‹ Magasin théâtralChapitre 823 sur 1475 · LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LA CAMPAGNE

SCEiMi 111.

MATHIEU , M"'« D'AIGUEPERSE, UR- SULE, CESAR, en costume de voyage, COLOMBET.

Colombet va au-devant de César, qui se jette dans ses bras.

César. Mon ami !

COLOMBET. Mon cher César!

césar. Voilà le premier moment de joie que j'aie éprouvé depuis longtemps! (Se tournant vers tes dames.) Ah! mesdames, pardon I mais après une si longue absence, le plaisir de retrouver un ancien camarade ..

COLOMBET. Cet excellent ami!

César, à Colomhet. Madame (^lonibet?

COLOMBET. Oui, la jeune!

César. Permettez-moi, madame, de vous présenter mes hommages, et d'adresser mes compliments à Colombet. [Gaiement.) Nous autres marins, nous sommes connus par notre franchise, et nous ne fardons pas la vérité. Mon ami, ta femme est charmante I

URSULE, se levant à moitié. Monsieur!

CÉSAR. On n'est pas plus jolie.

M"* d'Aigueperse échange un regard avec M. Mathieu.

COLOMBET, bas, en le tirant par son habit. Hum! hum!

CÉSAR. Hein ! mais à moins d'être aveugle, on doit convenir qu'il est impossible de rencontrer de plus beaux yeux et une taille plus élégante!

URSULE. Monsieur...

M"'* d'aigueperse, bas. Ne répondez pas.

COLOMBET, bas, à César, même jeu. Tu n'as pas le sens commun.

César. Eh ! mais je ne vois pas ta chaiv raanle sœur, Pauline.

COLOMBET. Oh! ma sœur!...

M"'« d'aiguepebse. Elle étudie dans sa chambre, monsieur !

césar. Ah! [Bas, à Colombet.) Celte vieille dame?

COLOMBET. Ma belle-mère !

César salue M™« d'Aigueperse, qui se lève à moitié.

CÉSAR, bas, après l'avoir saluée. Beauté sévère. Et ce grand monsieur qui ne dit rien, c'est ton beau-père?

COLOMBET, toussant pour le faire taire.

Hum! hum! (Haut.) * Monsieur Mathieu, un de nos amis !

URSULE. De nos bons amis.

César salue, Mathieu s'incline légèrement.

CÉSAR. Ah ça , mon cher Colombet, avec toi j'agis sans façon, en vrai marin, comme autrefois, comme au temps où nous n'avions qu'un seul domicile, non pas le tien, non pas le mien, mais le nôtre. . . en ami, en camarade.

Mathieu, d'Aigueperse, Ursule, C<L:îsEDet. César.

M'"' d'aiguepebse. Caraarade de l'université ?

COLOMBET. Collège Henri IV, belle maman.

CÉSAR. Aussi, tu vois... j'aurais cru manquer à notre vieille amiiié si j'eusse oublié ta dernière lettre que j'ai reçue au pied des Pyramides ; cette lettre qui m'apprenait ton mariage, et me sommait de ne pas descendre ailleurs que chez toi.

COLOMBET, un peu embarrassé. Certainement !.,.

Mme d'Aigiieperse échange un rpgard avec Mathieu.

CÉSAR. Ainsi cette chambre que tu m'offrais, je l'accepte.

COLO.MBET, avec abandon. Très-bien?...

une chambre fort agréable et tout à fait libre en ce moment... comme cela se trouve! (5e reprenant, avec embarras à Ursule.) C'està-dire libre... est-elle libre, chère amie?

URSULE. Je le présume.

CÉSAR. Mile pardons, madame... mais si je dev;iis déraiigtr quelqu'un...

l'RSULE. Mon Dieu! monsieur...

M'"* d'aigl epep.se, bas à Ursule. Ne répondez pas.

COLOMBET. Au contraire , nous sommes ravis, enchantés... n'est-ce pas, chère amie?

César. 3Ierci ! plus tard je ferai venir mon bagage et puis quelques petits cadeaux que je prierai madame d'accepter*.... Ils n'ont qu'un mérite : c'est de venir de loin 1 Pour toi, je t'apporte de merveilleux cigares.

COLOMBET, effrayé. Pour moi!... Je ne fume pas !

CÉSAR , regardant Ursule. Tu ne fumes

{ilus?... je comprends; tu fais bien. Puisque u m'offres l'hospitalité, que j'accepte... Ah! ça, l'amitié permet certaines indiscrétions... Tu n'as pas déjeuné?

Même jeu entre Mma d'Aigueperse et Mathieu.

COLOMBET. Non... pas encore !

CÉSAR. C'est à merveille ! je meurs de faim... Ce diable de conducteur, qui vient me réveiller au milieu de la nuit pour m'avertir qu'on va déjeuner! à quatre heures du matin, c'était trop tôt... tu penses bien que je l'ai envoyé promener. ( Même jeu entre M'°* d' Aigueperse et Mathieu ; Colombet seffoT e de rire en regardant sa femme, qui reste impassible.) De sorte qu'en ce moment le déjeuner viendrait un peu plus à propos... Vous passiez dans la salle à manger, peut-être ?

COLOMBET, avec embarras. Non... c'est que ce n'est pas encore notre heure... Nous avons l'habitude de ne rien prendre avant midi.

CÉSAR, riant, Ohl ceci, c'est trop tard... c'est très-mauvais pour la santé. [Regardant

' Malhieaj M»* d'Aiguep«r»e, Ursule, Céstr, Co-

sa montre.) Encore une heure. Tiens, mon ami, je ne veux pas déranger tes habitudes... pas de cérémonie, de grâce. {A mi-voix.) Mais franchement, je n'attendrai jamais jusque-là ; et tu serais bien aimable de me faire servir.

COLOMBET. Comment donc?... à l'instant même I

CÉSAR. Oh! la moindre chose... De la viande froide, du pâté... ce qu'il y aura.

COLOMBET, à part. Aïe! aïe!

M""' d'aigueperse, en souriant. Monsieur ignore sans doute que nous sommes dans le carême.

CÉSAR. C'est vrai, madame, je l'avais oublié; vous êtes peut-être dans l'usage... (i Colombet.) Toi aussi?... Ah! pardon; n'estce que cela ? peu m'importe 1 liberté tout entière... je suis tolérant. D'ailleurs, j'aime beaucoup le maigre, surtout quand il n'y a pas autre chose. Et pourvu que tu me donnes une bouteille de bon vin... car tu dois en avoir. . tu es un amateur.

URSULE. Mon mari?... il ne boit que de l'eau !

COLOMBET. Oui... par ordonnance... du médecin.

CÉSAR. C'est différent. Mais tu me diras le nom de ton docteur.

COLOMBET. Pourquoi?

CÉSAR. C'est que si jamais je suis malade, j'en ferai venir un autre.

M"' d'aigueperse, se levant, ainsi qu Ursule. Monsieur , puisque vous ne pouvez attendre, nous allons, ma fille et moi, donner des ordres pour votre déjeuner.

CÉSAR. Ah ! mesdames...

M"" d'aigueperse. Mon gendre, vous n'oublierez pas... cette circulaire.

MATHIEU. Oh ! je vois bien que si je ne m'y mets pas nous n'en finirons jamais.

COLO.MBET. Vrai? vous allez m'aider un peu ?, . . que vous êtes bon !

M"^ d'aigueperse. Trop bon!.... Quel ton! [A Ursule.) Suivez-moi, ma fille. {Saluant César.) Monsieur.

URSULE. Me voici, ma mère. (De même, à Colombet.) Quels principes!...

Elle fait ta révérence à César qui la salue; elles sortent. M. Mathieu, s'assied au bureau.

COLOMBET, à part. Il paraît que mon ami César n'a pas de succès.

MATHIEU, osais; COLOMBET, CÉSAR.

CÉSAR. Ta femme, mon ami, a on air de bonté, de candeur!...

COLOMBET, tans voir Mathieu. Mais oui, elle est fort bien, ma femme... Tu ne la

LE MARI A LA CAMPA(;,NE

connaissais pas ? j'avais eu son père pour tuteur. ..

CÉSAR. Je comprends... c'est un mariage de convenance.

coLOMBjeT, riant. Oui, un règlement de comptes... Ce cber César 1 il a bien dû t'étonner, mon mariage!

CÉSAR, de même. Je t'en réponds!.., qui diable m'eût dit que toi, que, j'avais quitté bon vivant, joyeux convive, toi qui menais si rondement la vie de garçon...

COLOMBET, de même. C'est vrai !

CÉSAR. Tu manquerais si vite à tes principes... car c'était toi qui nous mettais en gaieté. . . et qui faisais à ces pauvres maris une guerre !...

COLOMBET. A mort!.... C'était amusant!

c'était... {Apercevant Mathieu qui écrit en prêtant V oreille.) Ah!

CÉSAR. Hein? tu dis?...

COLOMBET, changeant de ton. Moi, mon cher, je dis que tu exagères... J'étais un bon enfant, si tu veux; mais j'ai toujours eu des idées... que... et puis.... j'ai élé élevé dans des habitudes... si raisonnables... (Elevant la voix. ) D'ailleurs, ma femme m'a réconcilié avec le mariage; elle est si bonne, ma femme!...

CÉSAR. Et si jolie ! si modeste !. . . Les compliments la font rougir.

COLOMBET, riant. Je crois bien! elle était indignée... Tu vas lui parler de sa grâce, de ses beaux yeux, de sa jolie taille... et devant sa mère encore! (// s arrête à un mouvement de !\Jathieu.) Diable d'homme!

CÉSAR, riant. Ah bah ! il me semble qu'une femme aime assez qu'on lui dise qu'elle est jolie.... quand elle l'est.... et même quand elle ne l'est pas... Est-ce que ces dames seraient un peu prudes?

COLOMBET. Eh 1 non... humîhum! non, au contraire... c'est que vous autres mililains, vous autres marins, vous avez une admiration un peu vive... Et tu conçois... une femme comme la mienne... comme j'en désirais une...

CÉSAR. Comment?

COLOMBE'!'. jNon pas pourtant que... Ah! Dieu, elle comprend très -bien que dans le monde... mais enfin, je ne suis pas fâché de te prévenir, c'est plus sûr.

CÉSAR. Ce n'en est pas pour cela plus clair. Sois tranquille : je sais ce qu'on doit aux dames d'égards, de réserve; mais ici, que diable ! entre hommes.. . il faut de l'abandon. [À Mathieu, qui remue des papiers.) N'esice pas, monsieur?... Je n'aime pas les Tartufes !

COLOMBET, à part. Oui, il tombe bien î

MATHIEU. Pardon, monsieur... je n'ai pas eRtendn...

COLOMBET, à part. Il n'a pas perdu uu mot. [Uout.) Monsieur me pariait de ma femme, de mon bonheur.

MATHIEU, se levant *. Monsieur n'est pas marié ?

CÉSAR. Non, heureusement!

COLOMBET, toussant. Hum, hum!

CÉSAR, sans y faire altention. Car si je l'éiais, ce serait sans doute avec la femme la plus coquette, la plus perfide... Mais si jolie. .. et tu sais, nous deux nous avons toujours aimé les jolies femmes...

COLOMBET, Moi, je... (fia5.) Tais-toi !... CÉSAR. Hein ? est-ce que tu ne les aimes plus?...

COLOMBET, bas. Eh! si fait!... mais tais- I toi ! [Haxit. ) Et tu disque cette dame... ! CÉSAR. H y a un an, tiens... un peu avant j ton mariage...

j COLOMBET. W y avait de la sympathie entre I nous.

[ CÉSAR. Je l'aimais de toutes les forces de j mon âme !... c'était une de ces passions qui j semblent n'avoir rempli voire cœur des espérances les plus enivrantes que pour y laisser ensuite plus d'amertume et de regret.. MATHIEU. El cela, monsieur, a tini?...

CÉSAR. Par un coup d'épée.

COLOMBET. Vraiment?

MATHIEU- Vous VOUS êtcs battu ?

CÉSAR. Et j'ai élé blessé comme un

mari... c'est tout simple... c'était moi que l'on trompait! Oh! j'étais fou... je le suis encore... Car le temps, l'absence de celle que j'aimais, le souvenir de sa perfidie, rien n'a pu me guérir de mon amour... aussi, je viens à Paris pour m'étourdir, me console?, et j'ai compté sur toi.

COLOMBET. Sur moi?...

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