‹ Magasin théâtralChapitre 121 sur 1711 · MATHIEU LOMBARD, JACQUES, VICTOR, AUGUSTE, JULIENNE · texte numérisé non relu

MATHIEU LOMBARD, JACQUES, VICTOR, AUGUSTE, JULIENNE

AUGUSTE et VICTOR, en entrant.

Mon père!... mon père!...

JULIENNE

Mon oncle. .

LOMBARD, donnant la main à Auguste et à Julienne.

Merci, Auguste... Merci, Julienne.

VICTOR

Mon père, nous avons appris le malheur qui vous frappe, nous sommes accourus.

LOMBARD, ému, SB maîtrisant.

Merci, monsieur, merci.

VICTOR, à part.

Chassé de ce château... repoussé dans cette maison... Oh! c'est trop !

AUGUSTE, qui a parlé bas à Jacques.

Eh bien, mon père, qu'est-ce qu'il me dit donc Jacques?... vous vous désespérez, et vous

parlez de vous tuer... Et pourquoi?... pourquelques milliers de francs que vous avez perdus ; vous les aviez gagnés pour nous, c'est notre tour, nous les gagnerons pour vous, n'est-ce pas, frère? VICTOR, avec tristesse.

Oui, nous ferons notre devoir.

LOMBARD, à part.

Son devoir... pas un mot du copur. [Haut.) Oui, oui, Auguste, je compte sur toi, tu n'es pas un faraud, toi... tu ne mets pas de gants de peur que le travail ne te gâte les mains.

JULIENNE, bas à Victor qui fait un geste d'impatience.

Victor, contenez-vous, votre père est si malheureux !

VICTOR, bas.

Ne craignez rien, je saurai tout supporter. LOMBARD, éclatant après avoir observé Victor. Vous voyez bien que ça ne peut pas durer comme ça, il est temps d'en finir... Jacques, laisse-nous. ( Jacques sort , et Julienne fait un mouvement pour le auivre.) Reste, Julienne, car toi seule tu es véritablement de ma famille, toi seule, ma pauvre enfant, tu es comme moi, la fille d'un ouvrier, et je n'en peux pas dire autant de...

JULIENNE

Que voulez-vous dire, mon oncle?

AUGUSTE

Est ce que vous nous renieriez pour vos enfans?

LOMBARD, regardant Victor.

Dieu fasse que l'un de vous deux ne me renie pas toutà-l'heure pour son père.

VICTOR, avec douleur.

Ah! mais, qu'ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi?

LOMBARD

Je ne parle pas pour vous seul, car ce mystère vous regarde tous deux.

VICTOR

Tous deux!

AUGUSTE

C'est donc un secret bien terrible?

LOMBARD

Vous allez le savoir, et peut-être vous expliquera-t-il bien des choses qui vous ont paru si extraordinaires dans ma conduite envers vous.

AUGUSTE et JULIENNE.

Nous vous écoutons.

Je n'ai pas toujours habité ce pays, et en 1793, je demeurais au petit village de Saunoy, à quelques lieues à peine de la frontière Prussienne; à cette époque, notre village était occupé par les troupes françaises, et la plupart des habitans l'avaient abandonné pour chercher un refuge dans les bois voisins, car nous étions menacée à chaque instant d'être attaqués. J'aurais dû faire comme les autres, mais je ne le pouvais plus, car ma femme, ma bonne Marie, était depuis deux heures en proie aux douleurs de l'enfantement... La

L'OUVRIER

nuit était venue, et je craignais de voir expirer ma pauvre femme dans mes bras, malgré les soins du chirurgien du bataillon, qui avait bien voulu venir près d'elle; lorsque nous entendons tout-àcoup éclatcrune vive fusillade: c'étaient les prussiens qui attaquaient notre village à l'improviste, et déjà ils l'avaient presque envahi, qu'on ne soupçonnait pas leur présence. Le chirurgien voulut courir à son poste... «Ah! m'écriai-je alors en lui montrant ma pauvre Rlarie, restez, restez, le poste du médecin est au chevet du mourant, et comme c'est l'heure de se battre, un soldat vaut bien un médecin sur le champ de bataille, et j'y serai.» Là-dessus , je prends mon fusil et je m'élance dans la mêlée...

AUGUSTE

C'est bien ça, mon père, très-bien !

LOMBARD

Oui, c'était mon devoir, et cependant j'en ai été cruellement récompensé... A peine avais-je fait quelques pas hors de ma maison, que je fus enveloppé, entraîné par un groupe de soldats ennemis: peut-être allaient-ils me tuer, mais nos troupes, surprises et étonnées un moment, avaient déjà repris l'avantage, et le chef de la petite troupe qui s'était emparée de moi, ayant reconnu à mes habits que je devais être un habitant du pays, me fit épargner, et me garda comme prisonnier ; aussitôt il m'ordonna de le conduire par des sentiers détournés, afin de se retirer de la fâcheuse position où il s'était si imprudemment engagé. Je fus donc forcé de servir de guide à sa troupe, et je restai avec elle tant que dura cette longue nuit. Ce ne fut qu'au point du jour qu'on me permit de regagner notre village. Jugez de mon effroi, lorsque des hauteurs voisines je vis l'incendie allumé sur plusieurs points différens, et qui menaçait de dévorer notre hameau tout entier... Je m'élançai, la terreur dans l'ame; jecourus, soutenu par cette force infatigable que Dieu donne à l'homme dans ces momens désespérés, et j'allais arriver, haletant, brisé de fatigue, lorsque je fus arrêté de nouveau par un avant-poste français, dont le chef m'interrogea sur la position de l'ennemi... J'avais beau le supplier, il ne voulait pas me relâcher, ctcommeje me désespérais, un soldat me dit que je n'avais rien à craindre, que le chirurgien était sans doute encore dans ma cabane, car on ne l'avait pas revu, et que d'ailleurs j'y trouverais nombreuse compagnie.

AUGUSTE

Que voulait-il dire ?

LOMBARD

Le voici. Pendant mon absence, et lorsque les Français étaient redevenus maîtres du village, une riche voiture était arrivée dans le pays; un homme et une femme l'occupaient : cette femme, dans un état aussi désespéré que celui de Marie, réclamait comme elle les soins d'un médecin, et les soldats lui avaient indiqué ma maison, où se trouvait le chirurgien du bataillon; elle y était descendue, me dit-on, et devait s'y trouver en-

core. Heureux de cette nouvelle, qui me rassurait, je m'échappe; je cours... j'arrive à la porte de ma maison, et sur le seuil, je trouve le corps du chirurgien frappé d'une balle au front... Epouvanté, j'entre dans ma maison en appelant Marie... aucune voix ne me répond... je me précipite vers le lit où je l'avais laissée : un drap sanglant le recouvrait; je l'arrache, et sur ce lit où j'avais laissé Marie seule, je trouve deux cadavres étendus, deux cadavres de femme... celui de Marie et celui d'une étrangère... toutes deux jeunes, toutes deux belles, toutes deux mortes en donnant le jour à un fils.

TOUS

Grand Dieu! est-ce possible?

LOMBARD

Oui; car à côté du lit où reposaient les deux cadavres était le berceau où reposaient deux enfans nouveau-nés.

AUGUSTE et VICTOR.

Continuez, mon père !

LOMBARD

Je vous l'avoue, en ce moment, je criis que je perdrais l'usage de la raison. J'appelai, je courus; la voiture avait disparu. J'interrogeai les soldats; personne n'avait été témoin de cet affreux événement... je demandai quel était mon fils, et rien ne pouvait me le dire... Enfin , je restai seul en face de ce lit où étaient deux femmes mortes, et de ce berceau où étaient deux enfans, l'un qui était mon sang, l'autre qui ne m'était rien. Je me mis à genoux entre ce lit et ce berceau , je priai Dieu de m'éclairer, je lui demandai quel était mon fils... alors, il me sembla entendre sa voix qui m'enseignait mon devoir, et quand je nie relevai, je n'avais plus d'incertitude... je ne choisis pas, je vous pris tous les deux.

AUGUSTE et VICTOR.

Mon père!... mon père!...

LOMBARD

Oui, tous les deux, et voilà pourquoi depuis vingt-quatre ans que cela s'est passé, ignorant encore quel est celui de vous qui doit être le fils de l'ouvrier, et celui qui de vous est le fils du riche, j'ai travaillé avec toute la persévérance pour vous donner à tous deux le moyen de porter le nom qui vous appartient; c'est pour cela que j'ai voulu faire à la fois de vous deux des hommes instruits et des ouvriers laborieux, afin que lorsque le jour arrivera où la fortune sera pour l'un et la misère pour l'autre , l'un soit digne de sa fortune, et l'autre fort contre la misère.

AUGUSTE

Et nous qui vous accusions... mon père!

VICTOR

Pardonnez-nous. .. pardonnez-nous !

LOMBARD

Trouvez-vous maintenant ma conduite si imprévoyante et si injuste, et ne pensez-vous pas que j'ai bien accompli la mission que je m'étais iraoosée?

VICTOR el ADGOSXE, pleurant.

Ah I mon Dieu ! mon Dieu !

Oh! mon oncle, c'est de l'honneur et de la vertu, ça, voyez-vous; et je suis plus Gère d'être votre nièce que d'être celle d'un prince.

LOmBARD.

Mais peut-être ne pensent-ils pas ainsi, eux?

ACGUSTE et VICTOR.

Mon père l

LOMBARD

Aujourd'hui que nous sommes en face d'un malheur... aujourd'hui que ce nom de Lombard peut devenir celui d'un banqueroutier, je ne veux pas les obliger à le porter, et je permets à celui des deux qui le voudra de le quitter.

JDUENNE.

Oseriez-vous donc aujourd'hui faire un choix que votre cœur a refusé de faire depuis vingtquatre ans?

LOUBARD, avec douleur et colère.

Ah! le sang et le cœur l'ont fait depuis longtemps entre nous... regarde-les tous les deux, [montranf Auguste) lui, simple, bon et loyal ouvrier comme nous; [inontrant Victor) lui, plein de vanité, fier et honteux de son état ; {montrant Auguste) lui qui nous aime, {montrant Victor) lui qui nous méprise ! Ah ! tu vois bien que je n'ai pas besoin de choisir ; tu vois bien lequel des deux est mon fils.

Il embrasse Auguste.

AUGUSTE, en embrassant son père.

JULIENNE, û part.

Pauvre Victor I

Pendant ce temps-là Victor arrache ses gants avec colère et les jette par terre.

LOMBARD, à Victor.

Maintenant, monsieur, c'est à vous de prendre un parti.

VICTOR

Il est pris. Monsieur, je ne demanderai pas à mon père d'accepter le dévouement d'un fils; mais j'ai le droit de demander à mon bienfaiteur de me permettre de m'acquitter envers lui. Si, plus malheureux qu'Auguste, je ne dois pas, selon votre cœur, travailler pour cefui qui m'a donné le jour, je travaillerai du moins pour celui qui m'a nourri. (// ôle son habit et son gilet.) Vous avez choisi, je choisis donc àmon tour.., et maintenant, monsieur, il y a un orphelin de plus en ce monde, et si vous daignez y consentir, il y aura un ouvrier de plus dans votre maison.

LOMBARD

Est-ce vrai, Victor?

VICTOR

Vous me jugerez à l'œuvre, monsieur.

LOMBARD, lui tendant les bras.

Monsieur I... ah ! non, non, ton père...

VICTOR, l'embrassant.

Mon père !

AUGUSTE

Oui, mon frère, à moi, quoi qu'il puisse arriver.

Oh! oui, mes enfans, tous les deux, car ce serait pour moi un afTreux malheur que de savoir lequel de vous deux je n'ai pas le droit d'appeler mon fils.

JULIENNE

Ah ! c'est un heureux jour que celui-ci.

JACQUES, entrant.

Monsieur Lombard , une lettre du procureur du roi.

11 sort.

LOMBARD , prenant la lettre.

Oui, un heureuxjour pour le cœur, mais pas pour la bourse... Mais maintenant que nous sommes unis, maintenant que j'ai retrouvé mes deux fils, je reprends tout mon courage. Allons, mes enfans, il faut d'abord penser à retrouver notre voleur.

AUGUSTE

Et là-dessus j'ai une idée qui pourra nous faire aller droit dans notre recherche.

LOMBARD

Voyons, qu'est-ce que c'est?

AUGUSTE

Julienne, où sont les bijoux que je t'ai donnés hier?

JULIENNE

Ces bijoux...

AUGUSTE

Oui, c'est Roussillon qui me les a vendus... je ne sais pas ce qu'ils valent au juste; mais ils valent sûrement plus de soixante francs. Or, pour les vendre si bon marché, il fallait qu'ils ne lui coûtassent pas cher, et comme il n'en est pas même venu chercher le prix, il y a à parier que c'est parce qu'il s'était payé par ses propres mains.

LOMBARD

Je n'avais pas besoin de cette histoire pour soupçonner ce garnement... N'importe! vous allez m'accompagner chez le procureur du roi pour lui faire cette déclaration. Toi, tu vas nous remettre ces bijoux, pour que nous les déposions entre ses mains ; ce sera peut-être un indice qui servira à le faire découvrir.

JULIENNE

J'y vais, mon oncle.

Elle sort.

LOMBARD

Et nous, mes enfans, préparons-nous à sortir. {Regardant Victor qui rêve, et puis bas à Auguste.) Eh bien! qu'est-ce qu'il a, ton frère? est-ce qu'il m'en veut toujours?

AUGUSTE

Non, non, père; mais il n'est pas heureux, voyez-vous... il est amoureux.

LOMBARD

D'une femme plus riche que lui, sans doute?

AUGUSTE

Oh! c'est toute une histoire, imaginez-vous...

Ils causent tout bas.

VICTOR, à part. L'un de nous deux n'est pas son fils... et si jamais... Non, non, c'est un espoir insensé, et ce seraitune horrible ingratitude... Oh! Eugénie... c'en est fait, je ne dois plus vous revoir.

L'OUVRIEIl.

LOMBARD, (jid Vèst approché doucement.

Eh bien! Victor, qui sait! nous redeviendrons peut-être riches, et alors...

VICTOR

Oh! merci, mon bonpère, merci... jevous comprends ; Auguste vous a tout dit.

LOMBARD

Il n'y a pas de mal à ça, il n'y a de mal qu'à se désespérer. L'avenir est grand, mon garçon, et il y a place pour tout le monde.

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