‹ Magasin théâtralChapitre 878 sur 1475 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

MELCOURT, CHARLES.

^ MfiLCOURT. Je me trouve seul avec vous

pour la première fois depuis que vous êtes à Paris , Charles , il me semble que vous me fuyez.

CHARLES. Moi?...

MELCOURT. Depuis trois mois, vous venez ici et vous allez dans le monde ; mais sans faire attention à ce qui s'y passe, sans voir seulement les gens qui sont à vos côtés, et moi pas plus que les autres.

CHARLES. Ah I je n'ai pas oublié , Melcourt, que nous fûmes amis.

MELCOURT. Je ne vous ai pas revu depuis ce triste jom" où vous vouliez vous tuer, m'a-t-on dit, parce qu'elle était «infidèle, comme si l'on se tuait pour cela!... Toutes les bonnes raisons que vous m'aviez données pour justifier sa cousine d'avoir épousé le comte d'Horbigny, il paraît qu'elles étaient bien loin, quand ?i tarie épousa M.* Forestier?

CHARLES. Oh ! que j'ai souffert !

SIELCOURT. Sans doute ; l'expérience s'achète par le malheur : on arrive dans le monde avec des vertus et des passions ; c'est moitié plus qu'il n'en faut pour êti'e dupe e^ malheureux {cwec intention), mais les gens d'esprit mettent vite cela de côté, et rendent aux autres ce qu'ils en ont reçu : ils ont été trompés ? eh bien ! ils trompent à leur tour , n'est-il pas vrai ?

CHARLES. Moii tromper quelqu'un?

MELCOURT. Pourquoi pas? un mari, par exemple !

CHARLES. Comment l'en tendez-vous ?

MELCOURT. Parbleu, comme tout le monde l'entend. On surprend son amitié pendant qu'il est occupé ailleurs; car M. Forestier, ennuyé de sa femme autant qu'elle est ennuyée de lui, cherche des distractions et les choisit de manière à ne pas faire grand honneur à la délicatesse de son goût; mais il est fort confiant, il vous attire chez lui, et une fois admis dans l'intimité de la fennne qu'on aime...

CHARLES, oivement. Arrêtez I.... je suis honnête homme, monsieur, et je n'ai donné à personne le droit d'en douter.

MELCOURT. Qui dit le contraue ?

est-ce qu'il ne vous est jamais arrivé de rencontrer des hommes ayant séduit la femme de leur ami , ou supplanté cet ami dans l'emploi qu'il sollicitait, ou profité de ses mauvaises spéculations, et qui n'en soiit pas moins reçus partout comme dt; fort honnêtes gens ?

CHARLES. Vous êtes dans l'erreur I et ce que vous dites fût-il vrai , mes idées , mes principes...

MELCOURT. Des principes! des vertus!

mais alors, vivez dans la retraite ! ne vous

jetez pas dans ce tourbillon à la suite d'une femme vaine et coquette ! voyez plutôt : dans le monde, les gens vertueux, quand il s'en trouve , sont toujours maussades... comme vous, au reste.

CHAULES. Ah î...

MELCOURT. Et c'est tout simple !.. . ils voient les autres réussir par de petits moyens qui leur répugnent , et avec des vices qui les dégoûtent ; ils prennent de l'humeur, en reconnaissant que leur vertu n'est qu'une monnaie d'or qui n'a pas cours ! ]Mon Dieu ! on ne les comprend même pas. Moi , je vous ai cru, je l'avoue, le projet arrêté de reprendre vos anciens droits sur le cœur de Mai-ie.

CHARLES. D'abord, je suis loin de l'aimer maintenant.

MELCOURT. Comment donc êtes-vous ici?

CHARLES. J'étais parti, décidé à ne jamais la revoir, et j'aurais tenu ma promesse ! Je passai plusiems années en Allemagne. Pourtant, s'il faut tout dire, son souvenir ne pouvait me quitter : ce qui sans cesse occupait ma pensée , c'était la peine que je prenais à chercher comment ce cœur, si naïl" et si tendre, avait pu, comme les autres, devenir intéressé et perfide ; je voulais me figurer quels pouvaient être ses sentimens et ses idées. Enfin , je fus contraint, il y a quelques mois, de venir à Paris ; mon intention était d'y terminer promptement mes affaires et de m'en éloigner de nouveau. Un jour , le lendemain de mon arrivée, c'était par une de ces belles soirées d'automne -, la foule se pressait aux Tuileries, je m'y étais arrêté, et je regardais, malgré moi , ces fenêtres de la rue de Rivoli , où jadis j'avais si souvent vu Marie ; je me souvenais de toutes ces belles espérances , de tous ces projets formés dans ma jeunesse pour ma vie tout entière, et brisés par les mains de celte jeune fille, à qui mon amour avait confié tout mon bonheur. Je la voyais encore fraîche , naïve et joyeuse !.... une voix à mes côtés me fit tressaillir , et mes regards tombèrent sur une jeune femme pâle et triste qui caressait un enfant — c'était Marie avec sa fille !... Ce que j'éprouvai, je ne puis le dire !.... l'idée de lui parler ne me vint pas, je tremblais, il nie semblait que j'allais mourir ! Ce qui je passa, je n'en sais rien. Quand je revins î moi, j'étais à l'autre extrémité des Tuileries, la tête appuyée dans mes mains et le visage couvert de larmes.

WELCOLRT, Ah I et vous ditcs que vous ne l'aimez plus ?

CHARLES. Le lendemain, il se trouva

que c'était son mari avec qui j'avais affaire ; je lui laissai le soin de tout arranger à son gré, et, au bout de peu de temps, sa confiance m'initia à tous les détails de sa vie intérieure. Marie, folle des bals , des fêtes, des plaisirs, négligeait son enfant, contrariait son mari. Je la revis moi-même au milieu de ce monde où elle cherchait à plaire ; ses yeux me rencontrèrent sans que son cœur fût ému, sans qu'un souvenir de notre amour éveillât un regret : entourée de jeunes fous, souriant à leurs propos , elle ne se souvint plus seulement qu'elle m'avait aimé ; légère, coquette , maligne, enivrée de ces louanges qu'elle cherche avec avidité , ce n'est plus Marie... rien ne me rappelle là jeune fille que j'adorais, et je vous jure qu'une pareille femme est sans danger pour moi.

MELCOURT. Et je vous crois aussi peu dangereux pour elle ; des mots aigres échangés par fois entre vous m'ont prouvé qu'il ne lui reste au cœur que cet éloignement et ce dépit qu'on ressent pour ceux envers qui l'on a eu des torts. Mais, fautil vous dire toute ma pensée ? éloignezvous de Marie : votre indifférence ne me paraît pas assez assurée pour que vous ne puissiez lui devoir de nouveaux chagrins . CHARLES. Vous VOUS trompez. Elle peut faire maintenant tout ce qui lui plaira , sans que j'en prenne aucun souci. Avant peu, je serai séparé d'elle pour toujours, et sans regrets, je vous le proteste. MELCOURT. Vous ferez bien ! car vous me semblez plus disposé à vous irriter du mal qu'à en profiter.

CHARLES. Que voulez-vous dire ?

MELCOURT. M'"* Forestier est devenue une étourdie qui ira vite et loin.

CHARLES. Comment ?

MELCOURT. Voici la marche ordinaire :

Une femme qui ne peut aimer son mari se chagrine d'abord, s'ennuie ensuite, puis se jette dans le monde, poui s'étourdir et se distraire : Marie en est là ! mais ce bruit sans intérêt, cette foule indifférente, cette cohue , où l'esprit ne peut trouver place, et où le cœur est inutile, une femme distinguée n'y tient pas long-lemps I Qui remplace alors ce mouvement de tous les jours, je vous le demande? Marie n'est plus la simple et bonne Marie ; c'est une femme vaine et coquette , elle en a la frivolité; un homine du monde un peu adroit lui en fera facilement avoir les torts. CHARLES. Oh î ce serait affreux !

MELCOURT. Voilà un grand mot pour une chose très-ordinaire.

MARIE

CHARLES. Profiter du niallieur ou de la folie d'une femme ?

MELCOURT. Pourquoi pas ?

CHARLES. Lui faire oublier ses devoirs !

MELCOURT. Si elle consent à ne s'en plus souvenir ?

CHARLES. Auriez-vous le projet de l'attaquer ?

MELCOURT. Aui'iez-vous celui de la défendre ?

CHARLES. Ah ! ne le tentez pas.

MELCOURT. Des menaces ?... diable !.. .

t-cla rendrait l'entreprise plus piquante.

CHARLES. Ces projets de séduction ne sont plus de notre temps : la société est d'une sévérité qui ne les tolère plus-

MELCOURT , souriant avec ironie. Oli !... certes!.... elle ne permet plus d'attacher de l'importance à l'anioui", et ce siècle , qui perfectionne tout, en a banni le sentiment moral qui l'excusait. Nos jeunes {>ens, pour échapper aux passions profondes, ont fait d'une noble affection quelque chose de moins qu'un plaisir ; mais enfin, tel qu'il est, caprice ou passe-temps , il occupe encore une bonne place dans la vie ! Le ministre, en préparant ses projets de lois, l'ambassadeur, en rédigeant ses protocoles, le juge, au milieu de ses procès, les plus grands hommes, comme les plus vulgaires, rêvent encore à leurs idées ou à leurs espérances d'amour. Seulement on met l'égoïsme à la place du dévouement ; le grossièreté à la place de la tendresse , on recouvre le tout d'hypocrisie... et l'on appelle cela de la vertu ! . . . voilà toute la différence,

CHARLES. Ah!.... je connais de notre temps , monsieur, des gens vertueux, irréprochables ; et ceux dont vous parlez , dont vous adoptez les principes , il faut empêcher qu'ils approchent de ces femmes faibles ou frivoles pour lesquelles ils peuvent devenir dangereux.

MELCOURT. Que vous importe?

CHARLES. Non, Marie ne vous écoute pas! vous ne...

MELCOURT. Vous êtes fou, mon ami...

et vous l'aimez encore.

CHARLES. Non, monsieur, je ne suis pas fou, et je ne l'aime plus ! mais je ne sais pourquoi, depuis que vous parlez, tout mon cœur se révolte contre vous. Celui qui la séduirait, qui la rendrait coupable... eh bien! malheur à lui I il aurait ma vie ou j'aurais la sienne!

MELCOURT. Quelle plaisanterie!

CHARLES. Et pourtant Marie je la hais , je la méprise.

t (Marie est entrée par la porte de gancbe et s*est arrêtée : Melcourt l'aperçoit.)

MELCOURT. Arrêtez.

CHARLES. Ah ! c'est juste ! sortons, sortons.

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