SCENE IV
CHARLOTTE, CISKA.
Ciska la première entr'ouvre la porte, fait un pas en avant et regarde de tous côtes.
CISKA.
Il n'y est plus!... Charlotte.
Frantz n'y est pas non plus.
CISKA.
Cependant Karl m'avait bien dit qu'il l'avait vu rentrer et se diriger de ce côté, un paquet sous le bras.
CHARLOTTE
Sans doute ce sont nos étoffes qu'il étcfit allé chercher à la ville.
CISKA.
Pourvu qu'il ne les ait pas laissé voir à notre père... des étoflfes françaises!.., il serait capable de les brûler!... As-tu entendu? jeter au feu notre piano!... J'en suis fâché pour lui, mais il n'a pas d'oreille, mon très-honoré père !
CUAllLOTTE.
Puisque nous étions en paix avec la France, nous avions bien le droit de faire venir un piano d'Érard et des robes de soie de Lyon...
CISKA-
Qu'y a-t-il donc là, sur la table?
CHARLOTTE
Un rouleau enveloppé de papier.
CISKA.
Et dessus : A mesdemoiselles de Ruiner.
CHARLOTTE, sentant à travers le papier.
Je sens la soie, ma sœur... {sautant de joie) ce sont nos robes ! ce sont nos robes!
CISKA, développant le rouleau.
Oh! la belle étoffe!...
CHARLOTTE
Les belles couleurs!
CISKA.
Voilà qui est broché !... Comme ils travaillent ces Français!
CHARLOTTE, Soupirant.
Quel dommage qu'ils fassent tant la guerre!
CISKA , soupirant.
Et si peu de robes!
CHARLOTTE
Le papier qui les enveloppait... c'est un journall
CISKA.
Un journal français, c'est rare en Prusse 1...
CHARLOTTE
Ciska, sais-tu ce qu'il faut faire?
CISKA.
Non.
CHARLOTTE
Il faut le garder pour le donner à la pauvre Française, M.'^'^ Marguerite... la première fois que nous irons la voir.
CISKA, raillant.
Bonne idée I comme elle est aveugle et que la jeune fille qui la conduit n'entend pas le français... ça lui fera bien plaisir.
CHARLOTTE
Eh bien! gardons-le pour le lui lire quand nous la verrons.
CISKA.
Je crains bien que ce ne soit de long-temps ! tant que notre père sera ici, ma mère n'osera jamais aller chez elle .. une Française !... Tiens, si tu veux, un jour nous nous échapperons pour aller la voir.
CHARLOTTE
Oh! ce serait mal! et notre père...
CISKA, d'un air mutin.
Et pourquoi aussi est-il toujours en fureur contre la France?... Je les aime, moi, ces Français!... et toi, au moins autant que moi 1...
CHARLOTTE
Oh l Tais-toi '. { Lisant. ) « Journal de Paris! » Oh ! regarde donc, que de spectacles !
CISKA.
Voyons! ( Tournant la paye. ) « Nouvelles de » l'armée!...» Ahl... (Cachant le journal.) Chu-'
lotte, qu'est-ce que tu me donneras , si je te lis quelque chose qui le fera grand, mais grand plaisir? Me laisseras-tu choisir ma robe la première ?
Je veux bien !
CISKA.
Alors, écoute ! ( Faisant semblant de lire.) «Un «jeune officier français qui, aux eaux d'Aix-la- K Chapelle, avait su plaire à M"« Charlotte de » Ruiner...
CHARLOTTE
Ah! il n'y a pas un mot de cela d'abord. CISKA, sayis l'écouter.
» Et que madame la comtesse de Ruiner aurait » volontiers accepté pour gendre, si son mari n'a- » vait voué une haine mortelle à tout ce qui porte » le nom de français ...
CHARLOTTE
Mais finis donc, tu es insupportable !
CISKA.
Ceci est de moi ; mais voici le journaliste : « Cet heureux guerrier , M. Emile Lescat , vient » d'être promu au grade de capitaine dans le ré- » giraent de hussards chamboran, commandé par » le colonel Ernest Sirmet. »
CHARLOTTE
Oh ! dis-tu vrai ?
CISKA.
Regarde plutôt.
CHARLOTTE, vivement.
Voyons!... je n'ai jamais vu son nom écrit. (Elle regarde tristement .) Hélasl à quoi cela sertil î... Qui jamais oserait prononcer ce nom devant
CISKA, riant.
Bgh! bah!... maman l'aime comme un fils... je ne crois pas que tu le détestes... moi, j'aime tout ce qui vient de France , et puis un grade de plus, c'est déjà une difficulté de moins l et puis la paix peut se faire définitivement, et puis, et puis!... et puis.
CHARLOTTE
Malheureusement, il n'y a guère d'apparence!... Écoute, à ton tour. ( Elle lit.) «Malgré tous nos » vœux pour la paix, nous devons avouer que la » reprise des hostilités parait prochaine! nous an- » nonçons avec un sentiment pénible que le roi » de Prusse vient d'autoriser la réorganisation » d'un régiment de hussards de la Mort ; pour- »lant, lorsqu'il a fallu donner un chef à ces » barbares, on a reculé devant la triste célébrité » du trop fameux comte de Ruiner ! »
CISKA.
Ah! mon Dieu! il y a cela?
CHARLOTTE
Je tremble!...
CISKA.
Voici ma mère, cachons le jouroal.
LES PRUSSIENS EN LORRAINE
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