SCÈNE II
MORTDIER, LEICESTER.
aïOKTIMER.
Il est seul.
G Marie!
Ce jour peut mettre un terme à ta longue prison. Leicestef est ici.
MORTIMER
Milord.
LEICESTER
Que me veut-on?
Quoi ! c'est vous , Mortimer?
MOUTIMER.
Ai)rcs cinq ans (l'absence.
Mes traits...
LEICESTER
Vous en ce lieu ! vous, revenu de France !
MORTIMER
Depuis sept jours.
LEICESTER
D'où vient ce regard inquiet?
MORTIMER
Nous sommes seuls ici?
LEICESTER
Pourquoi tant de secret?
MOliTIMER.
Nous en avons besoin.
Qiie me voulez-vous dire?
MORTIHER.
Une reine captive en ce château respire.
LEICESTER
Eh bien?
MOr.TL-UER.
Puis-je à vos yeux sans crainte me livrer?
LEICESTER
Mais sans crainte à mon tour puis-je en vous m'assurer ?
MORTIMEK.
Croyez-en cette bague , et celle qui m'envoie.
LEICESTER
Parlez bas, Mortimer, gardez qu'on ne nous voie. Quoi , Marie elle-même !
MORTIMER
Elle m'adresse à vous.
Elle veut que son sort se décide entre nous. Seul, je puis en ce lieu près d'elle m'introduire. Et de tous vos desseins je suis prêt à l'instruire. Mais , milord , je m'étonne, et je ne comprends pas Commentée Leicesler , ardent à son trépas. Ce puissant favori , son oppresseur, son juge , Est celui que Marie a choisi pour refuge.
LEICESTER
Mortimer. . Mais d'abord , parlez , quel intérêt A suivre son parti vous excite en secret?
MARIE SÏUART.
MOU r HIER.
Quel intérêt , milord , dans son parti m'entraîne ? Celui que prend la France à son ancienne reine , Celui du roi son frère , et des princes lorrains , Qui daignent confier son salut à mes mains : Quel intérêt? celui de la fui callioiique Qui rejette du trône une reine iiérétique , De cette ardente foi qui biùle dans mon sein , Et fit naître , et nourrit , et guide mon dessein : Quel intérêt? celui de ma c!;cre patrie Par une usurpatrice indignement flétrie ; Celui de tant d'amis , de tant de jeunes cœars , De Marie en secret gétiéreux défenseurs , Qui ne veulent , pour prix d'un dévoùment fidèle , Que vivre, que combattre et que mourir pour elle. Voilà quel intérêt m'excite et me conduit.
LEICESTER
Donnez-moi votre main. Déjà j'étais instruit Que vous avez de Rome embrassé ia croyance. Pardonnez, Mortimer, un peu de défiance; En celle cour jalouse, entouré d'ennemis, Quelque soupçon d'abord a pu m'être permis; ?-lais je puis désormais riépouilier toute feinte: A l'ami de Stuart je me livre sans crainte. Ma conduite présente étonne vos esprits , Et d'un tel cbangement vous paraissez surpris. Non , non, je ne suis point ennemi de la reine ; Non , pour elle jamais je n'ai senti de haine ; Et même , ainsi que tous , vous a\cz pu savoir Que son hymen un jour a tenté mon espoir. Je l'ainîai, Mortimer; que dis-je ? éloigné d'elle, Mon cœur en cette cour lui fut long-temps fidèle. Mais quel homme toujours peut répondre de soi ? Par les événemens entraîné maigre moi , L'éclat d'Elisabeth , la faveur , la puissance Ont vers un autre but tourné mon espérance. Vous ne connaissez pas, ignorez -le toujours, Quelles séductions habitent dans les cours ; Vous ne connaissez pas l'influence inouïe Qu'exerce Elisabeth sur sa cour éblouie; L'amour et le respect qu'elle commande à tous , Les princes subjugués , les rois à ses genoux , Des courtisans muets la craintive contrainte ; Eh bien , tout cet éclat, ces respects , cette crainte, La fière Elisabeth s'en parait à mes yeux , D'un monde adorateur me reportait les vœux , Soumettait à moi seul toutes les renommées ; Souverain de sa cour et chef de ses armées , Jeune, et, je l'avoùrai, peut-être ambitieux, Comment d'un tel combat sortir victorieux? Avec tout l'univers je fus soumis moi-même. Marie en vain de loin m'offrait un diadème: Je vis alors, je vis avec plus de froideur Sa beauté , sa jeunesse et même sa grandeur ; Et, d'un plus haut hymen caressant la chimère, J'élevai mes regards au trône d'Angleterre.
MORTIMER
Jusques à ce moment j avais même pensé Qu'au trône votre espoir n'avait pas renoncé. Chaque pas en effet semblait vous y conduire.
LEICESTER
Long-temps cette apparence a trop su me séduire. Et maintenant enfin , ai^rès dix ans perdus , Après dix ans amers de respects assidus , De pénibles devoirs, d'une dure contrainte.... Ah ! Mortimer , il faut que je parle sans feinte , Il faut qu'à vos regards , de chagrins consumé , Je soulage mon cœur trop long-temps compriiiié. On me croyait heureux ! on enviait ma vie ! Ah ! si l'on connaissait le sort que l'on m'envie , Depuis que , poursuivant de trompeuses lueurs , Je me suis laissé prendre à l'appât des grandeurs , Livré par ma fortune à la haine publique , Esclave d'une femme altière et despotique , Soumis à son caprice , et jouet incertain , Tantôt de son amour , tantôt de son dédain ; Outragé , soupçonné , persécuté sans cesse Par sa sévérité comme par sa tendresse; Ah Dieu! jusqu'à ce jour ai-je pu le souffrir! Et quand je touche au but qu'elle semblait m'offrii', Prêt à cueillir le fruit de dix ans de constance , Je vois en d'autres mains passer m.a récompense ; Un autre devant moi l'emporte, et Médicis Au trône des Anglais met son troisième fils !
MORTIMER
J'entends. Quand de vos vœux Elisabeth se joue . Quand , au vent de la cour , votre fortune échoue , Chercliaut quelque débris qui vous conduise au port , Vous voulez à Stuart rattacher votre sort. Un trône vous échappe , il vous en faut un autre ; Et je comprends, milord , quel amour est le vôtre.
LEICESTER
Certes , si de ces murs je la sauve une fois ,
Je puis au trône anglais faire valoir ses droits.
Elisabeth enfin me dédaigne et m'offense;
J'ai du pouvoir peut-être, et plus que l'on ne pense.
Mais , quels que soient enfin mon espoir et mes vœux ,
Vers Marie en effet j'ai reporté les yeux.
Si j'ai pu la trahir dans les temps de sa gloire,
Du fond de sa prison, trop chère à ma mémoire.
L'image de Marie avec tous ses attraits
Vint se montrer à moi iilus belle que jamais.
La pitié l'entourait encor de plus doux charmes ;
Je plaignis ses beaux jours écoulés dans les larmes;
Et , par son malheur même à mon ainour rendu ,
Je sentis quel trésor mon cœur avait perdu.
D'un œil épouvanté je mesurai l'abime
Où tombait sans secours cette tendre victime.
Alors s'éveille en moi l'espoir de la sauver.
Au trépas qui l'attend je saurai l'enlever.
J'ai su déjà , j'ai su par une main (idèle
Lui transmettre l'espoir que je fonde sur elle ;
Et Marie , acceptant mes secours et ma foi ,
Permet que, la sauvant, je la sauve pour moi.
MORTIMER
Pour vous! Entre vos mains elle mettrait sa vie! Pour vous ! Et c'est ainsi que vous Tavez servie ! Pourquoi vous a t-on vu presser son jugement? Gomment est-il scellé de votre assentiment? Vous-même avez des pairs consacré l'injustice :
En ?e livrant à vous die marche au supplice; La senlciae est rendue.
LEICESTER
Ah! ne m'accusez pas; J"ai dû dans le conseil souscrire à son trépas. En faveur de Stuart ma voix seule élevée, Du fatal jugement ne l'aurait pas sauvée ; Et je perdais ainsi l'ascendant qu'en secret J'emploie à la soustraire à l'homicide arrêt. J'ai dû craindre Burleigh, ses soupçons et sa haine. Mais j'agis cependant sur l'esprit de la reine. Croyez-vous aujourd'hui qu'un hasard incertain Ait dirigé ses pas vers ce château lointain ! De Leicester ici reconnaissez l'ouvrage.
J'ai moi-même à la reine inspiré ce voyage. J'ai choisi pour la suivre, entre ses courtisans, Des seigneurs, de Marie en secret partisans, Seymour, dk mes desseins discret dépositaire, Murray, surtout Melvil, cet Écossais austère, De qui l'âge et le rang et la haute vertu En faveur de Marie ont toujours combattu. Bien qu'il soit Écossais et suive l'ancien culte, Elisabeth l'estime et souvent le consulte, D'autant mieux écouté, que ce noble vieillard A loin d'elle deux fois écarté le poignard.
HORTIMER.
Mais que prétendez- vous?
LEICESTER
Faul-il donc vous le dire?
Une fois arrivée où j'ai dû la conduire, A voir Marie enOn je saurai l'entraîner. Elle se flatte en vain et croit me dominer; Sur son esprit altier je connais mon empire ; Et pour nous en secret elle-même conspire.
MORTIMER
Comment?
LEICESTER
Sans s'en douter elle agit devant moi.
Je lis dans ses desseins, je les sais, je les voi. De Stuart dans les fers, sur le trône envieuse, La reine est de la voir en secret curieuse; Et, malgré l'apparence, elle n'ignore pas Pourquoi vers ce château j'ai dirigé ses pas. Elle hésite, elle n'ose, elle unit dans son ame L'audacieux despote et la timide femme; A mes vœux, non aux siens, elle feint de céder, Et ce qu'elle a voulu semble me l'accorder.
D'un pareil entretien que devons-nous attendre?
LEICESTER
Qu'à l'attrait de Marie elle pourra se rendre; Ou du moins désormais, sans se déshonorer, A la rigueur des lois ne pourra la livrer. Je tends à sa clémence un piège inévitable. L'aspect du souverain porte grâce au coupable.
MORTIMER
Si l'entrevue enfin ne laisse dans son cœur Que d un orgueil jaloux l'inflexible rigueur, Que feicz-vous?
LEICESTER
Alors nous trouverons peut-être
ViniE STl'àtT.
ACTEIÎ, SCÈNE II. 9
Des moyens plus puissans qu'on vous fera ronnaîlre.
MORTIMER
Ces moyens sont trouvés.
LEICESTER
Çiioi!...
MORTIMER
J'attends votre appui.
LEICESTER
Que dites-vous? Sinirt...
Je la snuvc aujourd'hui.
LEICESTEl!.
Ociel! vousm'efl'rayez, vous voulez...
MORTIMER
Oui, sans doute, M'ouvrir jusque vers elle une sanglante route. Mes amis sont tout prêts.
LEICESTER
Vous avez des amis, Confidcns du secret à votre foi commis?
M0RT1.MER
El qui tous ont juré de mourir pour leur reine.
LEICESTER
Maîhrureux! dans quel gouffre avec eux i' m'entraine.' Vous avez des amis qui savent mon secret?
MORTI.MER
Ne craignez rien ; sans vous j'ai conçu ce projet ; Et j'eusse encor, sans vous, accompli l'entreprise, Si l'on n'eiit commandé qu'elle vous fût soumise.
LEICESTER
Ainsi, quand vous formiez ce complot hasardeux. Mon nom n'a pas élc prononcé de\ant eux."
M0RT1.MER
Non, non; mais quels discours. Quoi ; vous aimez Marie, Quoi! vous gagnez un trône en lui sauvant la \ic. Et quand, pour la soustraire à son prochain trépas. Des amis imprévus vous proposent leurs bras, Vous témoignez du trouble et non pas de la joie !
Suivons, pour la sauver, une plus sûre voie. La hâte est dangereuse.
MORTIMER
Et la lenteur l'est plus
LEICESTER
C'est chercher follement des hasards superflus
MORTIMER
Vous voulez son hymen, mais nous, sa délivrance
LEICESTER
Vous montrez trop d'ardeur.
SIORTIMER.
Et vous, trop de prudence.
LEICESTER
Je vois tous les périls.
MORTIMER
Moi, je sais les braver.
LEICESTER
On peut se perdre ainsi.
MORTIMER
Mais on peut la sauver.
LEICESTER
Norfolk la sauva-t-il par un semblable zèle?
Il a montré du moins qu'il était digne d'elle.
MARIi: STUAUT.
l.Eici:S!F.r.
(le n'est pns c:i niamaiil (;;;c l'un peut la servir.
MOKÏJ.'.IEU.
La serviro:;s-ious mieux en craîjiiaiil de mourir?