‹ Magasin théâtralChapitre 12 sur 1711 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

JEAN et PLUSIEURS autres Matelots ; UN MOUSSE.

Au lever du rideau, ils sont attablés et boivent ensemble. GRAINDESEL.

Et V0U3 dites donc, monsieur Jean, qu'il y a de cela...

JEAN

Quinze ans , ni plus ni moins , mon petit Graindesel; car nous étions a la fin de 17119.

GRAINDESEL.

Et le brick anglais ?

JEAN

Nous a ramenés en triomphe dans le port de Brest.

LE NAUFRAGE DE LA MEDUSE

GRAIKDESEL, avec enthousiasme.

TA il avait arboré sur tous ses mâts le pavillon tricolore!

JEAN

Tais-toi, gamin ; j' te dis qu'il s'est passé quinze ans, c'est-à-dire qu'il s'est éclipsé une république et un empire; ce qui fait qu'à présent... suis bien mon raisonnement, moussaillon, ce qui fait qu'à présent nous v'ià redevenus bel et bien le royaume de France et de Navarre, par la grâce de Dieu, ce qui fait encore qu'on va nous envoyer aujourd'hui a Rochefort des officiers tout nouveaux, tout frais fabriqués, à qui le pied trébuchera et qui auront le mal de mer à la première mise à la voile; ce qui fait enfin que je suis forcé, dans ton intérêt, de te défendre de parler tout haut de rien qui soie tricolore; ne perds pas ça de vue, blanc-bec, et tâche d'amarrer ta langue, si c'est possible, et si tu ne veux pas recevoir de tes nouveaux chefs une gratification de coups de pied dans ton gaillard d'arrière.

GRAISDESEL.

Suffit, monsieur Jean, je ne suis pas intéressé, et je ne tiens pas à la gratification. Pour en revenir au brick anglais, c'est donc grâce aux signaux d'un pilote côlier qu'il est tombé au pouvoir de la France?

JEAN

Juste, mon garçon; et ce pilote n'était autre que le fils de cette bonne madame Geneviève.

GRAI>'DESEL.

ta maîtresse de cette auberge?

JEAN

Comme tu dis, une brave et digne femme, sacredié... et que nous aimons tous, comme nous l'aimions, lui, son fils, îe lieutenant Pierre ; car il était déjà lieutenant de vaisseau il y a deux ans, lorsqu'il est venu passer un trimestre auprès de sa vieillemére, et qu'il est reparti après l'avoir mise à la tète de l'auberge de la marine. Il fallait voir, mes enfans, comme tous ses anciens camarades crevaient de rage de ne pas le suivre lors de son dernier départ. Mais pas moyen. .. l'obéissance, la discipline-..notre poste était ici, et le sien, à bord... et dire qu'il s'est battu sans nous, pendant que nous étions la, tranquillement, à nous gâter le pied en terre ferme, à fumer notre pipe et à lamper de l'arack et du scliniek chez la mère Geneviève! Son fils, notre intrépide lieutenant, s'est battu sans nous, et maintenant, le v'ià encore prisonnier dans les pontons d'Angleterre! Les Anglais sont nos alliés à ce qu'on dit, et on ne nous renvoie pas notre lieutenant, on l'oublie... Ah ! mille sacrés tonnerres!... si j'osais parler poliiique, mais je ne l'ose pas ; je suis comme toi, Graindesel, j'ai peur des gratifications.. A la santé du lieutenant Pierre!

TOCS.

A sa santét

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Les Mêmes , NARCISSE dit le PARISIEN,

LE PARISIEN, entrant par le fond, en fredonnant. Allons à Lorient Pécher des sardines ; /Ulous à Lorient PccLer du hareng.

Tout le monde s'est le^é à l'entrée dit Parisien etss groupe autour lui.

TOCS.

Ah ! c'est le Parisien !

GRAINDBSEL.

Bonjour, Parisien, bonjour.

LE PARISIEN

Bonjour, les enfans, il me semble que ce matin vous avez le vin un peu triste... vous avez des chagrins... raison de plus, faut rire... faut faire des farces; je suis pour les farces, moi, je suis Parisien, et j'ai été surnommé le loustic de la marine française.

JEAN

Et ton élève le Champenois, où est-il donc? qu'est-ce qu'il devient?

LE PARISIEN

Ah! ab: mon petit matelot Daniel Riboulard, celui qui est arrivé de Sézanne, sa patrie, avec d'autant plus d'écus de six livres dans sa poche qu'il a moins de cervelle dans sa tète... Figurezvous, mes enfans, une bonne farce...

TOUS

Quoi donc?... quoi donc?

Je lui ai prorais, je lui ai fait accroire. ..

JEAN

Eh bien !

LE PARISIEN

Silence! le v'ià... attention, vous autres, et secondez-moi. {Daniel paraît au fond du iliéàtrc.) Regardez-moi un peu cette frimousse-là... je vous donne mon ami le Champenois pour le roi des jobards. {Allant à lui.) Bonjour, Champenois, bonjour.

TOcS , excepta Jean, allant à lui cl riant aux éclats.

Bonjour, Champenois.

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SGEiNE m.

Les Mêmes, DANIEL dit LE CHAMPENOIS.

DANIEL

Messieurs... certainement,., j'ai l'honneu?...

LE parisien.

Approchez, mon jeune et inléreesaol gisL.. il est lait à savoir à tout un chacun, ^ii« l'êira ciprésent est venu se placer goua cïsa g«o^Jir.a particulière, que je lui ai promis de la éSiSîfa^ de le dégourdir, et de lui tire? ses ^^i^Q^Q p^a rapport a son avenir dans la marific et è gS2^^il> plies futurs auprès des petites faraaas tÈl^s^^ qu'il est appelé par son phjeiqve clMMBSBlèft^ queuter et à séduire... cfic...

TOCS.

Crac.

DANIEL

Hein! pla!t-il? cric, crac!... je comprends pas.

LE PARISIEN

Assieds-toi là, mon garçon. .. et vous tous... ne perdez pas un mot de ma prédiction.

JEAN

Tu es donc magicien, toi?

LE PARISIEN

Lieutenantdansîa magie, rien que ça, mon fiston.

DANIEL

Ah ! il y a donc aussi des lieutenans dans ce Corps-là, comme dans la marine ?

PARISIEN

C'est tous les mêmes grades, Champenois; mais, par exemple, jamais d'injustice dans la magie, jamais: si vous êtes bon magicien, eh bien, vous passez de droit meilleur magicien, qu'est comme qui dirait lieutenant de la chose. Si 'vous êtes meilleur magicien, vous passez trèsbon magicien , qu'est comme capitaine de corvette de la chose; si vous êtes très-bon magicien, vous passez fameux magicien, et ainsi de suite.

Et quel est le plus bas grade ? par exemple, le grade de matelot dans c' régiment-là?

LE PARISIEN

C'est tout simple, Champenois -.puisque les plus hauts grades de la chose, c'est fameux, excellent, excellentissime magicien; eh bien, le plus bas grade, c'est fichu magicien.

DANIEL

Est-ce que je ne pourrais pas être fichu magicien, moi?

Tous lient aux éclats.

LE PARISIEN

Voyez-vous? voyez-vous l'ambition? Plus tard, je ne dis pas... après que je t'aurai fait ton horoscope, nous verrons, c'est possible; et même tu te devras ra à toi et à ta respectable famille... mais d'abord, il faut commencer par le commencement... Donne-moi ta main.

p.aniel.

Voilà.

LE PARISIEN

La belle main!

GRAINDESEL.

Superbe !

Cric!

Crac!

T.E PARISIEN

DANIEL

Encore cric, crac!

LE PARISIEN

Daniel Riboulard, je lis dans celte main-là que tu veux connaître ton horoscope.

DANIEL

Précisément... comme il devine!...

LE PARISIEN

Je lis dans celte main-là que tu es né à Sélanne en Champagne, d'une famille hounêle, mais coBsue et considérée dans ton endroit.

DANIEL

Juste... maman est blanchisseuse, et papa portier ; comme il devine, comme il devine I

LE PARISIEN

Je lis dans cette main-là que tu as de dix-neuf à vingt-sept ans.

DANIEL

Juste; j'en ai dix-huit... oh! mais comme il devine I...

LE PARISIEN

Est-il bête 1 est-il bête !

Comme il devine !

LE PARISIEN

Je lis dans cette main-là que pour bien connaître le reste de ta destinée, tu devras me fournir à l'instant tous les ingrédiens nécessaires à la confection d'une magie de prcniièie qualité... àsavoir: tu devras me fournir un écu de six livres.

DANIEL

Ce n'est pas trop cher.

LE PARISIEN

C'est pour rien.

DANIEL

Voilà.

LE PARISIEN

Ensuite, une poule.

DANIEL

Une poule!

LE PARISIEN

Noire, mais noire comme de l'encre, à moins... à moins que n'y en avenu pas de noire, une poule blanche comme la neige serait absolument la même chose.

DANIEL

Tant mieux encore... j'ai le choix... comme ç\ se trouve! Nous disons donc un écu de six livres et une poule.

Ensuite...

DANIEL

Ah! il y a encore quelque chose!

LE PARISIEN

Ensuite, cinq pages d'un livre de messe, un petit fromage de Hollande, trois bouts de filin, sept boujarons d'eau-de-vie, une paire de bas de laine, encore deux écus de six livres et une pièce de vingt-quatre sous : c'est le tarif pour une magie de première qualité.

DANIEL

Mais ça coûtelesyeuxdela tête, cette magie-là !

LE PARISIEN

C'est un prix fait, mon garçon ; c'est à prendre ou à laisser... mais à ce prix-là, je lis dans celte main que tu passeras fichu magicien dans deux ans trois mois et un jour.

DANIEL

En vérité !

LE PARISIEN

Que tu es appelé aux aventures les plus fantastiques et les plus mirobolantes ; que tant plus que tu verras sur ton passage des femmes charmantis. tant plus lu seras leur vainqueur.

DANIEL

Vrai! vrai!... oh! des femmes! des temmesl

LE NAUFRAGE DE LA MEDUSE

lE PARISIEN.

Tu en posséderas un sérail de toutes les couleurs, depuis le bois d'ébène ou le cirage anglais jusqu'au blanc de céruse... blanches comme toi z'et moi, Champenois.

DANIEL

Pas possible I

LE PARISIEN

Je lis encore dans cette main-là que tu deviendras le fameux des fameux dans la marine; que tu seras inondé de grades, de croix et de trèsgrands honneurs ; que tu auras pour ta pension de retraite des royaumes et même des empires romains... pourtant, faut pas compter sur être empereur romain , parce que c'est rare depuis la révolution; mais pour des royaumes, c'est du pain sur la planche... cric!

TOUS

Crac!

DANIEL

Merci ! merci ! Parisien, adieu, mes bons amis, adieu.

GRAINDESEL.

Eh bien, où vas-tu donc?

DANIEL

Je vas... je vas acheter une paire de bas de laine et tordre le cou à une grosse poule; noire ou blanche... cric-crac! je l'extermine.

Jl sort par la gauche, tous rient encore aux e'clatâ.

Je vous dis qu'il crèvera dans la peau d'un imbécile, si on ne le dépiaute pas tout vivant.

Ici deux linmraes paraissent au fond à droite. Ce sont André et Mathieu Loucbard ; le premier est toujours simple matelot, le second est maître d^équipage. Ils entrent en se querellant.

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