‹ Magasin théâtralChapitre 111 sur 1711 · M"»' DE GÈVRES, EUGÉNIE · texte numérisé non relu

M"»' DE GÈVRES, EUGÉNIE

Mme de Gèvres est assise sur un canapé, à gauche; Eugénie près d'une table. L'une et l'autre travaillent.

M"»* DE GÈVRES

Eh bien! ma chère Eugénie , nous allons mener une vie moins solitaire que de coutume... hier ton oncle, M. de Monnerais, est arrivé avec son fils Jules qui a l'air d'un jeune homme accompli; j'ai été très-contente de lui.

EUGÉNIE, se levant.

En ce cas, ma mère, je vous crois tout-à-fait de

son avis.

Mme DB GÈVRES.

De l'avis de qui?

Mais de l'avis de M. Jules qui me paraît parfaitement content de lui-même.

M^e DE GÈVRES.

Tu te trompes : Jules a été élevé à Paris; il a plus que les jeunes gens de ce pays l'habitude du monde, il y porte plus d'aisance.

L'OUVRIER

EUGEME.

Il estvrai qu'il s'y met très-aiséraent àson aise .

Bl"'^ DE GtVRES.

Eagénie...

ECGÉXiE, se levant.

Ma mère !

Mme DE gÈVRES.

Tu es bien sévère pour ce jeune homme.

EUGÉME.

Et vous, n'êtes-vous pas bien indulgente pour lui?...

M"^ DE GÈVRES

Est-ce donc parce qu'il doit être ton mari, que tu le vois avec une prévention fâcheuse?

ECGÉNÏE.

N'est-ce pas pour cela, ma mère, que vous le voyez d'un œil si favorable?

Elle s'assied près de sa grand'mère.

M"'<= DE GÈVRES

Eugénie, ton tuteur, M. de Monnerais, avait raison quand il me disait que je t'élevais mal, que tu étais une enfant gâtée, et que tu deviendrais une jeune fille très-capricieuse et très-volontaire... il m'a souvent grondée à ce sujet.

ECGÉiVIE.

C'est le rôle des tuteurs de gronder toujours.

M"« DE GÈVRES

Et c'est le rôle des grand'mères de gâter leurs petites-filles, n'est-ce pas, mademoiselle?

EUGÉNIE

Certainement, et c'est le rôle des petites-filles de bien aimer leur bonne grand'mère, de la soigner, d'être toujours près d'elle et de ne pas se marier pour ne la quitter jamais.

Elle l'embrasse.

M"e DE GÈVRES.

Chère enfant!... Et pourtant je ne suispascontente de toi...

ErGÉ>'IE.

Parce que je vous dis que je ne veux pas me marier?

M™e DE GÈTRES.

Précisément pour cela.

Oh ! j'ai horreur du mariage.

M™e DE GÈVRES.

Eugénie...

EUGÉNIE

Je VOUS jure que c'est la vérité.

M^e DE GÈVRES.

Je t'affirme que c'est un mensonge.

EUGÉNIE

Âh! maman...

M™e DE GÈVRES.

Oui, Eugénie, ou tout au moins la moitié d'un mensonge.

EUGÉNIE

Comment ça ?

M™e DE GÈVRES.

Tu ne veux pas te marier avec M. Jules de Monnerais, je le crois... mais s'il s'agissait d'un autre prétendu, le mariage ne l'inspirerait peut-être pas tant d'horreur !

EUGENIE.

Je ne vous comprends pas, maman.

M"'e DE GÈVRES.

S'il s'agissait, par exemple, de M. Victor? EUGÉNIE, baisse les yeux, se détourne, et va pour se lever.

Ah! maman...

M™e DE GÈVRES, la retenant.

Eh bien! Eugénie...

EUGÉNIE

M.Victor?

M">6 DE GÈVRES

Oui, tu m'en parles souvent.

EUGÉNIE, se levant tout-à-fait.

Dame, je ne peux pas oublier avec quel courage il se précipita à la tète de nos chevaux au risque d'être écrasé, et lorsque nous allions périr toutes deux, et si je vous parle souvent de lui, c'est qu'il nous sauva, et que je lui suis reconnaissante pour vous... et pour moi aussi.

iM""* DE GÈVRES.

Est-ce tout? et depuis qu'il vient au château, n'as-tu pas pensé à lui plus que tu n'aurais dùî la reconnaissance mène vite à l'amour...

EUGÉNIE

Ah! ça ne va pas si loin... il me plaît, je lui trouve de l'esprit, un air distingué, et quoique j e sois bien folle, son caractère sérieux ne me fait pas peur; sa mélancolie m'intéresse... il cause si bien et avec tant de cœur, que je l'écoute avec plaisir... mais de là à aimer quelqu'un, il y a bien de la différence.

M™^ DE GÈVRES, à part.

La naïveté de cet aveu me rassure; mais lui, il l'aime peut-être... c'est ce dont je m'assurerai.

Elle se lève.

Ainsi donc, maman, il est bien convenu que je n'aime pas M. Victor.

M"e DE GÈVRES.

Sans doute, car tu es trop raisonnable pour penser à un jeune homme dfent nous savons à peine le nom.

EUGÉNIE

Certainement, et il est bienconvenuaussiqueje n'épouserai pas M. Jules.

M™e DE GÈVRES.

Ce qui est convenu, Eugénie, c'est que tu obéiras à ta grand'mère et à ton tuteur... nous voulons tous deux ce mariage... tu sais qu'il est arrêté depuis long-temps?

EUGÉNIE, plus sérieuse.

Mais je ne suis pas une enfant pour obéir ainsi à tout ce qu'on veut... sans qu'on me consulte.

««"«^ DE GÈVRES

Sans doute, Eugénie, et c'est pour cela que je te dois les raison.s qui m'ont déterminée à conclure cette union sur-le-champ.

EUGÉNIE

Oh! maman, je ne les trouverai pas bonnes, vos raisons.

M""' DE GÈVRES

C'est ce dont tu pourras juger quand tu les au -

MAGASliN THEATKAL.

ras entendues... tu sais, Eugénie, que, irès-jeune encore, je demeurai veuve avec deux enfuns, Lucien de Gèvres, mon fils aîné, et ta mère, ma chère Adélaïiie. D'après les lois de raniieii régime, mon fils, en sa qualité d'aîné , avait hérité de toute la fortune de notre famille, et par conséquent, la mère n'avait aucune chance de se marier, lorsque le comte de Monnerais me demanda sa main que je lui accordai.

BDGÉME.

Et vous fîtes bien; il ne cherchait pas la fortune, mon père, il n'était pas comme d'autres que je connais.

Sfie DE GÈVRES.

De son coté, mon fils Lucien s'était marié, et sa femme allait bientôt lui donner un héritier, lorsque la révolution éclata, Lucien était attaché à la maison du comte de Provence, et quand le princeeutquitté la France, il lesuivit et me confia sa femme Laura. Lucien, mon fils, était à peine depuis deux mois à l'étranger, lorsque nous apprîmes qu'il avait été grièvement blessé... Sa femme, ma bru, malgré l'état assez avancé de sa grossesse, voulut absolument aller le rejoindre. M. de Monnerais, ton oncle et maintenant ton tuteur, s'offrit a l'accompagner... et tu n'as pas oublié sans doute le récit qu'il nous a fait de cette scène de carnage, où, malgré son état, l'infortunée Laura fut cruellement massacrée sous ses yeux.

EIGÉMË.

Oh! oui, je me le rappelle... noble cœuri devait-elle trouver la mort pour récompense de son dévouement?

M™e DE GÈVRES.

Mon fils mourut de ses blessures. Je restai donc seule avec ma pauvre Adélaïde, ta bonne et sainte mère , qui te donna le jour quatre ans après cette funeste catastrophe... et c'est ici que je te prie de bien suivre ce que je vais te dire.

EUGÉME.

Oui, maman, oi^j...

M™^ DE GÈVRES

Ta mère, qui n'avait aucune fortune à prétendre, si son frère eût vécu, ou s'il eût laissé un héritier de son nom, se trouva recueillir toute cette immense fortune, et c'est comme son héritière que tu es aujourd'hui l'un des plus riches partis de la France.

EUGÉME.

Si c'est une raison pour me faire épouser mon cousin, M. de Monnerais, j'aimerais autant n'avoir pas celte grande fortune.

M"« DE GÈVRES

C'est que cette grande fortune n'est pas àlabri d'un procès, et bi lu n'épouses pas Jules, son père deviendra peut-être ton plus cruel ennemi. ECGÉME, à parc.

Hélas! je ne le sais que trop. (ETaiU.) Mais vous me restez, et vous pouvez me défendre.

«nie DE GÈVRES.

Hélas! ma pauvre enfant, c'est moi qui te manquerai la première, car je suis bien vieille, bien

faible... Aie donc pitié de ta pau\re grand'mère, lu ne la laisseras pas mourir avec le chagrin de l'abandonner en ce monde, sans appui, sans protection.

EUGÉME.

Oh! maman, maman, ne parlez pas de ça.

UN DOMESTIQUE

M. Victor demande a présenter ses respects à madame la comtesse.

EUGÉME, àpart.

Oh 1 il n'y a plus que lui qui puisse me protéger !

M"* DE GÈVRES, à pari.

Voici le moment de m'assurer de la vérité... {Haut.) Faites entrer.

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