SCÈNE VI
DON JUAN, ABUL-BEKRI, les Seigneurs.
DON JCAN , se retournant.
Qu'as-lu dit ?
ABUL-BEKRI
Je viens, conite, Pour te sauver.
DON .lUAN , lui prenant la main.
Oh! sois béni.
Ton fime est prompte.
Sais tu que celte main que lu presses si fort, Etait armée hier pour le donner la mort ?
(Don Juan laisse retomber sa main.) Je vois que tu comprends ; à mon heure suprême, Si je sauve un chrétien, ce n'est pas que je l'aime.
(S'appuyant sur un fauteuil.) J'ai lutté jusqu'au bout contre le sort du moins.— Dérision I... folie !...
(iVvec irritalion.) Avoir mis tous ses soins Durant trente ans entiers, 6 pensée importune!
A guetter les instans de faire sa fortune Quand ce moment arrive, eh bien : il est trop tard, Oui, trop tard... Un bon coup d'épée ou de poi-
[gnard...
Oh ! dussé-jc rouler au fond de la géhenne. Le traître sentira les effets de ma haine!...
DON JUAN
Quel projet, quel espoir conduit ici tes pas?
ABUL-BEKRI
Je viens pour me venger.
DON JUAN
De qui?
ABUL-BEKRI
Diégarias.
DON JUAN
Que l'a-t-il fait ?
ABUL-BEKRI, montrant sa poitrine ensanglantée.
Regarde.
(Mouvement de don Juan ; il Is retient par la main.) Écoute.
(Il s'asseoit. — Il parle avec peine.)
0 destinée! — C'était écrit. — Après unelulte obstinée.
Son valet... me crut mort... et partit.
(Portant la main à sa poitrine.) Ciel!
(Continuant.)
Alors...
La main sur ma blessure... unissant mes efforts...
Je me traînai sans bruit... comme un serpent. —
[La rage...
M'animait. — Votre barque était prés du rivage... Je m'y jetai...— Bientôt le courant m'entraîna. — Je voulais voir le roi... venant de Triana... L'alcade m'aperçut... Me voilà.
(Il s'atTaisse sur lui-même.)
DON JUAN
Dieu !
ABUL-BEKRI, reprenant des forces.
Mon heure Semble approcher... Allah ne veut pas que je
[meure Avant que vous sachiez ce qui m'amène ici.
DON JUAN
Explique-toi... Voyons.
Oh!
DON JUAN
Tu disais?...
ABUL-BEKRI
Voici.
(Au moment où il va parler, un page entre.)
LE PAGE, criant.
Le roi !
(Le roi entre , suivi de don Gaétan , qui reste dans le
fond. — Les seigneurs dérobent Ahdul-Bekri aux
regards.)