SCÈNE m
DIÉGARIAS, INÈS, PÉRÈS.
DIÉGARIAS.
Inès?
INÈS , se levant.
Bonjour, mon pérc.
diégahias.
A quoi pensais-tu donc?
INÈS
A rien.
DIÈGAUIAS.
Quelque mystère ?
INÈS
Je ne vous voyais pas. — Mettez-vous prés de moi.
DIÉGARIAS.
Non.
INÈS
La raison ?
DIÉGARIAS.
Je sors.
INÈS
Vous allez ?
DIÉGARIAS.
Chez le roi.
INÈS
Votre Excellence a donc de ces choses à dire Qui touchent de bien prés au salut de l'empire?
DIÉGARIAS, gravement.
Peut-être...
(Pérès entre.) PÉRÈS, àDiégarias, en lui montrant l'appartement qui précède.
Abul-Bekri, DIÉGARIAS , vivement.
Qu'il entre, je l'attends.
(Pérès sort. — Pendant ce temps, Inès a pris sur une table chargée de fleurs, un vase vide, et s'apprête à sortir. — Diégarias s'en aperçoit et laisse échapper un mouvement d'étonnement.)
INÈS , à Diégarias.
Je descends au jardin et reviens à l'instant, (r.lle sort. — Abul-Bekri entre.)
SCÈiNE IV.
DIÉGARIAS, ABUL-BEKRI.
ABCL-BEKRI, s'inclinant.
Allah vous garde !
DIÉGARIAS, allant :i lui.
Eh bien?
ABLL-BEKRI, lui remettant un parchemin.
Voici les preuve».
DIEGAUIAS,
DiÈGAlilAS, le picnaiil vivement.
Donne !
(Il lii la suscriptioi) :— «A don Gusninn de Castro,
» chevalier, etc., clO) — Il lit la lettre :) « Don Alphonse, au moment de saisir la cou-
f ronnc , » Compte plusquejamais siirnotredévoùment.— » Que vos hommes soientprêts à tout événement. » Vous mettantcette nuit en marche pour Séville, » Soyez, midi sonnant, aux portes de la ville. » C'est demain le grand jour. — Don Luc, don Pe-
[dre et moi, » Nous devons à la chasse accompagner le roi. » Vous comprenez ?.. Tandis que son altesse chasse » El se laisse emporter par sa royale audace, » Nous l'entourons tous trois et faisons hardiment » Du maître un prisonnier, du palaisun couvent...»
ABCL-BEKUT, riant.
Rien de moins circonspect qu'un ami qui sépan- DIÉGARIAS, achevant. [che.
« Adieu. — Signé, don Juan. »
(Tournant la lettre de tous les côtés.)
Pas un mot de don Sanche.
ABUL-BEKIU, à Diégarias.
Celui-là, monseigneur, nous ne le tenons pas. — Il marche sans lais.ser de traces à ses pas.
DIÉGARIAS. [dre,
C'est cependant le seul qui soit vraiment à crain- Non parce qu'il s'observe ou qu'il a l'art de fein- Mais parce qu'avant tout c'est une volonté [dre ; Qui veut ce qu'elle veut avec ténacité. (Frappant sur le parchemin.)
N'importe, je les tiens.
(Aprî-s avoir relu la lettre.)
La précieuse lettre! — (A Abul-Bekri.) D'où te vient-elle ?
ABUL-BEKKI.
D'où?... — Je l'ai conquise, maître.
DIÉGARIAS.
Conquise? et sur qui donc ?
ABUL-BEKRI
Fernand.
Le serviteur
De don Juan?— Ta-l-il pris pour quelque in-
ABDL-BEKRi. quisîteur?
Non.
DIÉGARIAS.
Si je me souviens, tu m'as dit que cet homme Etait brave, fidèle, incorruptible...
ABCL-BEKBI.
En somme, Que, mettant avant tout l'honneur d'être discret, Il se ferait tuer pour garder un secret. — Voilà.
DIÉGARIAS.
Mort ?
ABUL-BEKRI
Vous voyez, pour arriver aux preuves,
Qu'on fait subir aux gens de bien rudes épreuves.
DIÉGARIAS.
C'est horrible.
ABUL-BEKRI
Eussiez-vous mieux aimé, monseigneur, Que je fusse à sa place et qu'il fut le vainqueur ?
DIÉGARIAS.
Voyons... expliquez-vous.
ABUL-BEKRI, avec indifférence.
Vous savez que Séville Est une grande, douce et merveilleuse ville , Où tout le monde dort d'un bon sommeil ; si bien Qu'on peut tuer son homme et lui ravir son bien Et l'enterrer, s'il faut, au coin de quelque rue Sans craindre que sur soi la justice se rue,
DIÉGARIAS.
Au fait.
ABUL-BEKRI, Continuant.
Vous me direz que les gardes de nuit Ne sauraient où donner de la tète à minuit. S'il leur fallait traquer tout coureur d'aven-
[ture... — Fernand longeait les murs d'une vieille masure. Quand il me vit soudain me dresser devant lui : « Arrête! » Il s'arrêta.— « Ton dernier jour a lui, !) Si tu ne me remets à l'instant ton message. » Il essaya d'abord de se faire passage, Mais voyant qu'il fallait prendre un parti, ma foi. Il lira son épée et s'élança sur moi. — Le combat dura peu, car bientôt sur la terre, Je rétendis sanglant d'un coup de cimeterre.
DIÉGARIAS.
C'est bien; va-l'en.
ABUL-BEKRI
Pardon, Excellence, un seul mot.— (Cherchant sous son manteau.) Je liens à vous montrer ce don Juan de Tello Comme Dieu l'a créé, c'est-à-dire un abîme Où régnent sans pudeur la débauche et le crime. (Il tire une lettre.)
Il écrit à don Ruy.
(il lit.)
« Je ne pourrais vraiment, » Mon très cher, le prêter un sol en ce moment, » Car je suis, comme dit ton oncle le chanoine, » Aussi gueux qu'un bedeau surveillé par un (Frappant sur la lettre.) [moine.»
Il ment comme un juif.
DIÉGARIAS, tressaillant.
Quoi?
ABUL-BEKRI, avec un sourire expressif.
Rien... rien.
(Il lit.)
— « Tu dois savoir » Au milieu d'une orgie épouvantable à voir, » Marquis, que j'ai tenu contre le duc de Lerme » Un pari monstrueux.— Un pari qui nous ferme, » Si nous mourons ce soir, la porte du saint lieu » Où l'on vit de musique et d'air pur avec Dieu. »