‹ Magasin théâtralChapitre 904 sur 1475 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

LOUISE , assise à la gauche du théâtre, devant une table, une broderie à la main et ne travaillant pas; M. DK SAINT-GERAN, entrant par la porte du fond.

LOUISE, se retournant.

Vous, Monsieur, d'aussi bonne heure!,. Qui s'y serait attendu? Et ce discours que vous deviez pro>ioncer à la Chambre des pairs?..

La Séance est remise... je viens de l'apprendre au Palais!..

LOUISE

Vous allez auPalais?

M. DE SAINT-GERAN,

Quand on a des procès et des avoués... et l'en ai un charmant.

LOUISE

Un procès?

M. DE SAINT-GERAN.

Non, un avoué.

LOUISE

C'est tout comme ! •

M. DE SAINT-GERAN.

Je lui ai expliqué en route la succession de votre oncle...

LOUISE

Ce n'est pas facile!

M. DE SAINT-GERAN.

C'est vrai ! et il m'a compris sur-le-champ... et mieux que moi-même... G est un habile homme!.. 11 viendra ici en sortant du Palais, où je l'ai conduit... et j'allais me rendre au Luxembourg, quand j'ai rencontré dans la salle des Pas- Perdus... le vicomte de Beaugé, mon collègue !

LOUISE

Ah ! le vicomte plaide aussi !

M. DE SAINT-GERAN.

Contre sa femme!.. H venait de gagner en

S(^paration... C'est lui qui m'a appris qu'il n'y avait pas de séance à la Chambre... et qu'il n'enteiulrait pas mon discours... Il était dans son jour de bonheur...

LOUISE

Mais vous , Monsieur , qui deviez parler... cette nouvelle vous a contrarié?

M. DE SAINT-GERaN.

Pas dans ce moment!., puisque je vous troule seule... ce qui est bien rare pour mol!..

LOUISE

Et fort ennuyeux !

M. DE S.UNT-GERAN, allant prendre une chaise, et s'asseyent près de Louise.

Dutout...Au lieu de parler, j'écoulerai... c'est tout bénéfice.

LOUISE, se retournant vers lui.

Savez-vous, Monsieur, que vous devenez très aimable et très galant?

M. DE SAINT-GERAN, souriant.

Et savez-vous, Madatne, depuis quelle époque?

LOUISE

Je ne suis pas forte sur les dates.

M. DE SAhM'-GERAN.

Ce qui veut dire que vous n'avez pas remarqué... Eh bien! c'est, je crois, depuis que vous êtes devenue coquette ! Cela vous étonne?

LOUISE

Non, vraiment!., car, grâce au ciel, cela produit presque toujours cet elfet-là... Pendant les trois premières années de mon mariage, quand je vivais dans mon hôtel, seule et retirée... ne voyant personne, attendant mon mari qui ne venait pas... et pensant à lui qui ne pensait guère à moi, séduit comme il l'était par des charmes plus puissans...

M. DE SAINT-GERAN.

Comment, Madame?..

LOUISE, avec ironie.

Les charmes de la gloire ! Alors, pauvre femme négligée et oubliée, ensevelie vivante à vingt ans, nul ne troublait le silence et le calme du mausolée... je veux dire de mon ménage... et vous-même, faisant comme tout le monde, ne sembliez pas vous douter de mon existence..» Mais aujourd'hui qu'il paraît prouvé que j'existe, aujourd'hui que tout le monde me recherche, que les hommages m'entourent et que j'ai voulu devenir à la mode, non par goût, mais par lassitude de ne rien être; aujourd'hui. Monsieur, le bruit qui se faisait autour de vous vous a réveillé... Vous avez, par impatience ou par curiosité, levé les yeux vers celle que chacun regardait... et il s'est trouvé que c'était votre femme... Iiencontre inattendue... enchantement de votre part et surtout de la mienne... à moi qui ne pouvais manquer d'être bien sensible à un eflèt aussi tendre du hasard !

M. DESAINT-GERAN.

Très bien! égayez-vous à mes dépens!., vous avez raison... Mais que voulez-vous? occupé autrefois d'idées qui m'absorbaient tout entier... des idées d'ambition... de renommée, de fortune...

LOUISE

D'autres encore...

M. DE SAINT-GERAN.

C'est possible!., mais le temps, la réflexion, celles que j'iii faites... il y a deux ans, à la suite de cette blessure dont j'ai pensé mourir... je" le croyais du moins comme tout le monde, car les journaux même l'avaient imprimé d'avance...

LOUISE

C'est vrai !

M. DE SAINT-GERAN.

Et dès-Iois... je mesuis promis... Tenez, Madame, il faudra que je fasse preuve de ti anchise et que je vous avoue tous mes torts... tous mes défauts... un jour... où...

LOUISE, souriant.

Où nous aurons beaucoup de temps devant nous!..

M. DE SAINT-GEI^AN, souriant.

Oui, sans doute... pour que nous puissions aussi parler des vôtres!

J'en ai donc?

M. DE SAINT-GERAN, secouant la tê;e.

Eh! mais...

LOUISE, vivement.

Lesquels? Parlez... (Voyant qu'il hésite.) Un seul !

M. DE SAINT-GERAN.

Vous me mettez dans un grand embarras...

LOUISE, triompliante.

Vous voyez bien!..

M, DE SAINT-GERAN, SOUfiant.

L'embarras du choix...

LOUISK.

Comment, Monsieur!..

M. DE SAINT-GERAN.

D'abord, vous êtes fière, mais l'orgueil \ons sied si bien... et vous avez tant de droit d'en avoir qu'on n'oserait vous en blâmer... ensuite...

LOUISE

Ah! il y a un ensuite!..

M. DE SAINT-GERAN.

Oui, Madame... Vous pardonnez difficilement une olfense... Je ne vous en fais i)as un reproche... car, moi aussi, je serais comme vous... Les torts de ceux que j'aime me trouveraient peutêtre inflexible et Implacable... mais ces torts, si je les connaissais ou si je les soupçonnais, je voudrais îranchement les leur déclarer... La franchise avant tout... et je trouve... c'est là mon reproche le plus grave... que parfois vous en manquez...

LOUISE, se levant.

Ah ! ne parlez pas ainsi... car à l'instant môme je vous dirais...

M. DE SAINT-GERAN.

Quoi donc?..

LOUISE

Ce que vingt fois... j'ai été tentée de vous avouer, et dans ce moment encore...

M. DE SAINT-GERAN.

Et bien! vous n'osez achever... Vous tr3:r.blcz... je crois!

LOUISE

Non, Monsieur, non... mais vous n'avez amais su quelle noble aUection je vous poi tais! Quand on me parla, à moi Jeune fille de dix-huit ans, d'épouser un homme presque sans fortune, qui avait plus du double de mon âge... onc" ut que je refuserais, et j'acceptai, car c'était ini homme de mérite et de cœur dont je savais depuis long-temps la vie entière... Oui, Monsiem , aussi bien et mieux que voas, j'aurais dit les combats auquels vous aviez assisté, vos exploits, vos blessures... J'étais heureuse d'oflrir un riche héritage à celui qui m'apportait ce patrimoine de gloire... j'étais fière de vous, Dère de porter votre nom... et, à mon âge, une pareille exaltation serait aisément devenue de l'amour. Vous aviez peu à faire pour gagner ce cœur qui volait audevant du vôtre... vous ne l'avez pas voulu... J'ignore alors quelle barrière s'élevait enii e nous...

M. DE SAINT-GERAN, troublé.

Et jamais jusqu'ici le moindre reproche!..

LOUISE

Ah! Monsieur!., des plaintes!., des repioche.';, de la jalousie !.. Moi, à ([ui vous accordez quelque orgueil!., j'ai gardé le silence... L'amour-propre, la fierté que vous me reprochi(>7 tout à l'heure, m'ont donné la force de combattre et de vaincre... et quand plus tard vous êtes revenu à moi... un nouvel obstacle plus grand encore nous séparait... le souvenir du passé et mon indifférence... M'accuser^z-vous encoi e de manquer de franchise ?...

M. DE SAliNT-GERAN, avec franchise.

Non, Madame. Tout cela est vrai, et ce ré{ii qui devrait m'ôter l'espoir et le courage, ne me laisse qu'un désir... celui de i éparcr mes torts, et par mes soins, par ma tendiesse, par un d.S vouement de tous les instans... de reconquérir... ce cœur que j'ai perdu... de le tenter du moins. Vous ne pouvez m'en empêcher...

LOUISE

Non , sans doute.

M. DE SAINT-GERAX.

Quoique votre mari , je puis comme un auti e aspirer à vous plaire, j'y aurai plus de mérite... car c'est plus diflicile... Par malheur, le temps ei les occasions vont me manquer... on me donne un nouveau commandement, et sous peu dej ours il me faudra appareiller pour les Antilles. LOUISE, vivement.

Vous partez?..

M. DE SAINTGEEA.N.

Une belle occasion de faire ( onnaissance avec vos propriétés de la Martinique... avec ce beau pays où depuis long-temps vous êtes attendue, et où le procès qu'on nous intente pour la succession de votre oncle nécessiterait peut être votre présence... Je ne vous parle pas du plaisir que j'aurais à vous avoir sur mon vaisseau, où vous commanderiez en souveraine. . . Pour entreprendre un pareil voy.tge, il faudrait aimer... et vous, Madame!..

LOUISE

Moi... je n'aime pas la mer... vous le savez !

M. DE SAINT-GERAN.

Vous êtes bien bonne de ne pas dire mieux...

et je vous en remercie... Mais dans votre désir de rester à Paris, n'y a-t-il pas quelque autre motif?

LOUISE, avec émotion.

Que voulez- VOUS dire?

M. DE SAlM-GF.nAN.

Pardon, à mon tour, de nia franchise... Ce désir de plaire et de briller dont vous ne vous défendez point , amène sur vos pas une foule d'adorateurs dont vous souffrez les hommages. Je vous connais, Louise, et jamais un soupçon sérieuv n'est entré dans mon âme... Mais votre jeunesse, mes fréqnens voyages, votre position , vos succès dans le monde, ont pu éveiller l'envie ou froisser la vanité !.. il est si facile à un fat de compromettre la plus honnête femme du monde!.. Déjà, et vous savez que je suis peu endurant... il m'a semblé que -quelques allusions indirectes, quelques railleries de salon m'étaient adressées par deux ou trois vieilles douairières... c'est toujours par elles que cela cornmenée... J'ai regardé alors autour de moi, et il m'a semblé...

LOUISE

Quoi donc?.. Monsieur.

M. DE SAI.Nr-GERAN.

Vous êtes émue?..

LOUISE

Non pas émue , mais curieuse de savoir...

M. DE Sàl>"T-GERAN.

Ce que je sais... Eh bien ! il me semble que votre jeune cousin... le vicomte de Langeac... LOUISE , riant.

Lui!

M. DE SAINT-GERAN.

Ce fat moyen-âge... qui rougit de son siècle et dont son siècle rougit... ce gentilhomme palefrenier qui court au Champ-de-Mars ou au clocher après le ridicule.

LOUISE, riant.

Et qui gagne toutes les courses.

M. DE SAINT-GERAN.

Vous ne pouvez nier qu'il ne vous suive partout et qu'il ne vous fasse hautement la cour la plus assidue... Hier encore...

C'est vrai!., je ne peux pas l'empêcher de m'aimer.

M. DE SAINT-GERAN.

Non , mais je peux l'empêcher de vous le dire... de l'avouer aussi publiquement, et s'il s'en avise encore!

LOUISE

Que ferez- vous?

M. DE SAINT-GERAN, froidement.

Ce que je ferai?., je l'empêcherai de faire jamais la cour à personne.

LOCISE, froidement.

Allons donc!..

M. DE SAIM'-GERAN, froidement.

Parole d'honneur!

LOUISE

Allons donc!

M. DE SAlNT-GERAN.

C'est un sot!

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