‹ Magasin théâtralChapitre 105 sur 1711 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

LES OUVRIERS, sortant en foule des ateliers ; ROUSSILLON, JULIENNE qui reparaît; puis AUGUSTE ef VICTOR.

LES OUVRIERS

Bonjour, mamzelle Julienne, bonjour!

JULIENNE

Bonjour, bonjour!

ROUSSILLON

Eh bien! ça commence-t-il, la paie ?

JULIEIVNE.

J'attends mon oncle, il ne va pas tarder à rentrer...

BOUSSILtON.

Ah! il paraît qu'on est plus pressé de nous demander de l'ouvrage que de nous donner de l'argent...

JULIENNE

Prenez garde à ce que vous dites, Roussillon. vous n'oseriez pas parler ainsi devant mon oncle.

JACQUES

Vous êtes donc bien pressé, que vous ne puissiez attendre une minute ?

ROUSSILLON, blaguant.

C'est que je n'ai pas encore mangé la soupe, et que je l'adore, la soupe!

// chante à tue-tête :

Potage à la Julienne !

JACQUES

Méchante canaille, te tairas-tu?

De quoi! de quoi!... est-ce qu'on ne peut pas chanter, ici?

JACQUES

Eh bien ! avise-toi de recommencer...

ROUSSILLON, reprenant en chantant.

Potage à la Julienne!

LES OUVRIERS

Veux-tu te taire?

ROUSSILLON, se posant pour tirer la savate.

Ehben! après... allons! voyons! qu'est-ce qui veut que je lui prenne sa mesure sans règle ni compas?... Potage à la...

VICTOR, paraissant en costum» (Touvrier.

Eh bien! qu'est-ce que c'est?

TOUS LES OUVRIERS, s'écartnnt.

M. Victor I

ROUSSILLON, à part.

Ah ! c'est le muscadin !

AICTOR.

Encore vous, monsieur!

ROUSSILLON

Toujours.

JACQUES

Etplus insolent quejamais... il a insulté mamzelle Julienne.

VICTOR

Vous avez insulté ma cousine, misérable! Si VOUS n'étiez pas le dernier des hommes, je vous en demanderais raison.

ROUSSILLON, se posant.

Raison !... en voici des raisons, et je m'en vante! Voilà! voilà!... qu'est-ce qui en veut?... servez chaud!

VICTOR

Il y a d'autres armes pour les gens d'honneur.

ROUSSILLON

J'aime mieux celles-là... il n'y a pas besoin de les huiler de peur de la rouille.

VICTOR

Et vous prétendez avoir été soldat, avoir porté une épée?...

ROUSSILLON

Je suis rentré dans le civil... qui en veut?

VICTOR, avançant sur lui.

Misérable !

JULIENNE, l'arrêtant.

Victor, je vous en prie, laissez là cet homme. Jacques s'est trompé, il ne m'a point insultée.

VICTOR

Ah ! c'est vous, ma cousine?... rentrez, ce n'est ici la place d'une femme, et mon père, du moins, ne vous force point à vivre au milieu de ces gens grossiers et brutaux.

ROUSSILLON, aux autres.

Vous l'entendez. Parce qu'il s'endimanche tous les jours de la semaine, il se croit un bourgeois! Ça n'a pas pour deux liards de terre , et ça fait pour six sous de poussière. Va donc mettre ton pantalon collant et les bottes à la russe, et tâche de bien épousseter les copeaux...

VICTOR

Mais cet homme est donc ici pour nous insulter tous?...

ROUSSILLON

Eh bien! qu'est-ce qu'il y a?... ou vous êtes ouvrier, et je ne vois pas qui de nous deux doit le respect à l'autre; ou vous êtes notre bourgeois, et alors payez-moi, et mettez-moi à la porte. VICTOR, à Julienne.

Et voilà à quoi mon père nous expose en nous forçant à cet ignoble métier.

JULIENNE

Voyons, Victor, calmez-vous I je vais rentrer dans le bureau; venez avec moi, j'ai à vous parler...

Pendant ce temps, Roussillon rentre dans l'atelier, où il va mettre sa redingote et son chapeau. Les ouvriers causent au fond.

L'OUVRIER

VICTOR

Pardon, ma cousine, plus tard... il faut que j'aille m'habiller, je suis forcé de sortir.

Ce soir?

VICTOR

Oui, ce soir même

JCLIENNE.

Pas ce soir, Victor, je vous eu prie.

VICTOR

Julienne, je n'ai pas oublié que c'était votre fête demain; vous trouverez mou bouquet dans votre chambre, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas.

jrLIEISNE.

Ce n'est pas moi. mais votre père, Victor!

VICTOR, avec imijatience.

Ah ! mon père...

JULIENNE

Aujourd'hui restez, je vous en prie.

VICTOR

Je ne puis pas... non, j'ai promis...

AUGUSTE, entrant.

Tiens! c'est toi!... bonjour, frère... Est-ce que tu n'attends pas la paieî

VICTOR

levais revenir tout-à-Vheure.

AUGUSTE

Dis donc, pourras-tu me rendre quarante francs sur ta quinzaine? [A part.) Je ne me soucie pas de devoir rien à ce gars de Roussillon. VICTOR, embarrassé.

Quarante francs!...

AUGUSTE

Si tu ne peux pas, ne te gêne pas.

Il va \i Julienne.

VICTOR, s' éloignant.

Ah! mon Dieu! être misérable à ce point!... Ah : je suis fou de ne pas éteindre cet amour dans mon cœur... mais elle m'attend, et j'irai... j'irai.

II soit.

ROUSSILLON, reparaissant.

Au plaisir de vous revoir, monsieur delà Lombarderie! i

AUGUSTE, à Roussillon.

Dis donc, dis donc, toi, qu'est-ce que vient de I me dire ma cousine, que tu t'es permis de la nié- ! caniser en chansons?

ROUSSILLON

Moi. incapable d'iosulter le beau sexe, surtout quand vous en êtes amoureux, monsieur Auguste. AUGUSTE, bas.

Veux-tu te taire ?

ROUSSILLON

C'était une simple romance d'occasion qui se chante dans les meilleures sociétés de Paris : (// chante.] Potage à la Julienne !...

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Les Mêmes, LOMBARD.

LOMBARD, prenant Roussillon à la gorge.

Prends garde de te donner une entorse au gosiiT, mon gars!

Tout le monde se découvre, LES OUVRIERS.

Monsieur Lombard !

AUGUSTE

Mon père!

ROUSSILLON

Si c'est pour ça que vous revenez si tard, vous auriez tout aussi bien fait de vous presser encore moins.

LOMBARD

Julienne!

JULIENNE

Mon oncle!

LOMBARD

Quel est le compte de cet homme ?

JULIENNE

Je vais vous le dire.

LOMBARD, à des portefaix.

Entrez ces sacs là-dedans, vous autres!...

Ils entrent un gros sac plein d'autres sacs d'c'cus. ROUSSILLON, « part.

J'aimerai mieux ça que des bijoux... c'est plus lourd, mais ça ne se reconnaît pas.

JULIENNE, reparaissant sur la porte du bureau.

Roussillon... six journées et demie à quatre francs, vingt-six francs.

ROUSSILLON

Vingt-six francs! Merci, ce n'est pas mon compte.

L0.MBARD.

Mais c'est le mien ! vingt-six francs !

Il lui tend la somme.

ROUSSILLON

Il me faut quarante-huit francs... Douze jours à quatre francs... c'est juste comme un bas de soie.

LO.MBARD, remettant l'argent dans sa poche.

C'est bien! Tu me férus assigner chezlerjuge de paix.

ROUSSILLON

I! n'y a pas besoin déjuge de paix!.., il me faut quarante-huit francs... et je les aurai. LOMBARD, aiijc ouvriers.

Rangez-vous un peu, vous autres. (A Roussillon.) Vois-tu cette porte! regarde-la bien pour n'y jamais repasser... et maintenant file, que je voie si les talons de tes souliers sont bien ciré?,

ROUSSILLON

Plaîi-il?

LOJIBARD.

Que je voie si les talons de tes souliers sont bien cirés.

ROUSSILLOIf.

Et vous renvoyez comme ça vos ouviiers sans les payer?

LOMBARD, le prenant au collet.

M'as-tu entendu î

RODSSILLON.

Est-ce que vous voulez m'assassiner par-dessus le marcbé?

JULIENNE

Mon oncle, mon oncle, je vous en prie...

AUGUSTE

Mon père...

JULIENNE

O mon oncle, ne vous compromettez pas avec ce mauvais sujet... donnez-lui son argent.

LOiMBARD.

Non.

ROUSSILLON

Vous me paierez au moins mes vingt-six francs?

LOMBARD

Ni quarante-huit, ni vingt-six... Je ne veux pas qu'il aille dire que je ne lui ai pas payé ce que je lui devais. Le juge de'paix prononcera. ROUSSILLON, d'un ton pleurard.

Eh ben ! avec quoi que je mangerai jusque là!

LOMBARD

Ah! tu n'as pas de quoi manger! Eh bien, liens 1 voilà cinquante francs ! mais je ne te paie pas, entends-tu? je te fais l'aumône. Il y a des mendians qui valent mieux que toi, et à qui je n'en ai pas tant donné.

ACGUSIE, qui a pris les cinquante francs, et qui les passe à Roussillon.

Allons ! prends et file !

ROUSSILLON

Et mes soixante francs?

AUGUSTE

Attends-moi derrière le mur du chantier, j'irai te le porter.

ROUSSILLON

Boni {A part.) Ça te coûtera plus cher qu'au marché ce que tu viens de dire.

LOMBARD

Eh bien! m'as-tu entendu?

ROUSSILLON

Adieu, monsieur Lombard! (Du /"onrf.) Les bons comptes font les bons amis... Tenez, v'ià quarante sous que vous m'avez donnés de trop. . . Au plaisir. ..

Il sort.

Ah ! le misérable ! il me rendra sans pitié pour tout le monde... Il s'est présenté ici comme un pauvre soldat qui revenait de l'étranger... et vous savez, vous autres, s'il en manque... Mais enfin, n'y pensons plus!... Allons, mes enfans, à votre tour!... [A Auguste.) Auguste, j'ai à te parler, à toi et à Victor après la paie.

AUàUSTE.

Victor va venir !

JULIENNE

Les comptes sont sur le bureau, mon oncle.

LOMBARD

Bien.

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