ACTE TROISIEME
Un parc dans le fjoAt fie Henri 1V\ — An Fond, sur une liauteur, on voit le château de Manf;is , neuf et vieux. Le vieux, donjon à avives el tourelles; le nenl, maison haute en briques à coins de pierre de taille, à toit ponitu. , — La {jrande porte du vieux donjon est tendue de noir, et de loin on y distingue un écusson, celui des familles de Nanyis el de Saverny.
M. DE LAFFEMAS , petit costume de magistrat du temps. Le jiakquis de SAVERNY, déguisé en officier du régiment d'Anjou; moustaches et royale noires; un emplâtre sur l'œil.
LAFFEMAS
Çà, vous étiez présent, monsieur, à l'aigaïade?
SAVERNY, retroussant sa moustache.
Monsieur, j'avais l'honneur d'être sou camarade. 1! est mort.
LAFFEMAS
Le marquis de Saverny?
SAVERNY
Bien mort !
D'uneîhotte poussée en tierce , qui d'abord A rom^ûle pourpoint, puis s'est fait une voie Entre les côtes, parle poumon, jusqu'au foie Qui fait le sang, ainsi que vous devez savoir, Si bien qiie la blessure était horrible à voir !
LAFFEMAS
Est-il mort sur le coup ?
SAVERNY
A peu près. Son martyre A peu duré. J'ai vu succéder au délire Le spasme, puis au spasme un affreux tétanos , Et l'improstathonos à l'opistathonos.
LAFFEMAS
Diable!
SAVERNY
D'après cela, voyez-vous, je calcule Qu'il est faux que le sang passe par la jugule. Et qu'on devrait punir Pecquet et les savants Qui, pour voir leurs poumons, ouvrent des chiens
LAFFEMAS. [vivauls.
Mort! ce pauvre marquis!
SAVERNY
Une botte assassine!
LAFFEMAS
Vous êtes donc, mons^hr, docteur en médecine?
SAVERNY
Non.
LAFFEMAS
Vous l'avez pourtant étudiée?
SAVERNY
Un peu.
Dans Aristute.
LAFFEMAS
Aussi vous en parlez, morbleu !
S.AVERiSY.
Ma foi, je suis d'un cœur fort épris de malice ; Nuire me plaît. Je fais le mal avec délice; J'aime à tuer. Aussi j'eus toujours le dessein De me faire à vingt ans soldat ou médecin. J'ai long-temps hésité. Puis j'ai choisi l'épce. C'est moins silr,maisplusprompt. — J'eus bienl'âme
[occupée Un moment, d'être acteur, poète et montreur d'ours ; Mais j'aime assez dîner et souper tous les jours. Foin des ours et des vers !
LAFFEMAS
Pour cette fantaisie.
Vous aviez donc, mon cher, appris la poésie?
SAVERNY
Un peu. Dans Aristote.
LAFFEMAS
Et vous étiez connn Du marquis?
SAVERNY
Je ne suis qu'un soldat parvenu.
11 était lieutenant que j'étais anspessade.
LAFFEMAS
Vraiment?
SAVERNY
J'étais d'abord à monsieur de Caussade, Lequel au colonel du marquis me donna.
Maigre était le cadeau ; l'on doime ce qu'on a. Ils m'ont fait officier; j'ai la moustache noire. Et j'en vaux bien un autre, et voilà mon histoire!
LAFFEMAS
On vous a donc chargé de venir au château Avertir l'oncle?
SAVERNY
Avec son cousin Bricbanteau Je suis venu, traînant son cercueil en carrosse Pour qu'on l'enterre ici, comme on eût fait sa noce.
Comment le vieux marquis de Nangis a-t-il pris La mort de son neveu?
SAVEIVNY.
Sans bruit, sans pleurs, sans cris.
LAFFEMAS
11 l'aimait fort pourtant?
SAVERNY
Comme on «ime sa vie.
Sans enfants, il n'avait qu'un amour, qu'une envie. Qu'un espoir; — ce neveu, qu'il aimait d'un canir chaud. Quoiqu'il ne Veut pas vu depuis cinq ans bientôt. Passe au fond du théâtre le vieux marquis de Nangis. — Cheveux blancs, visage pâle, les J)ras croisés sur la poitrine. Habit a la mode de Henri IV ; ;;rand deuil. La phujue et le cordon du Saint- Esprit. 11 marche lentement et traverse le tln-àtie, Neut j|nrdes, vêtus de deuil, la hallebarde sur l'épaule droite et le mousquet sur l'épaule ;;auclic , le suivent sur trois rangs à quelque distance, s'arrétant quand il s'arrête et marchant (juand il marche.
LAFFEMAS, Ic regardant passer.
Pauvre homme !
Il va au l'oiul du théâtre et suit le marquis des veux.
SAVERNY, à part.
Mon bon oncle !
Entre Bricbanteau qui va à Saverny.