‹ Magasin théâtralChapitre 902 sur 1475 · HECTOR, M. DE SAINT-GERAN, OLLIVIER · texte numérisé non relu

HECTOR, M. DE SAINT-GERAN, OLLIVIER

OLLIVIER, annonçant.

M. le contre-amiral comte de Saint-Geran ! (Emmeric et Hector vont au-devant de lui.)

Je VOUS en prie , Messieurs, ne vous dérangez pas. Si vous faites la moindre cérémonie , je m'en vais !..

EMMERIC.

Comment donc !.. M. le comte...

M. DE SAINT-GERAN.

Vous allez me faire repentir d'être venu le matin... en garçon... Je sors de chez votre oncle , à qui j'ai eu l'honneur de faire ma visite...

et , au risque d'interrompre quelque chef-d'œuvre... j'ai voulu serrer la main d'un ami!

EMMEniC.

Je vous en remercie...

M. DE SAIIST-GERAN.

Ce sont les inconvéniens du talent et de la célébrité... on est obligé de subir l'admiration et les visites d'amateurs.

HECTOR

Ah! Monsieur est amateur?..

M. DE SAINT-GERAN.

Abonné aux Italiens! Dilottanle furieux, j'adorais leur musique, (a Emmeric) Vous m avez réconcilié avec la musique française, à qui j'en voulais depuis long-temps... car Je déteste le bruit et le tapage...

Vous, Monsieur?

M. DE SAINT-fiERAN.

Cela me ferait fuir à l'autre bout du monde. (A Emmeric) Je viens vous rappeler un plaisir que vous m'avez promis... celui d'assister à votre première répétition...

HECTOR , d'un air avantageux.

J'y serai aussi...

M. DE SAINT-GERAN.

Alors, Monsieur, le plaisir sera double!.. J'aurai l'honneur de me placer à côté de vous. Monsiem' est, comme moi, un amateur?..

HECTOR

Non , Monsieur, je ne suis ni un amateur, ni on grand seigneur...

M. DE SAINT-GERAN.

Mieux encore !.. un artiste?

HECTOR

Je suis avoué.

EMMERIC.

Hector Ballandard , mon ami intime... que je vous demande la permission de vous présenter.

M. DE SAINT-GERAN.

Un homme d'honneur et de probité ! la meilleure réputation du Palais!.. Vous voyez que la présentation était inutile... nous nous connaissions déjà... Et c'est votre ami?

EMMERIC.

Je lui conGe toutes uies affaires...

M. DE SAINT-GERAN.

S'il en est ainsi , il en est une dont Je voulais vous parler, et que nous pouvons traiter devant lui...

EMMERIC.

Quoi ! Monsieur, vous veniez?..

M. DE SAINT-GERAN, souriant.

Pour votre répétition... Et puis, pour autre chose encore!.. Asseyons-nous!

(Hector va cliercher une chaise qu'il avance à M. de

SaiiU-Geran. Emmeric en a pris une autre, et

Hector une troisième.) M. DE SAl.NT-GERAN, à Hector, qui reste debout.

Après VOUS, Monsieur, je vous en prie...

HECTOR

Non... Monsieur!..

M. DE SAINT-GERAN , forçant Hector à s'asseoir

en même temps que lui.

Je ne souflrirai pas !..

HECTOR

C'(st trop fort... et je ne puis en revenir. Pardon , Monsieur ! J'ai bien l'honneur de parler à M. de Saint-Geran, le contre-amiral?

M. DF SAINT-GERAN.

Oiti, Monsieur!..

HECTOR

Celui qui dernièiement voulait se faire sauter avec son vaisseau..,

M. DE SAINT-GERAN.

Pourquoi pas?

HECTOR

Excusez mon ignorance... Je n'avais vu de njarin qu'au théâtre... je croyais qu'ils devaient t ;us jurer et ne parler que de sabord et de tribord.

M. DE SAl.VT-GERAN, souriant.

Ily en a peut-être ! je n'en connais pas!..

HECTOR

On m'a trompé comme pour vos trois duels...

M. DF SAI.\T-GERAN.

C'est différent? Ceux-là, par malheur, ne sont que trop vrais!

HECTOR

Est-il possible ?. . Vous qui êtes si rempli de bienveillance et de politesse !

M. DE SAINT-GERAN.

Aussi , Monsieur, et pour que vous n'ayez pas rop mauvaise opinion de moi... je tiens à me justifier... J'ai toujours été, par goût ou par bizarrerie, pour la paiï, la tranquillité etle gouvernement! c'est une idée comme une autre... c'était la mienne... j'étais donc iuste-milieu , de plus... j'étais pair de France et marié!., trois cathégories qui, de notre temps, prêtent au riiliculc... et probablement on ne me l'aurait pas épargné... ça commençait! Or, c'est encore une de mes bizarreries... je n'aime à me moquer de personne... et, réciproquement, je n'aime pas...

HECTOR

Je comprends...

M. DE SAINT-GERAN.

Alors, dans mes momens perdus, et un marin on a beaucoup... je me remis avec quelque obstination à l'épée et au pistolet... de manière à être à peu près sûr de moi . Aussi, depuis ces trois malheureuses rencontres...

HECTOR

Malheureuses pour vos adversaires qui y sont testés tous les trois...

M. DE SAINT-GERAN.

Comme vous dites, cela a lait taire les railleurs, m'a réconcilié avec tout le monde, m'a permis de rester dans mon caractère naturel , et me donne désormais le droit d'être honnête et paciûque... impunément... Vous savez maintenant ma recette.

HECTOR

Dont je n'abuserai pas... quoiqu'elle soit înj (aillible... Mais vous vouliez, M. le comte, nous 1 parler d'atmires... C'est différent, je suis là sur mon terrain !..

' EMMERIC.

I Et j'attends, je vous l'avoue, avec impa- ( ience...

1\I. DE SilNT-GERAN, Souriant.

En vérité!.. Eh bien! my voici. Vous êtes, mon cbcr Emmeric, un fort estimaljle garçon , que j'aime beaucoup pour votre talent d'abord... et puis encore pour d'autres raisons. Votre père B.dtiiazar d'Albret, officier de fortune, était capita'ne de vaisseau, et moi, cadet d'une noble fa m. Ile de Bretagne; j'étais aspirant dans la manie, où l'on avait alors assez peu d'estime pT)ur les jeunes gentilshommes, quand ils ne faisaient pih iitîurs preuves... Votre digne père me donna occasion de taire les miennes; il m'avait pris en airiiié... il me protégeait... il me mettait toujours en avant... c'est-à-dire à côté de lui... et <lans sa dernière aflaire... j'eus l'honneur d'être blessé par le boulet qui l'emporta...

EMMERIC.

Monsieur !

M. DE SAINT-GERAN.

Vous comprenez que ces choses là ne s'oublient pas, et qu'il y a des gens dont on est toujours débiteur. Si vous aviez pris l'état de votre père, mon amitié vous eiit utilement secondé... Faulede mieux, elle vous a du moins suivi dans une autre carrière... J'étais en mer, à mon grand regret, et en expédition lointaine, lors de votre arrivée à Paris... mais l'année d'après j'étais à votre première représentation, et quoique je ne sois pas querelleur, malheur à celui qui n'aurait pas crié bravo !.. heureusement nous étions tous du même avis ! Ne pouvant donc rien pour votre réputation et pour votre gloire, j'ai songé à votre bonheur et à votre fortune... je veux vous marier...

Vous, Monsieur?..

HECTOR

Est-il possible?..

M. DE SAINT-GERAN.

Eh! oui, sans doute!.. 11 faut qu'un artiste se marie: trop de chagrins, trop d'ennuis, trop de désappointemens cruels entourent sa vie extérieure ; il y succomberait s'il ne trouvait chez lui le dédommagement ou l'oubli de ses maux , le bonheur et l'amour, qui l'attendent au coin de son foyer. Il lui faut un ami de tous les instans, qui le ranime et relève son courage, qui le console de ses défaites , qui partage ses triomphes , qui lui inspire ses chants, et à qui il puisse les dire: ce sera sa femme!.. Et quand le cœur Iroissé d'une critique injuste ou barbare il aura aux yeux de tous caché sous un sourire la rage qui le dévore et les larmes qui le sufl'oquent... devantquiosera-t-il pleurer?., devant sa femme, qui pleurera avec lui...

EMMERIC.

Ah ! vous avez raison.

M. DE SAINT-GERAN.

N'est-il pas vrai?

EMMERIC.

Mais, dans ma position incertaine, sans avenir assuré...

M. DE SAINT-GERAX.

J'ai bien pensé à tout cela... Les artistes font rarement fortune, aussi il leur en faut une toute laite... une riche héritière qui, dégageant votre

existence de tous les soucis matériels, vous permette de taire des chels- d'oeuvre à votre aise et en génie amateur, comme qui dirait la fille unique d'un riche négociant de Bordeaux... de voti'e oncle, par exemple...

UECrOR, se levant.

0 ciel!..

EMMERIC, se levant aussi.

C'est impossible...

M. DE SAl.\T-GERAN , se levant un instant aprcs eux.

Ce n'est pas vous que cela regarde... c'est moi... s'il n'y avait pas d'obstacles... s'il n'y avait rien à faire... je n'aurais pas de mérite... et je veux en avoir... Je désire seulement, et avant tout... car votre cousine Aline est ma fdleule, et je tiens à son bonheur , je désire savoir si vous l'aimez...

EMMERIC.

Moi, Monsieur?..

HECTOR , vivement.

11 en est épris, il l'adore, il en perd la tête... tout à l'heure encore nous en parlions... et il se désespérait de ne pouvoir aspirer à sa main...

M. DE SAI.\T-GERAN.

Ainsi donc... si elle devenait votre femme... vous me promettriez de la rendre heureuse?..

EMMERIC.

Ah ! je vous le jure , et sur l'honneur !

M. DE SAINT-GERAN, lui prenant la main. C'estbien!.. (Froidement.) Elle est à vous!

EMMERIC et HECTOR, poussant un cri.

M. DE SAlNT-GERAN.

Je vous la donne...

EMMERIC.

Comment, Monsieur?

M. DE SAi.NT-GERAN, avec forcc.

Elle est à vous avec cent mille écus de dot... c'est tout ce que j'ai pu obtenir maintenant... nous verrons plus tard...

HECTOR

Permettez!., permettez!.. Moi, qui me mêle d'aflaires et qui en fais mon état... je ne lesmène pas si bien ni si promptement, et je vous prie de me donner encore votre recette.

M. DE SAINT-GERAN.

La voici ! Je vous ai annoncé que i'aimais ma fdieule... presqu'autantque vous, c'est tout dire. Elle m'écrivait parfois... car elle écrit très bien, et quoiqu'elle ne me parlât jamais de son cousin... je me doutais... et vous aussi peut-être, qu'elle l'aimait beaucoup ; la preuve c'est que sa maladie, l'année dernière, a commencé le jour où son père lui a parlé de projets de mariage avec un riche propriétaire du Médoc, et apprenant le voyage de Paris, j'ai voulu le jour même de l'arrivée aborder la question.

HECTOR, se frottant les mains.

C'est cela même!.. A l'abordage!.. (A part.) J'adore les marins !

EMMERIC.

Et qu'a dit M. Clérambeau?

Ce qu'il a dit?.. Il y a mis de la fianchise, il a refusé net...

EMUERIC. '

Ociel!..

M. DE SAINT-GERAN.

Et m'a même prié assez brutalement, moi, l'ancien ami delà famille, moi, le parrain de sa fille, de ne pas insister sur ce chapitre.

HECTOR

Diable! j'avoue que je m'en serais allé.

M. DE SAINT-GERAN.

Moi !.. je suis resté , et voici ce que j'ai répondu :« M. Clérambeau... vous rappelez-vous ce jour où vous aviez eu en mer trois bâtimens marchands captures par les Anglais... ce jour où la maison Clérambeau junior de Bordeaux allait faire faillite et déposer son bilan... ce jour enfin où, renfermé dans son cabinet, un négociant honorable... voulait ne pas survivre à sa honte et allait se laire sauter la cervelle... quand on frappa à sa porte en lui criant que ses trois bâtimens étaient en rade, ramenés par le capitaine Saiiit-Geran... Je le vois encore... descendre son escalier... se jeter dans mes bras en me disant : « Monsieur, tout ce que je possède... tous «mes biens s nt à vous...» «Je refusai al ors, j'accepte aujourd'hui... et de tous vos biens... je vous demande le plus précieux... votre fille! Me la refusercz-vous?.. »

EMMERIC et HECTOR.

Eh bien?..

M. DE SAINT-GERAN.

Eh bieji?.. c'était une lettre de change que je lui présentais!., un effet à longue échéance... qui arrivait enfin à remboursement... et quelque durs qu'ils soient , ces vieux négocians ont tellement l'habitude de faire honneur à leur signature, qu'il ma jeté sa fille en me disant : « La voilà ! payez-vous. »

EMMERIC.

Ah! Monsieur... ah ! mon sauveur!..

M. DE SAINT-GEIlAN.

A deux conditions, pourtant. . . Ne vous eflrayez pas... La première, car les négocians ont aussi d'autre ambition que celle de l'argent... la première est que son gendre... n'ayant pas de fortune, ait au moins quelque titre... quelque distinction...(vivement.) lly ad'-oitautantet plus qu'un autre , et cela nous regarde. Quant à la seconde condition , elle est plus facile encore...

EMMERIC et HECTOR.

Quelle est-elle ?

M. DE SAINT-GERAN.

« Quoique ami des mœurs, m'a-t-il dit , je ne ))suis pas d'un rigorisme assez ridicule pour «exiger que mon gendre ait été jusqu'ici un «modèle de raison et de sagesse... je pardon- «nerais même quelques-unes de ces folies de «jeunesse... erreurs éphémères qui n'ont point «de lendemain et passent sans retour...

L'excellent père !

M. DE SAINT-GERAN.

» Mais ne voulant exposer à aucune chance le «bonheur de ma fille, je ne veux pas d'attache- «ment réel et sérieux qui survive au présent et » compromette l'avenir. . . «

EMMERIC , à part.

0 ciel !..

M. DE SAINT-GERAN.

» Donnez-moi , a-t-il ajouté, votre parole et la «sienne qu'aucun danger pareil n'existe... et «je consens à l'instant...

EMMERIC.

Monsieur!..

M. DE SAINT-GERAN , SOUriaut,

Je lui ai juré que je ne vous connaissais aucun attachement de ce genre... et vous-même... Eh bien! vous vous troublez!..

EMMERIC , troublé.

C'est que...

M. DE SAINT-GERAN.

Eh bien ?..

HECTOR

C'est que, justement... il est engagé depuis long-temps dans des liens...

EMMERIC , vivement ,à M. de Saint-Gtran.

Que je romprai, je vous le jure. Dès aujourd'hui, tout sera fini entre nous, et sans retour...

HECTOR

A la bonne heure!., c'est bien facile...

M. DE SAINT-GERAN , secouant la tète.

Non, non, jeunes gens, pas tant que vous croyez..

EMMERIC , avec force.

Quand on y est décidé.

HECTOR , de même.

Quand on le veut bien.

M. DE SAINT-GERAN.

Ce n'est pas une raison !.. des ménagemens à garder... l'honneur d'une famille ou d'un mari... le désespoir d'une pauvre femme... son amour, ses larmes, votre propre faiblesse, mille circonstances que l'on ne peut |)révoir, rattachent et renouent à chaque instant les anneaux de cette chaîne d'or, qui est de plomb quand on la porte, et de fer quand on veut la rompre... Moi, qui vous parle , j'étais comme vous... j'avais un amour dans le cœur... lorsque des amis imprudens, pour m'arrather à cette passion insensée, m;i proposèrent un riche et illustre mariage... des biens immenses dans nos colonies, la fille d'un marquis, et mieux encore, une lemme jeune et belle qu'en tout autre moment j'aurais adorée... Mais, alors, ramené malgré moi sous le joug que je voulais tuir... et long-temps encore luttant contre un ascendant fatal , j'étais insensible aux douceurs d'un nouvel hymen. Je négligeais, je délaissais ma femme, qui jamais, grâce au ciel! n'a coiniii le secret de ma Iroideur et de mon indifférence... Mais enfin cela pouvait arriver... et pour la sécurité et le repos de votre ménage, vous voyez que malheureusement votre beau-père a raison.

Non , Monsieur... et vous pouvez lui dire que je suis libre... aujourd'hui, aujourd'hui même j'espère ,par la douceur et la raison, faire comprendre à une autre personne... et l'amener d'elle-même...

HECTOR , à M. de Saint-Geran , qui secoue la tct avec incrédulité.

Je suis sa caution... et à nous deux...

M. DE SAINT-GERAN.

A nous trois !..

EMMERIC , se retournant.

Qu'y a-t-il ?

Page 1