‹ Magasin théâtralChapitre 838 sur 1475 · CÉSAR, COLOMBET · texte numérisé non relu

CÉSAR, COLOMBET

CÉSAR. Mais, en vérité, je te regarde, je t'admire... ie ne te reconnais plus.

ta.

MAGASIN THKATRAL.

COLOMBET. Ah ! c'est qu'ici, tu vois... pas de foiitrainte... pas de mines renfrognées... de la gaieté et du plaisir à discrétion... Frappej ie Champagne... passez le punch... commencez la valse... et vive la liberté I

CÉSAR, riant. Ha! ha! haï... mais explique-otoi !.. .

COLOMRET. Rien... tu es ici pour t'amuser, amuse loj ! cola te distraira de tes diagrins d'amour... ici on n'a jamais de regrets, on n'a que des espérances!...

CÉSAR. On est bien heureux! mais tu me diras au moins où je suis.

COLOMBET. Chez la femme la plus aimable, la plus séduisante, la plus... ce qui ne l'empêche pas d'être d'une sévérité... fort désagréable, (riant) avec l'idée de Justine... Ha ! hu ! ha ! elle est charmante !

CÉSAR. Mais je suis pour elle un inconnu.

COLOMBET. Je te connais, moi ; je vais te présenter, cela suffît.

CÉSAR. Comment ! mais tu es donc ici?...

COLOMBET. Ici? mais pas mal, pas mal!... presque comme chez moi, c'est-à-dire comme je devrais être chez moi!

CÉSAR. Ah ça, et ta femme ?

COLOMBET. Chut!... ici je n'en ai pas; je suis libre, je suis garçon... je respire à mon aise!. .. Oh! cela t'étonne : si grave ce matin, et maintenant si léger... c'est qu'il y a deux hommes en moi, l'un esclave, triste et maussade.. . c'est le mari. .. c'est ce que tu m'as vu tantôt; l'autre, hbre, sans souci, sans femme, sans belle-mère surtout... et le voilà.

CÉSAR. Ah! mon Dieu! mais tu paraissais heureux là-bas.

COLOMBET. Oui, heureux , heureux!...

l'homme le plus ennuyé, le plus enchaîné, le plus infortuné... que tu aies vu dans tes voyages. .. sur terre et sur mer ! c'est que, mon pauvre César, tu ne peux savoir tout ce que j'ai souffert depuis ce jour qui fut, comme on sait, le plus beau jour de ma vie 1

CÉSAR. Depuis ton mariage 1

COLOMBET. Et voilà ce que je ne pouvais te dire chez moi, où tous mes pas sont épiés, où toutes mes paroles sont entendues !

CÉSAR. Eh quoi! ta femme?....

COLOMBET. Ma femme!... oh ! ce n'est pas elle ; si elle était seule, je finirais par lui faire entendre raison. Mais sa mère, sa mère... tu sais, la vieille qui t'a prié poliment de...

CÉSAR. Oui.. . j'ai cela sur le cœur.

COLOMBET. Ha! ha! ha! pauvre ami! je te vois encore sortir tout penaud... la drôle de figure ! {Changeant de ton.) C'est un enfer, vois-tu!

CÊSAB. Mais aussi, qnana wt a it asaihetirr d'épouser une famille, on ne saurait prendre trop de précautions. Une belle-mère! ce n'est

pas trop de la moitié de Paris, les boulevards ou les quais, pour la tenir à distance...

COLOMBET. Oh! si c'était à recommencer !.. . mais on est si faible, si imprévoyant, sous la lune de miel.. . on ne voit que le présent, et le présent est si beau!... tout parait bien, tout plaît de la personne qu'on aime... Et puis ma femme était si jeune, j'étais enchanté d'avoir auprès d'elle un guide, un Mentor ! j'encourageais moi-même cette dé-' voiion qui était une garantie de plus. Je l'accompagnais volontiers aux offices pour ne pas la quitter. J'ordonnais gaiement que l'on servît maigre trois fois par semaine... j'avais d'ailleurs des principes raisonnables qui s'arrangeaient de tout cela ; et je me mettais moimême, sans m'en apercevoir, sous le joug de la belle maman, qui bientôt régna en tyran sur notre jt^une ménage. Quand plus tard je voulus prendre d'autres habitudes... pas moyen ; il me fallut essuyer des sermons en quatre points, si longs, si ennuyeux, que, ma foi... j'aimai encore mieux rester au régime ; je voulais par moment faire des observations, sortir, m'amuser, secouer le joug enfin ; mais alors c'étaient des pleurs, des cris, des scènes... ce que je déteste le plus au monde ; tu sais, je n'airne pas les discussions : quand il faut se battre, je déserte. Aussi, pour avoir la paix, j'ai pris un parti désespéré : c'est d'être toujours de l'avis de ma belle-mère ; je lui appartiens ; elle me fait aller à droite, à gauche, comme un soldat; je mange à ses heures; je vais où elle veut; ses opinions sont les miennes ; son journal est le mien. . . c'est ennuyeux, c'est bête, tout ce que tu voudras... mais au moins, je vis tranquille, je jouis de sa confiance, que je justifie, comme tu vois. ..et j'ai du moins le plaisir de pouvoir l'envoyer, bien bas, à tous les diables... c'est un soulagement!

CÉSAB. Ceci est grave. Mais voyons, n'y avait-il pas moyen, puisque ta femme est plus traitable, dis-tu, de balancer, par ton influence de mari, l'influence de ta belle-mère, de vous entendre, pour vous révolter ensemble?

COLOMBET. Miséricorde! ma femme 1...

mais tu l'as bien vu, c'est encore pis ! Elle est de bonne foi, elle... au delà du cercle où sa mère l'a renfermée , il n'y a plus pour elle qu'un abîme, un chaos... Elle vit les yeux baissés ; tout ce qui sort de ses habitudes la fait trembler ; la distraction la plus innocente que je lui offre la fait rougir comme un péché, un gros péché... Et si je te disais jusqu'où vont ses scrupules... tu ne me croirais pas... Elle a sa chambre à elle, où je n'entre pas toujours sans sa permission, c'est-à-dire sans la permission de la belle maman ; car c'est el\a qui dirige, ou plutôt c'est monsieur Mathieu

LE MARI A r,A r.AMPAGNF.

bureaucrate, envieux, insinuant, cafiird, m<?lant à froid ses passions et ses intérêts. .. et nous apportant ici le despotisme dont il se plaint ailleurs... c'est un contre-coup, il gouverne ces dames ; moi, je ne viens que le quatrième; je suis le maître de la maison, mais nn maître constitutionnel... je règne peu, et je ne gouverne pas du tout

CÉSAR. Mais c'est intolérable î

COLOMBET. C'est révoilant!

CÉSAR. C'est à n'y pas tenir!

COLOMBET. Aussi, je n'y ai pas tenu. Ces principes que je respectais, on me les avait rendus odieux. . . et un beau jour je m'échappai sans rien dire... on me croyait au sermon! C'est un de mes cousins, Bacot, notre camarade, qui m'amena dans cette maison, où une femme charmante appelle tous les plaisirs avec autant de vivacité qu'on en met chez moi à les fuir. Il me présenta gaiement comme un aimable provincial, riche célibataire... logé hôtel des Princes. ..où en effet j'ai loué un petit appartement pour me transformer en jeune élégant. Dès qu'on me laisse sortir seul, pour une conférence, un sermon, une retraite, ou que je me fais envoyer à notre campagne sous un prétexte quelconque, alors...

CÉSAR. Alors, c'est donc pour cela que tu m'as sacrifié ce matin?

COLOMBET. Je sacrifierais tout pour leur échapper... Alors, ma foi, je laisse à la maison les idées tristes et sévères ; et je viens trouver ici la gaieté, la joie et les plaisirs... ce jour-là, vois-tu, c'est mon jour de congé, c'est mon dimanche, et je tâche qu'il y en ait plusieurs dans la semaine... J'en ai encore un demain... un bal (hfz une femme charmante... une autre.. . Cela fait deux dimanches, deux jours passés à la campagne.

CÉSAR. Tu es fou !

COLOMBET. Oh ! c'est un bonheur que tu ne comprends pas , une jouissance qui t'est inconnue, un sens qui te manque... J'ai été comme cela autrefois... avant mon mariage. Je croyais connaître la liberté, la gaieté... eh

bien, non... je me trompais Pour bien

comprendre la liberté, il faut sortir de prison ! Pour comprendre la gaieté, pour srntir le bonheur, il faut avoir passé toute la semaine entre ma fenmie et ma belle-mère, avec le respectable monsieur Mathieu pour vis-à-vis, et le reversi pour toute distraction. Essayes-en et tu verras...

CÉSAR. Bien obligé! Ainsi tu n'as qu'un courage négatif, qui ne t'empêche pas d'être rai-né, là-bas, comme un imbécile?

COLOMBET. C'est vrai.

CÉSAR. Comme un niais qui n'ose pas dire nn mot pom' de» amis. . , car tu aslaissé fermer ta porte à tous ceux qui t'aimaient, à tes camarades, ils me l'on dit, à leurs familles.

COLOMBET. Que vcux-tu ! je n'aime pas leg iemp«'tes.. .

CÉSAR. Et ta sœur, cette pauvre jeune fille si bonne, si gentille, qui s'accommoderait si bien d'une vie plus gaie...

COLOMBET. Je ne dis pas le contraire.

CÉSAR. Quand tu pourrais, d'un seul mot, la rendre si heureuse!

COLOMBET. Ah! bien oui, un mot! j'en dirais cent que cela ne l'avancerait pas davantage... Au lieu qu'ici, je coma;aiKle, je parle, je ris à volonté ; tout ce que je dis e: t charmant, tout ce que je fais est bien.... Tu dînes... je t'invite... Tu verras quel dîner exquis! quels vins délicieux! Et ce soir au bal I lu t'y amuseras, morbleu ! nous danserons, nous valserons... Ah! la valse! juge donc ! moi, à qui il n'est pas permis de prendre la main, de presser la taille d'Ursule, je valse , mon ami ! je valse ! oh ! c'est à en perdre la tête...

CÉSAR. Ha! ha! ha! ha! tu me fais rire malgré moi...

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