SCÈNE vu
INÈS, DIÉGARIAS.
DIÉGARIAS, à Inès.
Te voilà revenue ?
IWÈS , s'efforçaiit de sourire.
Est-ce trop tôt, seigneur?
DIÉGARIAS. [cœur.
Trop tôt?... Ne sais-tu pas, toi qui vois dans mon
Lorsque je vais courbé sous le fardeau de l'âge ,
Quel est l'angequi vientadoucir mon voyage?... —
(L'embrassant., Je l'aime. —
INÈS
Je le sais... Cependant... dites-moi... Quand vous étiez ici... causant avec le roi... Si j'étais arrivée, ignorant sa présence, Au milieu d'une grave et haute confidence. Et que bien malgré moi quelques mots indiscrets Fussent venus me mettre en tiers dans vos secrets. .. Qu'auriez-vous fait?
DIÉGARIAS, souriant.
J'aurais l'épouvante dans l'âme , Desavoir mon secret au pouvoir d'une femme. — Et toi, que ferais-tu?...
INÈS
Moi?
DIÉGARIAS.
Toi.
INÈS, avec résolution.
Dans ce moment , Je dois parler sans voile et sans déguisement.
DIÉGARIAS.
Qu'est-ce donc?
INÈS, montrant l'endroit où elle s'était mise. J'étais là.
DIÉGARAS.
Que dis-tu ?
INÈS
Mon bon père.
DIÉGAIUAS,
Jedis que je vous veux moins dur et moins sévère.
DIÉGARIAS.
Mais...
INÈS, vivement.
J'ai tout entendu.— Vous demandiez au roi La mort d'un grand seigneur, nommé don Juan, Quel crime a-t-il commis? Oh! dites... [je croi.
DIÉGARIAS.
Il conspire.
INÈS
Contre vos jours?
DIÉGARIAS.
Non, ma fllle.
INÈS
Contre l'empire?
DIÉGARIAS.
Tu l'as dit,
INÈS, à part
Du courage, ô mon Dieu ! —
(Haut.)
Je comprend, Selon vos lois du moins , qu'un attentat si grand Appelle sur sa tête une prompte justice, Et veut que l'échafaud soit son moindre sup- Cependant quand le roi, lui le seul offensé, [plice... Répugne à se venger sur ce jeune insensé, [bonne, D'oti vient, répondez-moi, vous dont l'àme est si Que vous vous opposiez au maître qui pardonne ?
DIÉGARIAS.
Son intérêt le veut.
INÈS
Mon père, assurément, Un roi ne peut rien perdre à se montrer clément ; Ainsi laissez-le donc, et libre et sans contrainte, Mériter notre amour et non pas notre crainte.
DIÉGARIAS.
Vous voyez le présent, moi, je vois l'avenir.
INÈS
Le sang porle malheur.
DIÉGARIAS.
Il faut parfois punir.
INÈS
Mais ne craignez-vous pas, à la un, que l'envie, Essayant de ternir l'éclat de votre vie. N'attribue, ô mon père, à quelque inimitié Tant d'obstination et si peu de pitié?
DIÉGARIAS.
Que m'importe ! pourvu que tu saches, ma fille. Que ton père en frappant n'a vu que la Castille.
INÈS
Et qui vous dit, devant une telle rigueur.
Que le doute n'a point pénétré dans mon cœur?
Ne parle pas ainsi.
INÈS
Je suis peut-être folle, Mais pour me rassurer j'allends votre parole.
Jurez-moi, monseigneur, et cela hautement. Que pour lui vous n'avez aucun ressentiment. — Vous hésitez? —
DIÉGARIAS.
Jamais. — Cette race hautaine A trop su mériter mon implacable haine. — Laisse-moi... laisse-moi le haïr.— Sur mon front Ses aïeux ont versé le mépris et l'affront.
INÈS. [pagne
Que parlez-vous d'affront , vous dont toute l'Es- Honoreles vertus?... que la gloire accompagne?... Vous, peuple d'origine et simple aventurier, Que son altesse a fait ministre et trésorier ?... —
DIÉGARIAS.
C'est vrai. Mais si demain quelqu'un, dans cette Que je viens de sauver d'une guerre civile, [ville Déchiffrant le passé sur mon front soucieux, Me jetait devant tous le nom de mes aïeux. Tu verrais mon pouvoir crouler à l'instant même , Et mon nom si vanté devenir un blasphème. — Je ne serais si haut que pour tomber plus bas. — Je sais ce que je dis... je n'exagère pas... —
INÈS
Quel terrible secret, me cachez-vous, mon père? —
J'ai dû, pendant quinze ans, vivre dans le mystère.
INÈS
Achevez. ..
DIÉGARIAS.
J'y consens, et cela sans regret, Car tu peux maintenant me garder mon secret.
INÈS
Mon Dieu ! que vais-je apprendre ?
DIÉGARIAS, après avoir regardé autour de lui. Écoute-moi, ma fille.
INÈS
J'écoute.
DIÈGAlllAS.
Mes amis, l'Espagne, la Castille, Toi surtout, me faisant un Dieu comme le lien , Chrétienne par le cœur, tu me croyais chrétien... Vous n'aviez pour juger qu'une fausse apparence. INÈS, bas. [croyance...
Vous n'êtes point chrétien?... quelle est votre Votre religion... votre Dieu... votre foi?... — Répondez.
DIÉGARIAS.
Mes malheurs te répondront pour moi. — A vingt ans... — il n'est rien d'impossible à cet
âge,- J'avais levé les yeux , moi pauvre et sans lignage. Sur une fille noble, et riche, et de grand nom. Dont on vantait partoutl'illustreet vieux blason.— C'était Bianca ta mère. — Au prochain monastère. Elle allait chaque soir prier une heure entière.— Je la voyais ainsi.— Morne et silencieux ,