‹ Magasin théâtralChapitre 863 sur 1475 · CHARLES , MARIE · texte numérisé non relu

CHARLES , MARIE

(Elle accourt essoufflue, a entendu les dernier mots de Charles, et lui tend la main.\

MARIE. Toujours.

CHARLES. Chère Marie! vous êtes donc venue bien vite?

M.\RIE , souriant et mettant la main sut son cœur. Croyez-vous que cela soit nécessaire pour qu'il batte ainsi?

CH.ARLES , joyeux. C'est aujourd'hui ! . . . enfin !

MARIE. Oh! je ne l'ai pas oublié!... et d'abord , puisque c'est jour de fête , il me faut ma parure. ( Elle prend le bouquet et le place à sa ceinture. ) Je le porterai toute la journée , et ce soir je vous le rendrai !. .. et vous le gai'derez en souvenir de ce beau jour.

CK.iriLhS. Voyez, comme ce matin le ciel est pur et le soleil brillant!...

MAUiE. Vous savez bien que ce n'est pas le soleil qui fait les beaux jours!... mais il vient pour parer celui-ci ; tant mieux ! . . . Dès cinq heures , tous les oiseaux des Tuileries chantaient plus joyeux qu'à l'ordinaire.

CHARLES. Et cette nuit, la lune jetait sur vos fenêtres une lumière si vive et si douce!... c'était comme un rayon de bonheur venant du ciel.

MARIE, tendrement. Charles, comment éliez-vous là , cette nuit , à l'heure où l'on doit dormir?...

CHARLES Gomment enlendiez-vous les oiseaux , à l'heure où vous dormez habituellement?...

MARIE , souriant et soupirant. C'est que c'est aujourd'hui.

CHARLES. Ah I oui ; aujourd'hui , Marie, votre père a promis de fixer le jour de notre mariage. Que de bonheur dans ce mot làl... unis pour jamais!...

MARIE. Ne le sommes-nous pas déjà dans nos cœurs?...

CHARLES. Il y a un an, Marie, que je vous vis pour la première fois , là , assise près de cette table.

MARIE. Mon père était ici , lisant la lettre qui vous recommandait à lui.

CHARLES. Et moi, je contemplais une belle jeune fille qui ne levait pas les yeux de son travail, et pourtant rougissalL sous mes regards qu'elle ne voyait pas ! Puis , nos yeux se rencontrèrent , et mon bonheur, ma vie, dépendirent de Marie.

VARIE. Et le bonheur, la vie de Marie, dépendirent de vous, Charles.

CHARLES. Bientôt je parlai de mou amour à votre père, qui déjà l'avait deviné.

MARIE. Et il vous dit : « Le quinze mars est le jour de naissance de ma fille, et, quand ce jour arrivera , si vous vous aimez encore....» oh! c'est mal à lui d'avoir dit si!...

CHARLES. Mais il ajouta: «Alors je vous donnerai Marie. »

MARIE. Et nous nous aimons bien plus encore qu'il y a six mois.

CHARLES. Je vous connais davantage; j'ai appris près de vous tout ce qu'il peut y avoir de charme dans la tendresse unie à la verlu.

MARIE. Nous savons que tous nos goûts sont semblables, ce qui me plaît le plus, c'est ce que vous aimez le mieux ; en même temps les mêmes pensées viennent à notre

esprit, et les mêmes émotions à notre cœur.

CHARLES. Et pourtant , Marie , vos idées étaient d'abord si sévères , que vous repoussiez mes paroles d'amour.

MARIE. Je devais être craintive , moi , qui n'eus pas de mère pour dirij;er ma jeunesse ; vous le savez, mon ami , je me suis élevée seule.

CHARLES. Cette tante dont vous m'avez parlé?...

MARIE. Une bonne vieille religieuse, étrangère au monde , encore plus que mon père, qui, lui, général de l'empereur, ne l'a quitté que forcément, il y a trois ans , lors du départ pour Sainte-Hélène.

CHARLES. Et qui , depuis , cherchant dans des entreprises d'industrie une vie active dont il s'était fait une habitude et un besoin , semblait vous oublier.

MARIE. Il m'aime avec tendresse, m'entoure d'un luxe inutile, de maîtres de tous genres; mais les choses de la vie du monde, je les ignore!... pour me conduire, je n'ai pu consulter que ma raison et mon cœur.

CHARLES. Oh ! qu'ils vous ont bien inspirée ! . .

MARIE. lime semblait qu'il y avait des choses que le cœur d'une jeune fille ne pouvait apprendre que de sa mère, et je passais des heures entières à rêver, incertaine et insouciante de tout !.. puis, un jour, cette vie monotone s'anima ; ces mots de tendresse que je chantais sans les comprendre, ils eurent un sens qui fit trembler ma voix ; ces figures que ma main dessinait prirent une expression pour moi ; je sentis la })oésie, les arts, que, jusqu'alors, je n'avais fait t|u'apprendre ; mesjournées se composèrent de crainte, d'espoir, de trouble et d'attente!,.. Je ne devinais pas ce qui avait ainsi changé toute ma vie, ce qui avaitdonni'; une ame à tout!... oui, moi, je l'ignorai!; encore, Charles!., {-souriant) vous le saviez déjà vous!.. ( Elle lui tend la main qu'il baise. ) Je VOUS aimais I . .

CHARLES. Alors , il me vint une idée terrible: votre père, disait-on, avait lnj)Ié sa fortune; il devait être ambititux jour sa fille riche et belle... et moi, je n'avais: rien qu'une modeste place ! oh;., comme je tremblais quand je vins le trouver !... mais lui, souriant avec une admirable bonté : « Enfant; me dit-il, pourquoi tremblez-vous?., je ne suis qu'un vieux soldat, mais moi aussi, j'ai eu vingt ans, et je ne l'ai pas tellement oublié que je vous eusse laissé chaque jour près d'une jolie fille, si je ne m'étais dit : Le fils tle mon au-

MARIE

ancien compagnon d'armes peut aussi devenir le mien, »

MARIE. Comme il est bon, mon père!., mais il n'est pas aussi riche qu'on le croit : je sais même que des pertes récentes ont Wt diminué cette fortune qui vous ef- .rayait.

CHARLES. Vous croyez ?

MARIE. Mon père ne me parle pas de ses affaires ; mais je l'en vois parfois trèspréoccupé; il reste là, absorbé dans ses calculs'... {Elle va au secrétaire. ) Voyez!.. des chiffres ! . . autrefois c'étaient des cartes, des plans!., alors, mon père était plus gai; il parlait de ses campagnes.

CHARLES. Que voulez-vous? trois ans de paix ! plus de batailles ! . . plus d'ennemis à vamcre! c'est triste! que dirons-nous donc, nous, jeunes gens qui n'avons pas eu notre part de sa gloire?

MARIE, elle ouvre la boîte qui est dans le secrétaire^ et en laisse retomber vivement le couvercle en jetant un cri. Ah!...

CHARLES. Qu'est-ce donc'

MARIE. Rien! un enfantillage ! je n'aime pas à voir et à toucher des armes, et cette boîte renferme des pistolets anglais, que M. de Melcourta rapportés pour mon père, à son dernier voyage à Londres.

CHARLES.Cette frayeur, quand justement nous parlions de gloire!

MARIE. Oh! la gloire !.. c'est beau!., de loin!., mais elle valait mieux à mon père que tous ces calculs, où il pourrait bien compromettre sa fortune.

CHARLES. Je suis jeune, j'ai un long avenir de travail, je parviendrai !.. et c'est à moi que Marie devra tout ce qu'elle poiura désirer.

MARIE. Ne me connaissez-vous donc pas encore assez , Charles , pour savoir que votre attachement ne me laisse rien à désirer?

CHARLES. Je veux que votre cousine, M""^ d'Horbigny, si brillante, si élégante, n'excite jamais votre envie ! que vous soyez comme elle.

MARIE, effrayée et gracieuse. Moi, comme Albertine ? moi, qui la plains si souvent ! moi, qui ne puis la comprendre!

CHARLES. M""^ d'Horbigny, veuve depuis trois ans, court le monde et les fêtes.

MARIE. Il faut tant de plaisirs pour remplacer le bonheur !... mais moi, qu'ai-je besoin de parure?., je ne veux être jolie que pour vous ! que les antres femmes aient des diamans , do riches toilettes, des kals, des succès!., n'ai-jc pas mille fois mieux que tout cela?., votre amour.

CHARLES. Oh! que la vie est belle!...

quel est le censeur chagrm qui oserait dire que le bonheur n'existe pas ?

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