AN G
CATAUIN.V.
Oui , monsieur.
ANGELO
H faut mourir ou me livrer l'homme qui a écrit la lettre. Avez-vous pensé à me livrer cet homme, madame?
CATARINA
Je n'y ai pas pensé seulement un instant , monsieur.
LA TisiîE, à part.
Tu es une bonne et courageuse femme , Catarina '.
Angelo fait signe ?< la Tisbe , qui lui remet une Hole d'argent. Il la pose sur la table.
ANGELO
Alors VOUS allez boire ceci?
CATARLNA.
C'est du poison ?
ANGELO
Oui, madame.
CATARINA
0 mon Dieu 1 vous jugerez un jour cet homme. Je vous demande grâce pour lui !
ANGELO
Madame, le provéditeur Urseolo, un desBragadini , un de vos pères, a fait périr Marcella Galbaï, sa femme, de la même façon pour le niême crime.
CATARINA
Parlons simplement. Tenez, il n'est pas question des Bragadini , vous êtes infâme. Ainsi vous venez froidement là , avec le poison dans les mains ! Coupable? Non, je ne le suis pas. Pas comme vous le croyez du moins. Mais je ne descendrai pas à me justifier. Et puis, comme vous mentez toujours, vous ne me croiriez pas. Tenez, vraiment, je vous méprise ! Vous m'avez épousée pour mon argent , parce que j'étais riche , parce que ma famille a un droit sur l'eau des citernes de Venise. Vous avez dit : Cela rapporte cent mille ducats par an , prenons cette fille. Et quelle vie ai-je eue avec vous depuis cinq ans? dites! Vous ne m'aimez pas. Vous êtes jaloux cependant. Vous me tenez en prison. Vous, vous avez des maîtresses, cela vous est permis. Tout est permis aux hommes. Toujours dur, toujours sombre avec moi. Jamais une bonne parole. Parlant sans cesse de vos pères, des doges qui ont été de votre famille ; m'humiliant dans la mienne. Si vous croyez que c'est là ce qui rend une femme heureuse 1 Oh ! il faut avoir souffert ce que j'ai souffert , pour savoir ce que c'est que le sort des femmes ! Hé bien , oui, monsieur, j'ai aimé avant de vous connaître un homme que j'aime encore. Vous me tuez pour cela ; si vous avez ce droit-là, il faut convenir que c'est un horrible temps que le nôtre. Ah ! vous êtes bien heureux , n'est-ce pas? d'avoir une lettre, un chiffon de papier, un prétexte! Fort bien. Vous me jugez, vous me condamnez, et vous m'exécutez! Dans l'ombre. En secret. Par le poison. Vous avez la force. — C'est lâche !
.Se tournant vers la Tisbe.
— Que pensez-vous de cet homme, madame?
ANGELO
Prenez garde !...
CATARINA, à là Tisbe.
Et vous, qui ètes-vous? qu'est-ce que vous me voulez ? C'est beau ce que vous faites là ! Vous êtes la maîtresse publique de mon mari, vous avez intérêt à me perdre, vous m'avez fait espionner, vous m"avez prise en faute , et vous me mettez le pied sur la tête. Vous assistez mon mari dans l'abominable chose qu'il fait ! Qui sait même? c'est peut-être vous qui fournissez le poison !
A Angelo.
— Que pensez-vous de cette femme, monsieur?
ANGELO
Madame...
CATARINA
En vérité, nous soumies tous les trois d'un bien exécrable pays! C'est une bien odieuse république que celle où un homme peut marcher impunément sur une malheureuse femme , comme vous faites , monsieur! et où les autre-' hommes lui disent : Tu fais bien, Foscari a fait mourir sa fille, Loredano sa femme, Bragadini...
— Je vous demande un peu si ce n'est pas infâme ! Oui , tout Venise est dans celte chambre en ce moment ! Tout Venise en vos deux personnes ! Rien n'y manque.
Montrant Angelo,
— Venise despote, la voilà.
Montrant la Tisbe.
— Venise courtisane, la voici !
A la Tisbe.
— Si je vais trop loin dans ce que je dis , madame, tant pis pour vous, pourquoi ètes-vous là !
.\XGEL0, lui saisissant le bras.
Allons, madame, finissons-en 1
CATARINA
Elle s'approche de la table où est le flacon.
Allons, je vais accomplir ce que vous voulez,
Elle avance la main vers le flacon.
— puisqu'il le faut...
Elle recule.
— Non ! c'est affreux ! je ne veux pas ! je ne pourrais jamais ! Mais pensez-y donc encore un peu tandis qu'il en est temps. Vous qui êtes tout-puissant, réfléchissez. Une femme, une femme qui est seule , abandonnée , qui n'a pas de force , qui est sans défense , qui n'a pas de parents ici , pas de famille , pas damis, qui n'a personne! l'assassiner! l'empoisonner misérablement dans un coin de sa maison ! — Ma mère ! Ma mère 1 Ma mère !
LA TISBE.
Pauvre femme !