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LE COMTE DE RUTNER, M-^^ DE RUINER

RUTNER, se rasseyant.

Des Français ! toute la journée je n'entends prononcer que ce nom à mon oreille, et ce nom, je le déteste ! ( Voyant M-"^ de Ruuicr qui met son chapeau.) Vous sortez, madame?

M"'« DE RDTNER.

levais un instant au village.

RUTNER.

Et qu'allez-vous faire au village ?

M°i6 DK RUTNER.

Visiter quelques pauvres.

RUTNER , brutalement.

Il faut avoir grande envie de voir des gueux!

M"*^ DE RUTNER.

La prière des pauvres monte jusqu'à Dieu, et nous recommande à sa miséricorde.

RUTNER.

Puisqu'ils sont si bien avec lui, que ne commencent-ils par se recommander eux-mêmes?... Ou est Franlz?

M™*" DE RUTNER.

11 est allé à la ville clicrchcr les lettres.

RUTNEU.

Ce vieux domestique, parce qu'il vous a vu naître, se croit tout permis, il sort ainsi à tout propos... Du reste, il ne fait qu'imiter les aulres, tout le inonde me laisse seul dans ce château *.

M"*-' DE RUTNER, posant soH cfiupeau sur un meuble.

Je ne sortirai pas, monsieur.

RUTNER, allant à la cJicminie.

Eh 1 mon Dieu I restez, sortez; que voulezvous que cela me fasse?

M""*^ DE RUTNER.

Je cherche en vain, monsieur le comte, ce qui peut vous irriter ainsi.

RUTNER.

Vous ne voyez rien.

M™e DE RUTNER.

N'ctes-vous pas riche?... Pour payer vos services militaires, le roi de Prusse vous a donné ce château avec une dotation...

RUTNER, amûremenl.

Oui, de l'argent!... et il m'a ôté mon régiment.

jime pE RCTNER.

L'espoir qu'on avait de la paix...

RUTNKR, ironiquement, La paix!... la paix, avec les Français!... Vous n'avez pas deviné que cette suspension d'armes

Rutuor, Mme Riiiuii.

n'avait pour but que d'endormir leur empereur, jusqu'au moment où on serait préparé à le recevoir... Croirez-vous encore à la paix, maintenant que les Français et nos troupes sont depuis hier en présence?

M^ifi DE RUTNER.

Mais puisque votre régiment a été licencié, on ne pouvait...

RUTNER, revenant.

Allez-vous vous mettre aussi du parti de ces ingrats, qui ont presque transformé en crimes des expéditions vigoureusement conduites?... Ce régiment, on le reforme, madame, et ce n'est pas moi qu'on nomme pour le commander !... Mais ils ne voient rien ; ils ne s'aperçoivent pas même que mon château est une excellente position... qu'ils me donnent quelques compagnies, et j'intercepte le passage des Français ; s'ils passent, j'inquiète leurs mouvemens... Qu'ils m'envoient seulement des hommes et des armes; sur mes réserves, je leur fournirai de la poudre, moi... et après un beau et long siège, il m'en restera encore assez dans la tour des archives, pour faire sauter ce château au besoin.

M"« DE RUTNER.

Quoi! vingt années de guerre non interrompue contre les Français n'ont pas satisfait votre ardeur?

RUTNER.

Dites donc ma haine, madame; une haine mortelle, implacable ! qui est passée toute entière dans mon sang... Avez-vous oublié que ce sont les Français qui m'ont tué mon neveu?... un neveu de vingt ans, qui devait être l'héritier de mon nom et de mes titres, puisque vous ne m'avez donné que des filles, vous ! [Changeant de ton.) D'ailleurs, n'y a-t-ilpas de ces cœurs fades, que vous comprenez très-bien, vous autres femmes, lorsqu'ils vous parlent de leur besoin d'aimer?... Eh bien! moi, j'ai besoin de haïr pour haïr, j'ai reçu l'énergie de l'âme... Grâce au ciel, il s'est rencontré un peuple ennemi sur qui cette passion a pu retomber de tout son poids, et grâce au ciel, encore, cette haine n'a pas toujours été impuissante!

M""» DE RUTNER.

Mais, après une existence si agitée, il me semble qu'une retraite glorieuse...

RUTNKR.

Et croyez-vous qu'une pareille vie puisse me convenir?... se promener sous de vieux arbres, user des cartes, se brûler les jambes au feu de la cheminée, puis un jour enfin, mourir dans la toile, entre des femmes etun ministre; eh! non, mille dieux! il faut que ma vie s'achève comme elle a commencé... des agitations, des combats... il y en a qui mesurent leur existence à un certain ouvrage qu'ils veulent achever; ils ne meurent conlens que quand ils ont amassé telle somme, acquis un champ, bâti une maison, marié leur lille; moi, je ne mourrai content que quand j'aurai vu la France et son empereur humiliés, écra-

LES PRUSSIENS EN LORRAINE

ses!... Tant que j'aurai un souffle dévie, tant qu'il me restera une cartouche, je l'userai contre les Français... Tenez, tenez, laissez-moi, j'aime mieux être seul!

M^e DE RUINER.

Mais, vous me disiez...

RtlTNER.

Ne Youliez-vous pas sortir ? eh bien ! sortez, maintenant... N'avez-vous pas entendu que je veux être seul?

M"'^ DE RCTNER.

J'obéis.

Elle prend son cliapi-au et soit.

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