SCENE YII
Les Mêmes, MARCEL.
Marcel ouvre la porte du cabinet; il entre en se soutenant à peine; ils'appuie surun fauteuil, sa pâleur est effrayante et le soupir qui sort de sa poitrine annonce sa présence ; Caroline se lève precipilaniment et pousse un cri. CAROLINE.
Ciel! mon marit
Elle tombe sur le canapé et se cache le visage. FRANCMESNIL.
Monsieur, d'où sortez-vous? qui vous a introduit ici?
MARCEL, tremblant et avec l'émotion la plus forte.
Pour que je réponde à vos questions... laissezmoi me remettre. {A Caroline, en s' approchant d'elle.) Depuis deux ans, j'en avais la conviction intime ; le moment de la vérité devait se présenter un jour, le voilà donc venu! *
FP.ANCMESNIL.
Monsieur, qu'exigez-vous de moi?
MARCEL, réprimantun mouvement de fureur.
De vous?... rien!
FRANCMESNIL.
Vous écouterez du moins ce que je dois vous dire pour sa justification, pour la mienne.
MARCEL
Vous! que m'importe! je ne vous connais pas, vous ne m'avez rien promis, jamais; vous croyez pouvoir me ravir ma femme, mon bonheur, ma vie. C'est l'usage des gens vicieux que je dois accuser pour ce qui vous regarde ; s'il en eût été autrement, j'avais là des armes, vous voyez... {il montre deux pistolets ) je vous tuais, vous! j'en avais le droit, moi!... mais je ne puis tourner cet instrument de mort contre vos usages. Selon vous, je suis un mari absurde, parce que la misère n'accordait à mon foyer que les illusions de l'amour, que la volupté d'aimer et de me croire aimé ; soit, je suis absurde.
Fr>ANCMESNIL.
Calmez-vous, monsieur, et daignez m'entendre ; je dois essayer devons expliquer...
Encore une fois, je ne vous demande rien. • Francme^nil, Marcel, Caroline sur le canapé.
FRANCMESNIL.
Dans cette circonstance, l'honneur me fait un devoir de protéger...
MARCEL
Elle? ohl tout change s'il est question d'elle.
FRANCMESNIL.
Vous n'êtes pas chez vous, monsieur, comment pénétrez-vous ici?
MARCEL, avec autorité.
J'y viens prendre ma place, et si vous n'êtes pas satisfait de la mesure que j'ai gardée vis-àvis de vous, je parlerai aussi haut que vous, ici, comme ailleurs.
CAROLINE, se levant précipitamment, ■
Arrêtez! arrêtez!
MARCEL, s' animant par degrés.
Ah! s'il s'agit d'elle, je ne vous permets pas de dire un mot ; seulement vous êtes libre d'écouter ce que je vais lui faire entendre : elle! c'est la plus indigne des femmes, car elle a trahi ses sermens.... je ne parle pas de ceux qu'elle a faits à l'autel, le jour de notre mariage, mais de ceux-là qu'hier encore elle employait pour endormir mes soupçons, par lesquels elle engageait sa vie ! Elle! Caroline Allard! c'est la plus abjecte des créatures, car elle n'osera plus supporter le regard de son mari ni les caresses de sa famille.
Ah! Marcel, ne parlez pas ainsi.
MARCEL, vivement.
Qui voulez-vous tromper, lui eu moi?
FRANCMESNIL.
Il y a des fautes que je comprends...
MARCEL, plus vivement.
Quand on les comprend pourquoi les commettre?
FRANCMESNIL.
Il en est d'involontaires et qu'on peut réparer.
MARCEL
Oui, oui! je comprends aussi, moi! vous voulez scheter mon honneur, ma femme , ma fille plus tard ! Vous prétendez faire le monde ainsi qu'il vous convient qu'il soit , pour votre usage particulier. Écoutez, vous que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître; écoutez, puisque vous êtes là, puisque c'est vous que j'y trouve : Un jour, sur la place publique, devant une église, j'aperçus une jeune fille, joliel oh! bien jolie! c'était Caroline Allard; dans la foule, ma main pressa la sienne sans qu'elle me repoussât; il y avait là foule, parce qu'on célébrait un mariage, celui d'un homme riche.
FRANCMESNIL.
Le mien, monsieur.
MARCEL, au comble de la surprise.
Le vôtre ?
FRANCMESNIL.
Oui; un intérêt de position et de fortune me forçait à trahir la foi que je lui avais jurée, à elle, Caroline Allard !
MARCEL, avec la plus profonde douleur.
Mon Dieu î mon Dieu ! pas même un refuge dans
MARCEL, OU L'INTERIEUR D [ N ^II:NAGE
iC passé! pas même uu jour de vertu! le mensonge depuis le premier serrement do mains, depuis le premier sourire... mais c'est aQ'reux !... et c'est vous qui m'enlevez tout à moi, à moi qui n'ai rien qu'elle... son cœur, son amour!... mais non,
elle ne m'a rien donné... jamais ah! si fait!
elle m'a donné deux enfans ! . . .
CAROLINE
Ne les oubliez pas, Marcel.
MARCEL, satis l'cnlendre.
Ainsi, depuis des années, le bonheur vous a rapprochés, ici, dans ce domicile clandestin, un bonheur honteux... ainsi elle m'a trahi, elle, pour avoir un mari! et lui, il a trahi sa femme pour avoir de l'argent! et avec l'argent il a voulu pour maîtresse la femme de l'homme laborieux! .. Je n'avais d'abord de colère et de mépris que pour elle, sans foi, sans pudeur, que pour la parjure... mais est-ce la femme qui vient se jeter à nos pieds? est-ce elle qui pénètre dans l'intérieur d'un ménage pour suborner un mari, pour régler les détails d'une intrigue? {A Francmesuil.) C'est donc toi, infâme! qui lâchement, à plaisir, es venu porter le trouble et le désespoir dans ma maison ? Si tu ne me dois rien , es-tu quitte envers le monde, où tu joues un rôle? si tu ne m'as rien promis, n'as-tu pas des obligations envers la société? L'or qui reflète sur tes vices les colore-t-il à ce point de les faire aimer?. ..Sais-tu bien que tu m'as fait pleurer, moi, pendant deux ans? sais-tu que la vengeance est douce?... et ma main est bien près de ta joue... tiens, misérable!
Il lance son bras pour donner un soufllet à Francmcsnil, qui l'esquive.
CAROLiME, se plaçant entre eux et à genoux. Marcel! monsieur! monsieur!...
Pendant tout le couplet elle clierclie à l'arriter. MARCEL.
Retirez-vous! il n'appartient qu'à la femme pure de se placer entre deux hommes irrités... baissez les yeux, fermez la bouche; vous n'avez plus l'ascendant de votre sexe... retirez-vous! {Plus fulieux, à Francmesnil.) Eh bien! tu te tais! tu j n'as même pas le courage de l'honnête homme j pour te venger des injures que tu reçois ! il te faut 1 le duel, n'est-ce pas? il te faut des témoins, l'é- [ clat, le bruit, les journaux? mais tu n'oserais te | battre en duel avec l'ouvrier!... tu lui prends sa | femme et tu reçois ses affronts, tu te crois quitte... mais moi je ne le suis pas, moi! j'oserai te poursuivre en tous lieux et te traiter ainsi partout, sur le seuil de ta demeure, sur la place publique, en plein soleil... moi, Marcel! moi, je traînerai ton nom dans la boue, pendant deux ans, s'il le faut. par représailles, de ce moment, de celte heure.., Ah! {ACaroline) madame, interrogez cette montre que le roi Louis XV donna pour quelques complaisances àla baronne deBrémont... la mémoire des noms me revient aussi, à moi! Cette montre ne pouvait lui venir que de toi, cette montre, en
ce moment, elle iiiai(|U(; ta dernière heure, malheureux ! et je puis te briser comme elle.
11 arraclii- la numlri; di; la ci;iuUiri' <fp Caroline et la jolie avec violence. La porte s'ouvre, M'"c de Fiaurmesiiil parait siiivi(' de Caiilliier.
CAROLINE
Marcel ! Marcel! nous ne sommes plus seuls.
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