MA SUA. M
Et qui vous rend encore plus jolie , si c'est possible.
Voilà pourquoi j'avais tant de peine à me dé-
cider...Enfin j'étais résolue... lorsque hier au soir, une voiture s'arrête à la porte , une dame en descend, c'était milady... «Bien des affaires trop longues à m'expliquer l'avaient retenue... et puis elle ne pouvait sortir de chez elle à sa volonté... et elle tenait cependant à venir elle-même s'acquitter... » Tout en parlant elle avait remarqué que j'avais encore des larmes dans les yeux, quoique je me fusse hâtée de les essuyer à son arrivée. II fallut bien alors lui raconter et ma détresse , et ma position, et l'embarras où je me trouvais., elle avait tant de bonté... et moi tant de chagrin!... Enfin, je lui parlai de tout, excepté de M. Masham... et quand elle sut que je voulais, ce m.itin , me présenter chez la duchesse de Northumberland... c'est elle qui me dit: K'y allez pas, vous seriez trop malheureuse... d'ailleurs la place est donnée... Mais moi, mon enfant, je tiens dans le monde et à la cour une maison assez considérable... oti , par malheur, je ne suis pas toujours Ja maîtresse... n'importe, je vous y offre une place... vou 1C7-V0US l'accepter ■?...» Et je me jetai dans ses bras en lui disant: Disposezdemoi et de ma vie... je ne vous quitterai plus , je partagerai vos peines et vos chagrins...— C'est bien, medit-elle avec émotion; présentez-vous demain au palais , et demandez la dame dont je vous donne le nom. — Elle écrivit aiors sur le comptoir deux mots que j'ai pris, que j'ai là... et me voici...
MASHAIH.
C'est très singulier...
boi.ingbro::e.
Et ce papier, pes t-on le voir?
ABIGaIL, le lui donnant.
Certainement '....
bolingbroke, souriant.
Ah: a!i ! rien qu'à sa bonté, je l'aurais devinée. [A At)ig,>ïl.) Ce mot a été écrit devant vous, par votre nouvelle proiecirice?...
ABIGAIL.
Oui vraiment .. Esi-ce que, par hasard, vous connai.r.cz celte écrituf?
EOLI.\GBitOKE. fioidement.
Oui , mon enfant... c'est ccUi! Je l.i reine.
ABIGAIL, avec joie.
La riine!... est-il possible?
MASHA.U, de même.
La reine vous donne une place auprès d'elle, et sa protection!... et son amitié!... voilà votre fortune assurée à jamais !
BOLixGBROKE, passant entre eux deux.
Attendez, mes amis, attendez... ne vous réjouissez pas trop d'avance !
ABIGAIL.
C'est la reine qui l'a dit , et une reine est maltresse chez elle!
BOLIXCBROKE.
Pas celle-là... Douce et bonne par caractère.
LE VERRE D'EAU
mais faible et indécise , n'osant prendre un parti sans prendre l'avis de ceux qui l'entourent , elle devait nécessairement se laisser subjuguer par ses conseillers et ses favoris , et il s'est trouvé près d'elle une femme à l'esprit ferme , résolu et audacieux , au coup d'œil juste et prompt, qui vise toujours droit et haut !.. c'est lady Ciiurchill, duchesse de Marlborough , plus grand général que son mari lui-même , plus adroite qu'il n'est vaillant, plus ambitieuse qu'il n'est avare, plus reine enfin que sa souveraine , qu'elle conduit et dirige par la main... la main qui tient le sceptre.
ABIGAIL.
La reine aime donc beaucoup cette duchesse?
BOLINGBROKE
Elle la déteste!... en l'appelant sa meilleure amie I... et sa meilleure amie le lui rend bien !
ABIGAIL.
Et pourquoi ne pas rompre avec elle... pourquoi ne pas se soustraire à une domination insupportable?
BOLmOBBOKE.
Cela, mon enfant, est plus difficile à vous expliquer... Dans notre pays... en Angleterre, Masbam vous le dira , ce n'est pas la reine , c'est la majorité qui règne; el le parti wigh, dont Marlborough est le chef, a non seulement pour lui l'armée, mais le parlement!... La majorité leur est acquise ! et la reine Anne , dont on vante le règne glorieux, est forcée de subir des ministres qui lui déplaisent, une favorite qui la tyrannise et des amis qui' ne l'aiment pas. Bien plus... ses intérêts de cœur, ses désirs les plus chers l'obligent presque à faire la cour à l'altière duchesse , car son frère , le dernier des Stuarts , que la nation a banni , ne peut être rappelé en Angleterre que par un bill du parlement , et ce bill , c'est encore la majorité , c'est le parti Marlborough qui peut seul l'appuyer et le faire réussir... La duchesse l'a promis... aussi tout cède à son influence. Surintendanlede la reine , elle ordonne, règle , décide, nomme à tous les emplois, et un choix fait sans son aveu excitera sa défiance, sa jalousie, son refus peut-être. Voilà pourquoi, mes amis, la reine me paraît aujourd'hui bien hardie, et la nomination d'Abigaïl bien douteuse encore !
ABIGAIL.
Ah! s'il en est ainsi... si cela dépend seulement de la duchesse, rassurez-vous... j'ai queln-^e espoir!
MASHAM.
Et lequel?
ABIGAIL.
Je suis un peu sa parente.
BOLINGBKOKB.
■Vous. Abigaï! ?
ABIGAIL.
Eh! oui vraiment... par mésalliance! un cousin à elle , un Churchill s'était brouillé avec sa ncbk' fainillc en épousant ma mère !
MASHA5I.
Est-il possible?... parente de la duchesse
ABIGAIL.
Parente bien éloignée... et jamais je ne m'étais présentée devant elle, parce qu'elle avait refusé autrefois de recevoir et de reconnaître ma mère... mais moi... pauvre fille... qui ne lui demanderai rien , que de ne pas me nuire... que de ne pas s'opposer aux bontés de la reine ..
BOLINGBROKE
Ce n'est pas une raison... vous ne la connaissez pas... Mais cette foisdumoins je puis vous servir, et je le ferai... dussé-je m'attirer sa haine!
ABIGAIL.
Ah ! que de bontés !
MASHAM.
Comment les reconnaître jamais ?
BOLIISGBROKE.
Par votre amitié.
ABIGAIL.
C'est bien peu !
BOLINGBROKE
C'est beaucoup!... pour moi homme d'état... qui n'y crois guère... (Vivement.) Je crois à la vôtre et j'y compte !... (Leur prenant la main.) Entre nous désormais... alliance offensive et défensive!
ABIGAIL, souriant.
Alliance redoutable !
♦ BOLINGBROKE
Plus que vous ne croyez peut-être , et grâce au ciel , la journée sera bonne ! deux succès à emporter !.. la place d'Abigaïl... et une autre affaire qui me tient au cœur... une lettre que je voudrais à tout prix faire arriver ce matin entre les mains de la reine... j'en attends et j'en cherche les moyens... Ah! si Abigaïl était nommée! si elle était reçue parmi les femmes de Sa Majesté , tous mes messages parviendraient en dépit de la duchesse.
MASHAM, vivement.
N'est-ce que cela?... Je puis vous rendre ce service.
BOLINGBROKB.
Est-il possible !
MASHAM.
Tous les matins à dix heures , et les voici bientôt , je porte à sa majesté , pendant son déjeuner, ( Prenant le journal sur la table à droite. ) la Ga~ zette du monde élégant et des gens à la mode , qu'elle parcourt en prenant son thé ; elle regarde les gravures , et parfois me dit de lui lire les articles de bals et de raouts.
BOLINGBROKE
A merveille!... quel bonheur que la royauté lise le journal des modes... c'est le seul qu'on lui permette... ( Glissant une lettre sous la couverture du journal.) La lettre du marquis au milieu des vertugadins et des falbalas. Et pendant que nous y sommes... (Tirant un journal de sa poche.)