LE P.OI
Et comment veux-tu donc que je rie?
MA R ION
Se rapprocliant thi fou.
Car avec moi, vois-tu?— tu perds ta peine.— A quoi ïe sert de vivre donc? Beau métier! ibu de Roi! Grelot faussé,— pantin qu'on jette et qu'on ramasse, Dont le rire vieilli n'est plus qu'une grimace! — Que fais-tu sur la terre, à jouer arrêté? Pourquoi vis-tu!
l'angelv.
Je vis par curiosité. [l'âme!
Mais vous,— àquoi bon vivre.3-Ah! je vous plainsdans Comme vous être roi, mieux vaudrait être femme! Je ne suis qu'un pantin dont vous tenez le lîl; Mais votre liabit royal cache un fil plus subtil Que tient un bras plus fort; et moi j'aime mieux être Pantin aux mains d'un Roi, Sire, qu'aux mains d'un
[prêtre.
Un silence.
LE ROI, rêvant, et de plus en plus triste. Tu ris, mais tu dis vrai; c'est un homme infernal. — Satan pourrait-il pas s'être fait cardinal? Si c'était lui dont j'ai l'àme ainsi possédée? Qu'en dis-tu ?
i.'ax(;ely.
J'ai souvent. Sire, eu la même idée.
LE ROI
Ne parlons plus ainsi, ce doit être un péché. Vois comme le malheur sur moi s'est attaché : Je viens ici; j'avais des cormorans d'Espagne; — Pas une goutte d'eau pour pêcher?— La campagne! Point d'étang assez large en ce maudit Chambord Pour qu'un ciron s'y \oie en s'y mirant du boid ! Jeyeux chasser;— la mer! je veux pêcher;— la plaine! Suis-je assez malheureux?
l'axgely.
Oui, votre vie est pleine D'affreux chagrins.
Comment me consolerais-tu?
l'angely.
Tenez, une autre encor. Vous tenez pour vertu, Avec raison, cet art de dresser les alèies A la chasse aux perdrix ; un bon chasseur, vous l'êtes, Fait cas du fauconnier.
LE ROI, vivement.
Le fauconnier est Dieu !
l'angely.
Eh bien! il en est deux qui vont mourir sous peu.
le roi.
A la fois?
l'angely.
Oui.
le roi.
Qui donc?
l'angely.
Deux fameux!
LE roi.
Qui, de grâce ?
l'angely.
Ces jeunes gens pour qui l'on vous demandait grâce...
LE ROI
Ce Gaspard ? ce Didier?
l'angelv.
Je crois qu'oui, les derniers.
le roi.
Quelle calamité! vraiment, deux fauconniers! Avec cela que l'art se perd! Ah! duel funeste! Moi mort, ce' art aussi s'en va,— comme le reste! — Pourquoi ce duel?
l'angely.
Mais l'un à l'autre soutenait Que l'alèfe au grand vol ne vaut pas l'aUanet.
li: r.oi.
Il avait tort. — Pourtant le cas n'est pas pendable.
TTn silence.
DE LORME. 2r,
Mais, après tout, mon droit de grâce est imperdable ; Au gré du cardinal je suis toujours trop doux. (Jti sileMce.
A L'Au{[ely.
Richelieu veut leur moit !
l'angely.
Sire, que voulez-vous?
le roi , après réflexion et silence.
Ils mourront!
l'angely.
C'est cela.
LK ROI
Pauvre fauconnerie!
l'angely , allant à la fenêtre.
Voyez donc, Sire !
LE ROI, se détournant en sursaut.
Quoi ?
l'angely.
Regardez, je vous prie î LE ROI, se levant et allant à la fenêtre. Qu'e.st-ce ?
l'angely, lui montrant quelque chose au dehors. On vient relever la sentinelle.
LE ROI
Hé bien ?
C'est tout ?
l'angely.
Quel est ce drôle aux galons jaunes ?
LE ROI
Rien, Le caporal.
l'angely.
11 met un autre homme à la place.
Que lui dit-il ainsi tout bas ?
LE ROI
Le mot de passe.
Bouffon, où veux-tu donc en venir ?
l'angely.
A ceci :
Que les Rois ici-bas font sentinelle aussi. Au lieu de pique, ils ont un sceptre qui les charge. Quand ils ont tout leur temps trôné de long en large, La mort, ce caporal des rois , met en leur lieu Un autre porte-sceptre, et de la part de Dieu Lui donne le mot d'ordre, et ce mot, c'est : cléme>:ce !
LE ROI
Non. C'est justice. — Ah! deux fauconniers, perte — Ils mourront ! [immense !
l'angely.
Comme vous, comme moi.— grand, petit, La mort dévore tout d'un égal appétit. [l'aise.
Mais, tout pressés qu'ils sont, les morts dorment à Monsieur le cardinal vous obsède et vous pèse ; Attendez, Sire! — Un jour, un mois, l'an révolu, Lorsque nous aurons bien , durant le temps voulu , Fait tous trois, moi le fou, vous le roi, lui le maître, Nous nous endormirons, et si fier qu on puisse être. Si grand que soit un homme au compte de l'orgueil. Nul n'a plus de six pieds de haut dans le cercueil ! Lui, voyez déjà comme en litière on le traîne !...
LE ROI
Oui, la vie est bien sombre et la tombe est sereine.— Si je ne t'avais pas pour m'égayer un peu...
l'angely.
Sire, précisément, je viens vous dire adieu.
LE ROI
Que dis-tu ?
l'angely.
Je vous quitte.
le ROI.
Allons, quelle folie !
Du service des Rois la mort seule délie.
l'angely.
A'issi vais-je mourir?
Dis?
MARION
LE ROI
Es-tu fou pour de bon,
l'ant.kly.
Condamné par vous, roi de France et Bourbon.
LE ROI
Si tu railles, bouffon, dis-nous où nous en sommes?
l'angely.
Sire, j'étais du duel de ces deux gentilsbommes. Mon épée en était, du moins, si ce n'est moi. Je vous la rends.
Il lire sou épée et la présente au Roi un genou en terre. LE ROI, prenant Vépt'e et l'examinant.
Vraiment! une épée ! oui, ma foi, D'où te vient-elle, ami ?
l'.\sgely .
Sire, on est gentilhomme.
Vous n'avez point fait grâce aux coupables, en somme J'en suis.
LE ROI, grave et sombre.
Alors, bonsoir ! Laiss;-moi, pauvre fou. Avant qu'il soit cou()e, t'tiiibras^er par ton cou. !l cmhrasse L'Angely.
i.'ancely, à part.
Il prend terriblement au sérieux la chose !
LE ROI , après un silence.
Jamais à la justice un vrai Hoi ne s'oppose. Mais, cardinal Armand, vousèles bien cruel. Deux fameux fauconniers et mon fou, |)oiir un duel ! 11 .se promené vivement aj^ité tt la main sur le front, puis se tourne vers '..'Anrjily, inquiet. Va, va ■ console-toi , la vie est bien anière , Mieux vaut la tombe, et riiomme est un souflln épliél'angely [tiiôre.
Diable !
Le Roi continue de se promener et paraît violemment agité.
Ainsi, pauvre fou, tu crois qu'ils te pendront? l'angely , à part.
Comme il y va ! j'en ai la sueur sur le front !
Haut.
A moins d'un mot de vous...
le roi.
Qui donc me fera rire?
Si l'on sort du tombeau, tu viendras me le dire. C'est nue occasion.
l'angely.
Le message est charmant !
Lfi Roi continue de se promener à grands pas, adressant
ç;i el là la parole à L'Angely.
LE ROI
L'Angely ! quel triomphe au cardinal Armand !
Croisant les bras.
Crois-tu, si je voulais, que je serais le maître ?
l'angely.
Montaigne eût dit :Qtie sais-je? et Rabelais : Peut-être.
LE ROI , avec îin geste de n'solutiun.
Bouffon ! un parchemin !
L'An(;ely lui pr<'sen!p avec em[)ressenient un jiarcliemin qui se trouve sur une tahie près d'une écriloire. Le Roi écrit précipilamment quelques mots, j)nis rend le parchemin à L'Ai)i;ely.
Je vous fais grâce à tous .' l'angely.
A tous trois !
Oui.
l'angely, courant à Marion.
Madame, arrivez! a genoux !
Remerciez le Roi !
MARioiN, tremhlnnte , à genoiix.
JNous avons notre grâce?
DE LORME
l'angely.
F.t c'est moi...
MARION
Quels genoux faut-il donc que j'embrasse ? Les vôtres ou les siens?
LE ROI, étonné, examinant Marion, à part. Que veut dire ceci ?
Est-ce un piège?
l'angely, donnant le parchemin à Marion, Prenez le papier que voici.
Marion baise le parchemin, el le met dans son sein.
LE ROI, à part.
Suis-je dupe?
A Marion.
Un instant, madame! il faut me rendre Cette feuille...
MARION
Grand Dieu I Au Roi avec hardiesse, en montrant sa {;orge.
Sire, venez la prendre, Et m'arrachez au?si le cœur!
Le Roi s'arrête et recule embarrassé.
l'angely, bus à Marion.
Bon! giidoz-Ia.
Tonez ferme! le Roi ne met pas .ses mains i;i.
LE ROI, à Marion.
Donnez, dis-je!
MARION
Prenez.
LE ROI, baissant les ijeu-x.
Quelle est cette sirène?
l'angely, bas à Marion.
Tl n'oserait rien prendre au corset de la reine! LE ROI, congédiant Marion du geste, après un moment d'ftésitation, et sans lever les yeux sur elle.
Hé bien , allez !
MARiON , saluant profondément le Roi.
Courons sauver les prisonniers!
Elle sort.
l'angely, au Roi.
C'est la sœur de Didier, l'un des deux fauconniers.
LE ROI
Elle est ce qu'elle veut! mais c'est étrange comme Ellem'afait liaisserles yeux, — moiqui suis homme!
L'n silence.
Bouffon ! tu m'as joué. C'est un autre pardon Qu'il faut que je t'accorde.
l'angely.
ilc, Sire! accordez donc !
Toute grâce est un poids qu'un Roiducœurs'enléve.
le roi.
Tu dis vrai. J'ai toujours sonifert les jours de Gri'ive. Nangis avait raison, un mort jamais ne .serl, Et Montfaucon peuplé rend le Louvie déseit.
Se promenant a grands pas.
C'est une trahison que de venir f>n face Au fils du roi Henri laycr son droit de grâce. Que fais-je ainsi, déchu, délrôui', liésatmé? Comme dans un sépulcre, en cet hoiume enfermé. Sa rohe est mon linceul, et mespeuides me pleurent ! Non ! non ! je ne veux pas que ces deiixenlants meu-
[lonf.
Vivre est un don du ciel trop visible et trop beau.
Après une rêverie.
Dieu qui sait où l'on va peut ouvrir un lombeau, Un Roi, non! — Je les niiids tons deux à leur famille. Hs vivront. Ce vieillard et cette jeune (ille Me béniront ! C'est dit. J'ai .signé, moi le Roi! Le caidinal sera furieux, mais, ma foi, Tant |)is: cela fera plaisir à Bellegarde.
l'angely.
On peut bien une fois êlre Roi par mégarde!