magnifique!
DUBOULOY. Mon cher, je me marie.
ROGER. Quand cela?
DUBOULOY. Dans deux heures.
ROGER. Un beau mariage?
DUBOULOY. Une fille de noblesse, qui n'est
LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
pas riche, mais qui a des parents en cour, lesquels se sont engagés à obtenir pour moi une charge que je payerai. De cette façon, j'aurai du moins un titre.
ROGER. Lequel?
DUBOULOY. Gobeletier du roi; c'est l'ambi- (ion de mon père, comme tu sais : il veut que je fasse souche, le brave homme.
ROGER. Et j'espère que dans cette occasion solennelle le bonhomme Dubouloy se conduit bien?
DUBOULOY. oh ! je n'ai rien à dire; il m'a donné, avant-hier, cinquante mille livres de rente, par bon contrat, et son hôtel de la rue de Verneuil.
ROGER. Tiens! près du mien.
DUBOULOY. Précisément ; si c'est cela que tu voulais savoir, maintenant que tu le sais, adieu, mon ami, et quand je serai marié, ce qui ne sera pas long, ne viens pas trop souvent voir ma femme, tu me feras plaisir... Du reste, toujours à ton service... Tu sais, Oreste et Pylade... Euryale et Nisus... Damon et Pythias.
ROGER, le retenant. Mais dis-moi donc, mon cher Pythias, comment, te mariant dans deux heures, étais-tu là à te promener près du mur, sur la grande route?
DUBOULOY. Won cher, j'attends ce drôle de Boisjoli, tu sais, mon valet de chambre, que j'ai envojé à Paris chercher ma corbeille de noces, et qui sera resté à se griser dans quelque cabaret; de sorte qu'impatient de voir les belles choses que je donne à ma future, j'ai fait mettre les chevaux au carrosse, et je suis moi-même venu voir s'il n'arrivait pas; mais tu comprends, mon ami, comme je me marie dans deux heures...
ROGER, réfléchissant. Dans deux heures...
DUBOULOY, tirant sa montre. Dans deux heures vingt-cinq minutes.
ROGER. Eh bien ! mais tu as encore le temps, ce me semble.
DUBOULOY. Mon ami, tu ne sais pas ce que r'est que de se marier; on est sur des charbons... on ne peut pas tenir en plare... on brûle.
ROGER. Mais tu es donc amoureux de ta /émme?
DUBOULOY. Moi!... je l'ai vue hier pour la première fois , en signant le contrat de mariage.
ROGER. Et jolie?
DUBOULOY, hochant la tête. Hé! hé! hé!
ROGER. Belle?
DUBOULOY. Majestueuse, mon ami... majestueuse, c'est le mot.
ROGER. Diable!
DUBOULOY. Tu comprends donc. .
R®<î£R. Duboulov, mon ami, écoute : je...
DUBOULOY. Mou ami, je devine à ta voix que tu vas me demander un service.
ROGER. Tu sais que c'est à toi que je m'adresse toujours en pareil ca?.
DUBOULOY. Et je t'en suis bien reconnaissant; mais aujourd'hui...
ROGER. Toutes les fois que j'ai eu besoin d'argent, avant que mon père m'eût rendu ses comptes...
DUBOULOY. Tu as eu recours à moi... ce qui était fort honorable pour un vilain ; je comprends.
ROGER. Quand je me suis battu avec le marquis de Montaran, et qu'il m'a fallu un second, à qui me suis-je adressé?
DUBOULOY. A moi... ce qui était toujours fort honorable pour un vilain. J'ai même reçu, à cette occasion, du baron de Bardanne, un certain coup d'épée qui m'a fait quelque bien dans le monde, et dont je te serai reconnaissant toute ma vie. Un charmant garçon, que ce baron de Bardanne.
ROGER. Eh bien, mon ami, un service...
un dernier service !
DUBOULOY. Parle, et si la chose est en mon pouvoir. . .
ROGER. Tu as encore deux heures vingtcinq minutes de liberté ?
DUBOULOY, tira7it sa montre. C'est-àdire, je n'ai plus que deux heures vingt minutes; voilà cinq minutes que nous sommes ensemble... Tu comprends, un futur, cela doit marcher à la seconde, être réglé comme une montre. Elle est joUe, ma montre, n'est-ce pas?... Un cadeau du papa Duboulov. Tu dis donc?...
ROGER. Je te dis que je te demande uns heure vingt minutes.
DUBOULOY. Comment, sur mes deux heures vingt?
ROGER. Eh bien oui... il te restera une heure ; c'est plus qu'il ne te faut, ce me semble, pour retourner d'ici au château de ton père.
DUBOULOY. Mon ami, demande-moi ce que tu voudras ; mais dans ce moment-ci, tu comprends... Enchanté de t'avoirvu. Bonsoir.
ROGER. Duboulov, tu ne sais pas ce que tu perds.
DUBOULOY. Moi, je perds quelque chose?
ROGER. Une aventure qui t'aurait fait plus d'honneur encore que ton coup d'épée.
DUBOULOY. Vraiment! vovons, de quoi s'agit-il?
ROGER. Saciie donc que je fais la cour à une charmante personne ; mais, malheureusement, elle est sans cesse accompagnée d'une amie.
DUBOULOY. Je comprends : il faudrait opérer une diversion, éloigner ou occuper l'obstacle.
ROGER. C'est cela même.
DUROULOY. IMon ami. comment veux-tu, moi qui \ais me marier dans deux heures....
ROGER. Raison de plus, mon cher, tu seras à la bailleur de la situation, et quand tu reviendras près de ta femme, tu auras du feu, du génie, tu seras sublime, et elle croira que tu es amoureux fou d'elle.
DUBOULOY. Tiens, c'e>t une idée cela!
ROGER. Sans compter, dis-moi donc, mon cher, qu'il y aura peu de jeunes seigneurs à la modo à qui pareille aventure sera arrivée. Comment! tu ponrrasdirequ'unebeureavant ton mariage, tuétaisàSaint-Cyr, où le roi et les princes du sang entrent seuls, comprends-tu? tu pourras dire, quetuétaisàSaim-C\r, mauvais sujet, faisant la cour à une des brebis de madame de iMaintenon.
DUBOULOY. Le fait est que c'est drôle!
ROGER. Mon cher, c'est du Lauzun tout pur.
DUBOULOY. Mais si ma femme sait cela, que dira-t-elle?
ROGER. Elle dira que tu es un infâme roué, et elle t'adorera.
DUBOULOY. Tu crois?
ROGER. Elle t'adorera... Parbleu! elle serait bien difficile !
DUBOULOY. Eh bien, ça ne fera pas mal; car elle n'a pas l'air de m'adorer infiniment.
ROGER. Ta femme?
DUBOULOY. Oh ! quand je dis cela, je ne fais que préjuger. Voyons, au moins, celle à qui iifaut que je fasse la cour; l'obstacle, tu sais, i'ohstacle est-il joli?
ROGER. Elle est charmante!
DUi'.OLLOY. Peiite, ou grande?
ROGER. Petite.
DUBOULOY. Tiens! je l'aurais mieux aimée grande; j aime les grandes femmes, moi. Cheveux blonds ou noirs ?
ROGER. Châtains.
DUBOULOY. (châtains? une nuance que je ne peux pas souffiir. Et elle s'appelle?
R0(;er. Je n'en sais rien.
DUBOULOY. Comment ! tu n'en sais rien ? Alors. . .
ROGER. Qu'importe, mon cher! on devient amoureux d'un coup d'oeil, d'un regard. La sym.:>aîliie
DUBOULOY. Allons! va pour la sympathie.
ROGER. Tu consens?
DUBOULOY. Esi-ce que je puis te refuser quelque chose? Ce cher Roger !
ROGER. Merci.
DUBOULOY. Mais tu comprends, je n'ai plus qu'une heure dix minuies à le donner.
ROGER. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut, et tu seras libre avant. [Écoutant.) Attends donc !
i)UBOULOY. Qu'est-ce ?
ROGER. On vient.
DUBOULOY. Ce sont elles! j'en sois sûr... mon cœur bat.
ROGER, désignant In droite. Non , c'est de ce côié; ce ne peut être que le duc d'Anjou.
DUBOULOY, se dirigeant à droite. Je me sauve alors.
ROGER. Pas par là!... il ne faut pas qu'i te voie.
DUBOULOY, indiquant la gauche. Alors, par ici.
ROGER. Malheureux ! tu vasdanslesdortoirs.
DUBOULOY. .Mais où me cacher? pas un armoire, pas une table.
ROGER. Ah! cette fenêtre!
DUROULOY. Eh bien?
ROGER, Saute.
DUBOULOY, ejfraxjé. Sauter, par exemple!
ROGER. Huit ou dix pieds, voilà tout.
DUBOULOY. Et si l'on me voit, s'il y a des pièges à loups?
ROGER. Sois tranquille, il n'y a rien de tout cela.
DUBOULOY, montant sur la fenêtre. Ah !
Roger, tu peux te vanter...
ROGER, le poussant. Va donc! voilà le prince... Saute! Il était temps!
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