‹ Magasin théâtralChapitre 733 sur 1475 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Le roi , DIÉGARIAS, puis INÈS.

DIÉGARIAS, baisant la main au roi.

C'est vraiment trop d'honueur,

Sire, pour votre vieux et féal serviteur. —

(Se relevant.) Vous m'avez devancé cependant.

LE ROI, s'asseyant avec nonchalance.

Ah!

DIÉGARIAS.

Oui, sire. — L'intérêt de l'état, du trône, de l'empire...

LE ROI

Des affaires déjà !

DIÉGARIAS.

Monseigneur...

LE ROI

Grand merci !

Ce n'est point pour cela que tu me vois ici. —

(Il écrit.) « Bon pour six cents doublons... » — (S'arrètant.) La somme est un peu forte...

Une simple parure... Eh! pour un roi, qu'im- Dona Quiomar veut. — porte l

(Il signe et remet le bon à Diégarias.) Vite.

DIÉGARIAS, à part.

Encor !

LE ROI

Hâte-toi.

DIÉGARIAS.

Sire...

LE ROI

Je suis pressé.

DIÉGARIAS.

Son Altesse le roi Daignera m'écouter ; ce que je lui veux dire Est grave, sérieux, important.

LE ROI

Plus tard.

DIÉGARIAS.

Sire...

LE ROI

Mon argent.

DIÉGABIAS.

Le devoir m'ordonne ..

D'obéir !

DIÉGARIAS.

Je dois vous rappeler, dussiez-vous m'en punir, Que le trésor est presque épuisé.

LE ROI, un peu ébranlé.

C'est possible.

DiÉGARi.\s, continuant.

Que votre peuple, sire, est un peuple irascible A l'endroit de l'impôt...

LE ROI

Soit.

DIÉGARIAS, continuant.

Que, depuis cinq mois, L'arnicp altend sa paie.

DIÉGMUAS,

LE ROI, se croi&ant les bras sur la poitrine; moitié sérieux , moitié riant.

En vérité, je crois, Dans votre passion de la chose publique, Que vous allez encor me parler politique, M'étaler sous les yeux le sort de mes sujets. L'insolence des grands, leurs trames, leurs projets, Et tout ce sombre amas d'effrayantes pensées , De doutes dévorans, de craintes insensées. Qui font presque toujours que le trône d'un roi Se change en instrument de terreur et d'effroi. — Oh ! parlez-moi plutôt de la brise amoureuse Qui soulève en passant la barque paresseuse. De la chasse bruyante avec tous ses dangers, De la forêt , du ciel , des bosquets d'orangers Où libre dans sa joie on s'écoute, on respire. Délivré du fardeau d'un sceptre et d'un empire...

VIÉGARIAS , gravement.

Vous êtes roi.

LE ROI

Sans doute... et demain, par hasard.

S'il fallait de la guerre arborer l'étendard. Nous n'hésiterions point à tirer notre épée. Dans le sang grenadin plus d'une fois trempée ; A dire à nos soldats : « Le danger va croissant , ))Donc la place du roi doit être au premier rang.» (Riant.) [âme,

Mais pour l'heure j'abdique, et ne suis, sur mon Qu'un chasseur attardé que la chasse réclame ; Or, ne me reliens plus, ou suis-moi sans façons , Tes armes d'une main, de l'autre mes doublons.— Hâte-toi , je t'attends...

(Il fait un pas pour sortir.) DIÉGARIAS, se mettant devant lui.

Dans votre intérêt, sire.

Écoutez...— Ce ne sont plus des mots, des ouï-dire, Des projets avortés, des hommes sans appui , C'est un complot qui doit éclater aujourd'hui.

LE ROI

Qu'as-tu dit ?

DIÉGARIAS.

Un danger imminent vous menace.

LE ROI

Un danger ! Quel est-il ?

Au milieu de la chasse.

Dans un moment donné, vous serez arrêté.

LE ROI

On voudrait attenter à notre liberté?

DIÉGARIAS.

On ose tout. — Voyez vous-même.

(H lui remet la lettre.) LE ROI , après avoir lu, la froisse avec colère. Sur ma vie !

Non, je necomprends pas que l'on nous porte envie, A nous qui ne pouvons sortir de nos prisons Sans faire, sous nos pieds, germer des trahisons,..

(Pause.)

DIEGARIAS.

Je vous ai déjà dit, sire, dans ma franchise. Que l'état ébranlé louchait à quelque crise ; Que les nobles, les grands, ces trop puissans sujets, Fomentaient contre vous de sinistres projets ; Que, si vous ne vouliez doubler leur insolence , El les pousser un jour jusqu'à la violence. Altesse, il vous fallait, parla sévérité. Enchaîner leur audace et leur déloyauté ; Alors, comme aujourd'hui , sans craindre par la D'allumer la discorde et la guerre civile, [ville Vous pouviez, dans sa source arrêtant le poison , Aballre par le pied l'arbre de trahison. Mais si , comme toujours, dédaignant mes paroles. Vous prenez en pitié toutes ces tètes folles , Demain, sire, ils seront , grâce à leur attentat , Assez forls pour changer la face de l'état.

LE ROI, éclatant. [tage ,

Non, non, comme Jean deux, dont je tiens l'héri- Je ne languirai pas dans un lâche esclavage. —

(Se promenant à grands pas.) Je suis las , après tout, moi, le maître, le roi. D'avoir toujours dans l'âme et le doute et l'effroi; D'être ainsi, jour et nuit, cloué dans ma demeure Sans pouvoir en sortir; et de n'oser, une heure, De peur de rencontrer quelque poignard caché , M'arracher de ce trône où je suis attaché... — C'en est trop à la fin ! — Ils me font une vie De larmes, de terreur, de désespoir suivie , C'est bien; mais désormais implacable et méchant, Je leur ferai payer mes larmes par le sang. — (Il prend la plume pour siguer leur arrestation, mais il

s'arrête aussitôt.) Du sang !... —

(Moment de silence.)

DIÉGARIAS.

'Vous hésitez, sire?

LE ROI , jetant la plume.

Non, je pardonne.

DIÉGARIAS.

Ne compromettez pas, sire, votre couronne En laissant à chacun, dans sa témérité, L'espoir de conspirer avec impunité.

LE ROI

J'ai dit.

DIÉGARIAS.

Songez...

LE ROI

Je sais, aussi bien que toi-même, Que trop de bonté nuit à la grandeur suprême, Et, pour punir un traître armé contre mes droits. Que je dois me ranger du côté de nos lois... Mais que veux-tu? — je suis de ces rois débon-

[naires Dont le cœur est stérile en pensers sanguinaires; De ces rois qui se font un pouvoir impuissant Plutôt que de tremper leur sceptre dans ]c sang.

ACTF I, SCENK VU.

BIÉGAniAS.

Ces rois, songez-y bien, quand survicnl In tempête, Perdentsonvent, seigneur, la couronnnc et la tête.

LE ROI

Ils meurent sans regret.

DIÉGARIAS.

Mais non pas sans remord , D'avoir laissé germer des semences de mort , De haines, de douleurs et de guerres civiles , Et de corruptions, et d'ambitions viles, Au milieu d'un pays qui , de leur royauté , Attendait le bonheur et la tranquillité. — (En ce moment, Inès entre, tenant à la main un vase plein <Ie fleurs. Elle n'est vue de personne.)

LE ROI , avec répugnance. [times,

Que mes droits sur leurs jours soient ou non légi- Ce serait me couvrir du sang de trois victimes.

DIÉGARIAS.

Je vous ai conseillé d'agir avec vigueur. Non de passer, Altesse, à l'extrême rigueur. Un châtiment suffit.— Qu'un seul des trois périsse, Et le calme et la pais naîtront de son supplice.

Et lequel ?

DIÉGARIAS.

Celui qui , bravant votre courroux, Pour la troisième fois conspire contre vous ; Don Juan.

INÈS , d'une voix étouffée.

Gratid Dieu ! don Juan !...

LE ROI , après une pause.

Je m'explique avec peine Comment par sa fierté, ses trahisons, sa haine. Il ne m'a pas guéri de ces terreurs d'enfant Qui me font reculer devant un peu de sang... — Mais n'importe.. .—Je veux, loin de ton influence, Examiner son crime et peser ma vengeance. A demain.

(Diégarias veut répondre'; le roi avec autorité:) A demain.

(Diégarias s'incline. Le roi appelant:)

Don Sanche !

DON SANCHE, du'seuil de la porte du fond.

Monseigneur?

LE ROI, à don Sanche.

De ma part, à l'instant, dites au grand- veneur Que la chasse est remise.

DON SANCHE, à part, en s'éloignant.

Allons, c'est à refaire.

LE ROI , 5 Diégarias en lui donnant sa main à baiser. Es-tu content?

(Le saluant de la main.)

Je vais songer à cette affaire.

(Il s'éloigne. — Diégarias l'accompagne. --- Inès sort de l'endroit où elle s'était cachée.)

OOCOûOC OOOOOOOOOOOOOdOwOvdOOOOOOOOOO 000000 C0030000

Page 1