ACTE IIÎ, SCÈNE IV
MARIE
Klisabelh enfin prend donc pilii' de moi !
MELVII,.
J'ose le croire.
MARIE
Ami, dont la constante foi Au milieu de sa cour me demeure Qdèle, Vous que mon intérêt seul arrête auprès d'elle, Parlez, qu'apponez-vous !
MELVIL
Partagez mon espoir.
MABIE.
Quoi!...
MELVIL
La reine est ici.
MABIE.
Je ne veux pas la voir.
MELVIL
J'ai di^ vous avertir, de peur que sa présence Me surprit tout-a-coup votre ame sans défense.
MARIE
Souvent celle entrevue occupa mon esprit; Dans ma triste prison souvent je inc suis dit Les discours qu'à ma sœur je devais faire entendre ; J'empruntais à ma voix son accent le plus tendre : Je savais dans mon cœur émouvoir sa pitié ; Mais elle va paraître, et tout est oublié. Je ne retrouve en moi que haine, que vengeance, Que souvenirs amers de ma longue souffrance. Tous mes doux sentimens m'échappent à la fois.
MELVIL
Grand Dieu! que dites-vous?
MARIE
Melvil, je l'aperçois; Vair.emcnt aujourd'hui ma prison s'est rouverte. Avec cet entretien j'ai demandé ma perte. Non, jamais, en effet, nous ne devions nous voir ; El d'unir nos deux cœurs rien n'aura le pouvoir. Non, trop profondément cette ame fut blessée ; J'ai trop souffert.
MELVIL
Quittez celte dure pensée.
Oubliez tous les maux que vous avez soufferts ; Ne songez qu'à l'instant qui peut briser vos fers. Aux mains d'Élisabelh est la toute-puissance. N'invoquez pas vos droits, invoquez sa clémence ; Votre sort, votre vie en dépend désormais. Madame, abaissons-nous.
MARIE
Devant elle ! jamais.
MELVIL
En entrant dans ce lieu son ame s'est émue ; De véritables pleurs obscurcissaient sa vue.
MARIE
Elle vient, et Burleigh sans doute vient aussi !
MELVIL
Le comte Leicester seul l'accompagne ici.
MARIE
{.eicester l'accompagne !
MELVIL
Ou plutôt ilTamènc,
Ah ! je le savais bien !
Comment!
PAULET
Voici la reine.
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sci':ne IV.
PAULET , MELVIL . ELISABETH , LEICES- TER, MARIE, ANNA, suite d'Elisabeth.
ELISABETH, à un ofDcier.
Oui, je partirai seule, et je veux éviter La foule sur mes pas ardente à se porter. Allez, et que ma suite à Londres me devance. (Elle s'adresse à Melvil, et attache ses yeux sur Marie.) Ce peuple en son amour a trop de véhémence. De trop d'idolâtrie il suit ses souverains ; On honore ainsi Dieu, mais non pas les humains. MARIE, appuyée sur Anna, se relévo à ces dciiiiers mois; et ses regards rencontrant le regard lixe d'Elisabeth, elle tressaille, et se rejette avec terreur sur le sein d'Anna.
Ah ! ce regard glacé m'a peint toute son ame.
ANNA, bas.
Sachez vous contenir.
MELVIL, à part.
Dieu!
ELISABETH
Quelle est celte femme?
(Il se fait un moment de silence.) Vous ne répondez pas ?
LEICESTER
Ces murs devant VOS yeux Parlent au lieu de nous et vous répondent mieux.
ELISABETH
Qu'entends-je? on aurait pu.. .Quel est le téméraire?
LEICESTER
Madame, il n'est plus temps de vous montrer sévère ; Et puisqu'enfin le sort amène ici vos pas, Au vœu de votre cœur ne vous dérobez pas.
MELVIL
Oui, Dieu dans ce séjour vous a seul amenée.
Tournez, tournez les yeux vers cette inl'orlunée
Prête à s'évanouir à votre auguste aspect.
(Marie rassemble ses forces pour marcher vers Elisabeth ; mais elle s'arrête toute tremblante à moitié chemin. Ses traits laissent voir le combat violent de sou ame.)
ELISABETH
Eh quoi! qui me parlait de remords, de respect? Je ne vois qu'une femme audacieuse et Hère Que son abaissement rend encor plus altière.
MARIE
Eh bien ! il faut se rendre, et je veux m'y forcer,
A ce dernier opprobre il me faut abaisser.
Fuis, impuissant orgueil de mon ame trop vaine ;
Allons à ses genoux prosterner une reine ;
Allons, sans souvenir des maux que j'ai soufferts, i M'incliner devant celle à qui je dois mes fers. \ Le ciel a prononce, ma sœur, cl je dois croire
MARIE
Qu'il vous a jiislcnipnt acconk' la vicloiie ; Ses iJ('crcl> a nos yeux caclienl leur profondoiir, E! j'adore la main qui fil votre grandeur. JI.»issui\ez niainicnant votre anie généreuse, Reine ; ne laissez pas votre sœur malheureuse, Tremblanteà vos genoux, \oussuppIieren vain; lit. pour la relever, tendez-lui votre main.
ELISABETH
Le ciel, juste entre nous, vous met à votre place. Soustraite à vos fureurs, je dois lui rendre grâce De n'avoir pas permis, que subissant vos lois, On me vil à vos pieds, comme aux miens je vous vois.
MAKIE.
Songez aux changemens des fortunes humaines. Souvent il n'est qu'un pas du trône dans les chaînes. Vous fûtes malheureuse et prisonnière un jour : Craignez du sort vengeur le sévère retour. Un Dieu réside au ciel, qui punit l'arrogance. Redoutez-le ce Dieu, dont la toute-puissance Devant ces nobles lords me courbe à vos genoux ; En mTionorant enfin vous-même honorez-vous, Et ne profanez pas la gloire de deux reines, Et le sang des Tudor qui coule dans nos veines. Je n'ai plus qu'un espoir. Le salut de mes jours Peut-être en ce moment dépend de mes discours. Que ce cœur ne soit pas comme un roc insensible Qu'en fuyant le naufrage on trouve inaccessible. Tant que d'un œil sur moi sévèrement fixé Tombera ce regard immobile et glacé.
Comment pour vous prier trouverai-je un langage*? Ne m'ôtez pas du moins cet horrible courage.
ELISABETH
Et que me direz-vous? Je consens à vous voir; Dune indulgente sœurje remplis le devoir ; Je veux bien oublier que je suis offensée ; Je cède à la pitié dont je me sens pressée. On m'en pourra blâmer ; car vous n'ignorez pas Qui l'on a vu trois fois conspirer mon trépas. (Elisabeth s'est rapprochée de Marie ; les deux lords restent à l'ecarl.)
MARIE
Par où comméncerai-je? et comment à ma bouche Prèlerai-je un discours qui vous plaise et \o\ts louche.' -Accorde-moi, mon Dieu, de ne point l'offenser! Emousse tous les traits qui pourraient la blesser! Touleroi', quand d'un mol mon denin peul dépendre, Sans me plaindre de \ ous, je ne puis me défendre. Oui, vous fûtes injuste et cruelle envers moi. Seule, sans défiance, en vous mettant ma foi, Comme une suppliante enfin, j'étais venue ; Et vous, entre vos mains vous m'avez retenue. De tous les souverains blessant la majesté, Malgré les saintes lois de l'hospitalité, Malgré le droit des gens et la foi réclamée. Dans les murs d'un cachot vous m'avez enfermée. Dépouillée à la fois de toutes mes grandeurs. Sans secours, sans amis, presque sans serviteurs. Au plus vil dénùment dans ma prison réduite. Devant un tribunal, moi reine, on m'a ccndiiile : Eiifi n en parlons plus. Qu'en un profond oubli Toiil W que j'ai souffert demeure enseveli.