DUBREUIL, EUGÈNE
DUBREUIL
Je t'attends en ces lieux au moins depuis une heure. Ton message est-il fait? Tu sors de leur demein-e : Allons, explique-toi, parle, que t'a-t-on dit?
EUGENE, avec importance.
De tout ce que j'ai fait je vous dois le récit.
DCBRECIL, l'interrompant.
Sois bref, mon cher Eugène, et ne fais pas l'aimable. A l'esprit déplacé bêtise est préférable.
EUGÈNE
Je vais donc vous parler tout naturellement; Mais ne me traitez pas si rigoureusement. Moi qui par-tout vous vante et vous sers avec zèle. Moi qui, depuis un mois, vous ai pris pour modèle.
DUBREUIL
Le bel élève encor que je vais faire là!
EUGÈNE
Ménagez-moi, monsieur.
DUBREUIL
Achève.
EUGÈNE
M'y voilà.
J'ai remis votre lettre ; et , s'il faut tout vous dire , Deux fois, en la lisant, elle a daigné sourire. Habile messager, j'ai saisi l'à-propos ,
Et me suis à-peu-près exprimé dans ces mots : Mesdames, ai-je dit, un homme de mérite Vous demande l'honneur de vous rendre visite. Il croirait en effet manquer à son devoir, S'il négligeait encor le bonheur de vous voir; Et monsieur de Valcés, galant auprès des belles. Pour vous faire sa cour aura bientôt des ailes , Si vous le permettez.
(Il contrefait madame Dubreuil. ) Je ne le permets pas , A répondu la mère; et tu peux, de ce pas, Lui dire ([ue je sais apprécier son zèle ; Que des hommes galants je le crois un modèle : Mais son esprit malin me donne quelque effroi ; Le bruit de ses talents est venu jusqu'à moi. J'ai voulu répliquer: mais, hélas ! soin frivole, Cn geste noble et fier m'a coupé la parole; Et cette belle dame, avec un seul regard , M'a fort bien exprimé. Retirez-vous, bavard.
DUBREUIL
On ne veut pas me voir ; l'aventure est étrange !
EUGÈ.NE.
C'est dommage, monsieur, car la fille est un ange.
DUBREUIL
Elle te plaît ?
EUGÈNE
Beaucoup.
DUBREUIL, avec ironie.
Tu crois à sa candeur?
LF. MEniSAVT,
LE MEDISANT.
EUGKSE.
Comment, s.ins la connaître!...
DUBREUIL
Eh ! je la sais par cœur.
EUGÈ>'E.
En la voyant , monsieur, vous serez moins sévère.
DUEREriL.
Déjà ne suis-je pas accusé par sa mère , Qui pense que médire est mon plus doux penchant, Et qui, sans me connaître, en moi voit un méchant? Moi, méchant! Trop souvent, bienFaisant en pa-
[ rôles, On n'offre aux malheureux que des discours frivoles; Moi, dès que j'en vois un , je vole à son secours, Et j'offre mon argent, et non pas mes discours. Médisant ! Il est vrai que j'ai quelques malices. Que de plus d'un fripon j'ai démasqué les vices , Et que sur les défauts de la société Je m'exprime souvent avec sincérité. [pables? Mais, quoi! les hommes francs sont-ils donc si cou- La franchise est toujours utile à nos semblables, Tandis que les flatteurs et les vils complaisants, Qui brûlent pour le vice un misérable encens, Aup^mentent les travers dont notre siècle abonde; Et l'on nuit à chacun en flattant tout le monde.
EUGÈNE
C'est penser à merveille, et vous avez raison De donner aux flatteurs cette bonne leçon. Tous ces gens mielleux ont fausses apparences ; Ils comptent vous payer avec des révérences.
DUBREUIL
Qui les retient ici? Quels soins mystérieux Dans un hôtel garni les cachent à mes yeux ? Envers moi leur conduite est d'un triste présage ; La mère avec pruelence évite mon hommage. Ce refus indiscret annonce sou effroi ; Elle craint les regards d'un homme tel que moi , Et je puis éclairer, par un discours sincère, Les dupes qu'à Paris peut-être on voudrait faire.
EUGÈSE.
Cette dame n'a point mérité ces soupçons.
nUBREUIL.
Pour en parler ainsi j'ai de bonnes raisons. Vois si je la connais! Cette belle élégante Parle de ses trente ans ; mais elle en a quarante.
EUGÈSE.
Oui, quarante à-peu-près.
DUBREUIL
Modeste en son maintien.
Quoiqu'elle ait peu d'esprit, elle parle assez bien. Dans SCS moindres désirs elle a de la manière ; Sa démarche affectée est lourdement légère. Madame , à sa province accordant son mépris , Ne trouve rien de bon hors des murs de Paris.
EUGÈNE
Puisqu'en fait de portrait vous êtes passé maître , Que vous jugez les gens , même sans les connaître, De Rose, dites-moi, monsieur, que pensez-vous? DUBREUIL, après un silence ironique.
» Je crains de le le dire.
EUGENE
Eh! monsieur, entre nous Pourquoi ne pas parler?
DUBREUIL
La petite est jolie ; Mais je la crois portée à la coquetterie.
EUGÈNE
Je suis très clairvoyant, et m'apercevrais bien...
DUBREUIL
Dans les ruses d'amour le plus fin n'y voit rien ; Les flèches de ce dieu, mon cher,sont si légères! D'ailleurs on se console en voyant ses confrères : Ce petit accident, tu le sais comme moi. Arrive à bien des gens qui valent mieux que toi.
EUGÈNE, fàcbé.
Ce petit accident, monsieur, ne peut me plaire.
DUBREUIL
Oublions tout cela, parlons d'une autre affaire.
Ces dames vainement se cachent à mes yeux.
Je prétends les connaître , et pour les juger mieux.
Et rendre, s'il le faut, justice à leur mérite,
Va , cours, etviens me faire un rapport au plusvite.
EUGÈNE
Monsieur,pourles connaître ilnousreste un moyen.
DUBREUIL
Ce moyen , quel est-il?
EUGÈNE , réfléchissant.
Non, cela n'est pas bien ; Rose se fâcherait.
Que parles-tu de Rose?
Sur ces dames tu crois qu'elle sait quelque chose?
EUGÈNE
Avec elles souvent je l'entends parler bas ;
Mais Rose est trop discrète, et ne vous dirait pas...
DUBREUIL
Les femùies avec moi parlent en dépit d'elles.
EUGÈNE
Serait-il vrai ?
DUBREUIL
Dans peu j'aurai de leurs nouvelles.
EUGÈNE
Rose vous céderait, et médirait aussi?
DUBREUIL
J'en réponds.
EUGÈNE
Je vais donc vous l'envoyer ici.
(11 sort.)
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