‹ Magasin théâtralChapitre 883 sur 1475 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

MARIE, CHARLES

MARIE, ai>ec un dépit amer. Tant de sacrifices ! s'être condamnée à ce cruel mariage, et se voir trompée- sans combat!.. Nous repoussons celui que rien ne peut vemplacer pour nous ! . . Nous renfermons jouvent dans notre cœur un secret qui nous tue!

CHARLES, d'union ironique. Ohl vous êtes à l'abri de ce chagrin, vous qui n'aimez pas, disiez-vous tout-à-l'heure.

MARIE. Moi !

CHARLES. Vous qui u'avcz jamais souffert!

MARIE. Mon Dieu !

CHARLES. Qui n'eûtes pas un regret.

MARIE. Oh ! ne dites pas cela !.. Ce que je veux cacher m'échapperait... car il y a là un poids, une douleur...

CHARLES. Non !.. non!., vous n'aimez rien!

MARIE. Ce mal qui brise mon cœur depuis huit années...

CHARLES. Vous êtes si heureuse !

MARIE. C'est plus que je n'en puis supporter.

CHARLES. Ah! vous ne regrettiez pas iiotie amour.

MARIE. 0 mon Dieu I moi qui fus prête à céder à mon désespoir ! Ma force , ma santé , ma vie , se sont usées dans cette lutte cruelle; parfois, me croyant coupable, parfois, me sentant généreuse.

Ecoutez, Charles I Dans les premiers temps de mon mariage, quand mon père fut sauvé du déshonneur, que je vis sa vieillesse heureuse et paisible, j'eus du courage, je me disais : C'est une noble action., elle m'a tant coiîté !

CHARLES. Et vous viviez solitaire, dédaignant cette opulence que vous aviez payée si cher ?

MARIE. Quand j'étais seule dans cette retraite, où je m'étais entom-ée des objets qui nous avaient vus ensemble, il me semblait vous revoir!.... Je vous parlais, je vous entendais... et la vie pouvait encore se supporter ainsi.. Mais ici , au milieu du luxe, le front paré de diamîms, oh ! c'est alors que je souffrais.... mon cœur se serrait, je rougissais... Il me semblait que j'avais vendu voti-e amour pour tout cela !.. Je me sentais mourir.

CHARLES. Chère, bien chère Marie!

MARIE. Et cependant, je ne savais pas encore ce que c'était que souffrir ! Ah ! ce qu'ime femme éprouve en se voyant haie et méprisée de ce qu'elle aime. . . nul ne le

dira!.. Quand je vous revis la haine au cœur, le mépris dans les yeux, ma douleur fut plus forte que ma raison !.. mes idées se troublèrent ; je voulus fuir ma pensée, mes souvenirs et moi-même. Je cherchai le mouvement, le bruit, la foule ! . . avec la mort dans l'ame... je me parais, je riais, j'étais folle.

CHARLES. Oh ! ne le vois-tu pas, Marie? Tu es mon bien, mon trésor ! Tu m'appartiens!.. Séparés, nous vivions encore des mêmes pensées, des mêmes douleurs ! Je souffrais quand tu souffrais ! Je pleurais quand tu pleurais! Nous n'avons eu tous deux de bonheur que les jours passés ensemble ! Joie, larmes, désespoir, tout nous fut commun ! Une seule vie est la nôtre ! Nous séparer, c'est impossible... tu m'appartiens !

MARIE. Que dites-vous ?

CHARLES. Ne crois pas que je t'aie retrouvée pour laisser encore au sort le pouvoir de nous désunir ! . . Oh ! ne pense pas à un nouveau sacrifice ! Le premier, tu l'as fait à ton père... A qui ferais-tu celui-ci ? A un homme pour qui tout peut te rem placer!.. Rien ne te remplacerait jamais pour moi !

MABIE. Il est certaines idées qu'il faut repousser. Placée entre tous les malheurs et toutes les séductions, l'amour peut perdi'e une femme.

CHARLES. La sauver de l'isolement, des regrets, du désespoir.

MARIE. Ciiarles, taisez- vous!

CHARLES Laisse-moi te supplier!., te demander mon bonheur, ma vie, qui dépendent de toi seule !

MARIE. Oh! ne voyez-vous pas que je puis vous écouter , vous aimer plus que mes devoirs... plus que tout au monde?

CHARLES. Non! non! tu me repousseras! Tu me laisseras mourir... tu ne m'aimes pas !

MARIE. Je ne l'aime pas!

CHARLES. Tu ne ferais rien pour mon bonheur !

MARIE. Son bonheur!

CHARLES. C'est le seul qui existe pour moi.

MARIE. Heureux?.. Il serait heureux!..

CHARLES. Mille fois plus que je ne puis le dire !

MARIE. Mon Dieu ! pai'donnez-moi... ou donnez-moi des forces pour lui résister!... Charles .' je t'aime I

CHARLES. Marie!

FORESTIER , en dehors. Joseph , avezvous dità madame que je veux lui parler? (Charles s*éloign e de Maiie.

MAGASIN THEATRAb,

UN DOMESTIQUE , entrant. Monsieur dispose tout pour son départ ; il voudrait voir Madame.

MARIE. J'y vais. (Le domestique sort. ) Charles, éloignez-vous pour quelques momens.

CHARLES. Mais... je vous reverrai ?

MARIE. Oui... bientôt !

CiiARLES. Et. .. pour ne plus vous quitter ?

MARIE. Peut-être! allez, Charles, allezl

CHARLES. Oh ! que de bonheur !

(Il sort.)

MARIE , seule.

Oui, je l'aime!.... mais je ne serai ni

fausse m perfide si je suis sans force

contre l'amour, j'en aurai du moins contre ses dangers et ses malheurs ! Mon mari saura tout! je vais tout lui avouer I la crainte ne m'arrêtera pas ; que le monde et lui me maudissent et me repoussent !.. j'accepte tous les mau-^ qi^e j'aurai mérités pour ':'hai!es^^/' ■'

-iV'c .h liiSCEPsE XI.

' FOltKtîTJER, rUARlE.

FORESTIER. Ne i'oûlez-vous donc pas me voic avaiii liicii départ? " <'''' '

MARIE. Au c'f»ut^'?è';'monsieutV:'."''al- I lais vous tr(3\i'^ér', di*i, je voulai'^'Vous voir, il le fâUl-'.^ir.'^U faut que jé voUs]parle... que je vous fasse â:i'^àveu..'^ nécessaire. » -

roRESTiEB . Pâilêz'î.'f TÏfiîs'Âttparajailt,.^ dites-moi , né^VfeiHrî'^-ië pâîs^vfféBsée,^ untôt^ -^ ''•" '^ \ '' '^'' ^- ;-^:^^\ i ■'■

MARIE. En quoi ionc ? ' ^^' ' ' •- i .

FOiiESTiÉi-; Ce due ' j'ai^'iM'devaht M. €iiarVés:V:>y^<;:£flt uû'^è«-fl^<iiscret.

MARîE, r,i/Ai^h/7r, Concilient? ^'

FORESTii-A'. TeÀèz, TVJarle, j'ai peur qu'au milieu 'Hc toutes nos richesses vous lie soyez pas"]! eùreuse, vous nemel'avezjamais dit, bonne et sage comme vous l'êtes.

Marie, à part. Ah I il faut que je parle.

FORESTIER. Mais Yotre përe, qui vous bénit chaque jour, il ne faut pas qu'il sache que votas pleurez ; il en aurait'lrop de chagrin.

MARIE. Mon père!..

FORESTIER. Je le verrai demain , je passerai quelques heures avec lui ; avezvous à îne charger de quelque chose ?

MARIE , à part. Oh! que dirait-il, s'il savait ?. .. Mon pauvre père !

FORESTIER. Vous ne m'écoutez pias?...

Et notre fille, notre petite Cécile, vous la soignerez bien en mon absence ?

MARIE. Ma fille !...

FORESTIER. Cette chère enfant !...

MARIE. Cet hiver oui je l'ai négligée !

FORESTIER. Les bals , les fêtes... cela prenait bien du temps !... mais vous êtes une bonne mère , Marie !... puis, elle est si gentille! C'est tout votre portrait !..elle sera bien jolie!...

MARIE. Pauvre petite ! que deviendrat-elle?...

FORESTIER. Ce qu'elle deviendra?....

une jeune fille charmante qui ne manquera pas de maris, je vous le jure !.. l'héritière de gens très-riches , très-considérés. .. car la considération... c'est quelque chose ! la probité du père.. . les vertus de la mère... eh bien ! cela compte pour les enfans.

MARIE, à part. O mon Dieu !

FORESTIER. Mais vous me répondez à peine!... quelque chose vous occupe?....

vous vouliez me parler ? qu'avez-vous

à me dire?

MARIE. Oui.... je voulais.... mais je ne sais plus vraiment. . . .

FORESTIER. De quoi est-il question ?

MARIE, très-trouhlée. Oui, de quoi est-il question?., de mon père... de ma fille, n'^st-ce pas?

FORESTIER, laregardant aoec étonnement.

De nous tous qui vous aimons, dont le bonheiu' dépend de vous, qui pouvons tous être heureux si vous êtes contente.

MARIE , lui prenant la main. Répétez moi cela !

FORESTIER. Cette agitation.... ce trouble... qu'avez-vous ?

MARIE. Parlez-moi de ma fille de

mon père.. . de mes devoirs. ; de vous !

FOREETIER. Qu'en est-il besoin ? Si tout à l'heure j'ai rappelé le passé, si j'ai montré de la défiance, pardonnez-le-moi ! quelquefois je suis chagriné de ne pas

vous plaire puis, cet éloigneinent que

vous sembliez me témoigner m'a entrauic peut-être dans des démarches, dans des torts...

MARIE. Monsieur...

FORESTIER. Je VOUS le ré^>ète, paixlonnez-moi ! Eu ménage, quand on s'auuc, la femme est sûre de n'être pas malheureuse et le mari de n'être pas ridicule! c'est beaucoup.

MARIE. Hélas!

FORESTIER. Moi, je ne sais que le positif de la vie : je suis ignorant de toutes ces petites susceptibilités du cœur d'une femme; je vous aurai affligée, troublée avec mes soui>çons ? eh bien ! voyez comme

MARie.

je ¥OUS aiiii£ t^l vous estime I. . . vous allez rester seule à Paris pendant des mois entiers !

SIARIE. Moi !... rester seule !...

FORESTIER. Sans doute! Je vous laisse avec regret, mais sans crainte. Et maintenant permettez : vous aviez quelque

chose à me dire.. . et vous ne dites rien ?. . il faut pourtant pai-ler.

MARIE. Non! il faut se taire.

FORESTIER. Comment ?

MARIE. Si un désir insensé... mais non, je ne dois point parler, je ne parlerai pas.

FORESTIER , à part. Que me cachet-elle >

scÈiNE xn.

FORESTIER, MARIE. M--^ D'HORJRI- GNY, MELCOL'RT.

M*"* d'horbigny. Je me suis un peu oubliée ; nous arriverons tard au bal!.. Ahl dites-moi, ce que je viens d'apprendre de M. de Sivry est-il vrai?

MELCOURT. Sans aucun doute.

MARIE. Mon père?

M"* d'horbigny. Encore une obligation que vous aura notre famille, monsieur Forestier !

MARIE. Qu'est-ce donc?

FORESTIER. C'est une surprise que je vous avais gardée pour demain matip, après mon départ : votre père s'ennuyait un peu dans la retraite, et pourtant ne voulait pas venir à Paris.

M'"^ d'horbigny. Il pensait que la patrie qu'il a servie vingt ans avec honneur n'aurait pas dû l'oublier.

MELCOCRT. Oh! la patrie a quelquefois besoin qu'on aide sa mémoire ; et M. Forestier, s'en est chargé.

MARIE. Comment cela?

forestier. J'ai fait valoir les droits du général, son nom glorieux à la guerre et irréprochable dans les afifaires : non seulement, il rentredans l'armée, mais il obtient un commandement.

MARIE. Ce nouveau sujet de recoiuiaisnance...

FORESTIER. Je vcux faire le bonheur de tous ceux que vous aimez !.. {A demi-coix.) Ne poiuTai-je donc rien pour le vôtre?

MARIE, comme prenant une résolution. Oui, vous pouvez. .. me promettez- vous de faire ce que je vous demanderai?

FORESTIER. Je VOUS en donne ma parole.

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